C’est mon premier poste en maternité. J’y arrive forte de mon beau diplôme obtenu tout récemment …et sans aucun recul sur ce qui m’a été enseigné. Si j’ai su prendre conscience de l’inhumanité de notre accompagnement, j’ai foi en la faculté de médecine et je ne saurai  mettre en cause ce qu’elle m’a transmis. Depuis quelques années, nous assistons à des débats plus ouverts, des controverses laissant la place au doute, d'éminents professeurs avouant ne pas détenir toutes les clefs… A l’époque, les choses étaient affirmées sans nuance. La faculté savait et nous devions nous plier sans broncher à ses enseignements.

Parmi ceux-ci, un adage assurant qu’un premier enfant doit s’engager dans le bassin bien avant l’accouchement et qu’une primipare arrivant en travail avec un bébé haut est quasi promise au bloc opératoire.

Ce soir là, je la reçois, cette jeune primipare à la présentation haute que l’on m’a décrite. Je «sais» donc que son bébé ne descendra pas et que cela finira en césarienne.
Mais elle arrive juste et n’a de contractions que depuis deux heures… son col est à 3 centimètres et en dehors de ce bébé haut perché, je n’ai rien qui justifie de nous précipiter. Par ailleurs, je travaille au sein d’une maternité respectueuse de la physiologie, soucieuse de ne pas médicaliser inutilement et je devine le sourire goguenard du médecin qui accueillerait ma demande de césarienne immédiate.

Je veux ménager cette jeune femme et la préparer progressivement à « l’échec » annoncé…  Je souligne donc combien son  bébé reste haut, prévient que la dilatation sera certainement très lente.
Heureusement, ma jeunesse doit l’impressionner plus que mes paroles et elle ne tient aucun compte de mes avertissements. Deux heures plus tard, elle a envie de pousser et est effectivement à dilatation complète.

Le bébé est toujours haut, c’est, je crois, la poche des eaux qui a permis la dilatation du col.
Il m’est impossible de l’envoyer au bloc opératoire sous le simple prétexte que son enfant est à peine fixé dans le bassin. Il faut au moins tenter de le faire descendre mais je reste convaincue que ce petit ne pourra pas naitre seul et qu’au mieux il aura besoin de l’aide du forceps - la dilatation rapide ayant quelque peu tempéré mon pessimisme...

Toujours soucieuse de préserver cette mère et de la préparer à l’irruption du médical, forceps ou césarienne, j’explique à nouveau que le bébé reste haut et que la poussée sera surement laborieuse.

Le souvenir est flou et je ne sais plus combien de contractions ont été nécessaires. Je me rappelle simplement de ce bébé rapidement descendu, posé sur le périnée maternel, de cette tête brune se dégageant facilement, du visage radieux de sa maman, de ses mains se tendant pour l’attraper et le remonter vers elle.

Cela n’a duré que quelques minutes.

Précieuse leçon reçue ce jour là ; ne jamais confondre vérité statistique et parcours individuel.