31 janvier 2010

Le syndrome de Stockholm

Une sage-femme travaillant en clinique privée relatait fièrement avoir été félicitée par le gynécologue pour sa compétence…
… ladite compétence résidant dans le fait d’avoir, à coup d’accélérateur et de frein (lire synto/péri), fait accoucher les trois patientes de la nuit dans la même demi-heure afin que le médecin ne se dérange qu’une seule fois.

Ainsi, certaines sages-femmes, malmenées par la surcharge de travail, les protocoles, le découpage des taches, n’ont d’autres solutions pour le supporter que de renier leurs convictions en adhérant à une organisation des soins plus soucieuse de rentabilité que d'humanité.

Comment sinon résister à cette pression insidieuse qui ne prend en compte que les actes effectués au détriment de toute velléité d'accompagnement, où le médico-légal dicte nos attitudes et uniformise nos prises en charge ?

Au nom de l'efficacité, mes consœurs se retrouvent devant un ordinateur à remplir avec application un dossier pléthorique. En face d’elles trônent les écrans de contrôle des différentes salles de naissance ; d’un coup d’œil, elles peuvent y vérifier que le rythme fœtal est correct, que les contractions sont régulières.

Un rapide passage en salle permet de s’assurer que la femme va bien. Inutile de s’attarder, elle est sous péridurale, coupée de ses sensations. Les différents bip et l’horloge électronique murale décomptent les minutes. Parfois, pour aider la mère à patienter, on lui proposera un peu de lecture, comme chez le coiffeur, le temps que la couleur prenne.

La sage-femme est avenante, elle répond avec gentillesse aux questions des parents, mais ils en posent peu. Depuis le début de la grossesse, on instille dans leurs esprits la certitude de leur incompétence, en opposition au savoir et à la toute puissance médicale. Ils s’en remettent à la médecine avec une docilité quasi craintive.

Notre métier perd son sens. La sage-femme n’est plus que l’ouvrière qualifiée de la chaine de montage /démoulage des nouveau-nés. Pour améliorer le rendement de l’usine, optimiser le travail, les déclenchements sont légions. Il est si facile lors de la dernière consultation de s’engouffrer dans le «j’en ai marre !» immanquablement prononcé en réponse au rituel «comment allez-vous ?». Pourquoi ne pas abréger un peu cette fin de grossesse ? Provoquer la naissance permettra d’organiser au mieux le planning du conjoint, la garde des ainés… et la gestion des salles d’accouchement.

L’ouvrière qualifiée enchaine ; bonjour - installer la femme - vérifier le dossier - poser le monitoring – brancher le brassard à tension - perfuser - appeler l’anesthésiste - le "servir" pour la pose de la péridurale - confier la pompe à la mère afin qu’elle gère le dosage de l’analgésie - pousser le synto - surveiller le rythme cardiaque fœtal - rompre la poche des eaux - vérifier l’avancée de la dilatation - pousser encore le synto si ce n’est pas le cas - constater la dilatation complète - laisser descendre plus ou moins le bébé en fonction de la disponibilité du médecin - installer la mère en position gynécologique - braquer le scialytique sur son sexe.
Préparer le matériel, compresses et ciseaux à épisio à portée de main - faire pousser –«inspirez, bloquez poussez, tirez sur les barres ! Monsieur, soutenez sa tête !» - appeler l'obstétricien qui arrivera pour cueillir l'enfant sur le périnée maternel - entendre «merci docteur» alors qu’il n’est passé que cinq minutes …
Ne pas oublier de tenir le dossier - préciser la dilatation - l’engagement - la position - la couleur du liquide - le rythme des contractions - le débit du syntocinon…
Tendre les ciseaux «voulez-vous couper le cordon Monsieur ?» - vérifier que le cordon a bien deux artères et une veine - attendre la délivrance - vérifier le placenta - pousser un peu le synto pour qu’elle ne saigne pas.
Rouler tous les champs en papiers dans la cuvette sous le lit et repartir terminer le dossier. N'oublier aucun item, finir de tracer les courbes du partogramme, ajouter l’examen du nouveau né, l'Apgar, le poids et le périmètre crânien…

Féliciter la mère - s’attendrir une seconde sur l'enfant - débrancher la perfusion, retirer le cathéter.
Faire une toilette rapide et aider la mère à enfiler un slip sur de larges couches. La faire se glisser sur un brancard roulé à coté de la table d’accouchement, indiquer la chambre où elle doit être recouchée, dire au revoir en la félicitant encore une fois, poser le dossier au pied du lit, sourire au «merci pour tout» qu'elle prononce enfin.

Répéter cela en passant d’une salle à l’autre, d’une femme à l’autre. Juste le temps de rentrer- sourire - toucher vaginal – un coup d’œil sur le monitoring, un autre sur la perfusion, un dernier sur le pousse seringue - sortir et rentrer dans la salle suivante - retourner en salle de garde pour consigner tout cela sur informatique en essayant de ne pas confondre les dilatations, les heures et les poids de naissance.

Les sages-femmes sont en souffrance. Certaines se rebellent et tentent de faire bouger les choses de l’intérieur, bel effort trop souvent couronné d’insuccès devant le poids mêlé de la hiérarchie, de l’économie et du médico-légal.

D’autres fuient vers une activité libérale souhaitant retrouver leur libre arbitre et l’humanité qui est cœur de notre métier.

D’autres enfin restent, parce qu’elles n’ont pas d'alternative, pas l’envie, ou que la sécurité du salariat leur importe. Quelques soient leurs raisons, elles souffrent.

Et n’ont d’autre choix que d’adhérer à ce qui nous révolte pour ne pas y laisser leur peau.

Posté par 10lunes à 17:51 - - Commentaires [19] - Permalien [#]


Commentaires sur Le syndrome de Stockholm

    Outre le fonctionnement lamentable de certaines cliniques, l'hôpital qu'il soit public ou privé ne va pas aller en s'améliorant et le libéral devient de plus en plus l'avenir de la profession.
    A titre personnel, lorsque je me demande où j'irai travailler en juillet aucun établissements ne me donnent le sourire, même les "bien"...je suis déjà fatiguée des querelles de service, de personne, de budgets et de jongler entre les deux lits, et les quarante patientes qui attendent.

    Posté par Knackie, 31 janvier 2010 à 18:17 | | Répondre
  • Ben dis donc, il fiche un peu le bourdon ce billet. Mais c'est effectivement de plus en plus le cas et j'imagine que la tendance à regrouper les petites maternités de proximité ne va pas arranger la condition des sages femmes.

    Et pourtant, je crois que les femmes sont bien plus marquées par les sages femmes qui les accompagnent que par les médecins qui passent 5 minutes. Celui qui est passé pour mon accouchement, je lui ai pas dit merci, il était con. Et je lui ai écrit pour lui dire qu'il était con alors que les deux sages femmes qui m'ont accompagnée, je leur ai écrit aussi, un faire part de naissance avec un petit mot dessus pour leur dire combien j'avais apprécié leur présence...

    Posté par La baleine, 31 janvier 2010 à 18:24 | | Répondre
  • Merci d'avoir écrit ça. Pour que les femmes comprennent aussi que ce n'est pas forcément parce qu'on ne veut pas les accompagner comme elles le méritent qu'on ne le fait pas, mais souvent parce qu'on ne peut pas...Même si on essaie, encore, d'y mettre toute notre énergie.

    Quant à Knackie, comme je te comprends ! Et dire qu'en dernière année, ce qui est valorisé, c'est d'arriver à "suivre" plusieurs patientes en même temps avec "efficacité", et non accompagner les couples dans leur globalité, au mieux...

    Posté par Une sage-femme, 31 janvier 2010 à 19:19 | | Répondre
  • Merci pour ce billet.
    Je comprends un peu mieux pourquoi mon 1er accouchement s'est passé ainsi. Et pourquoi au milieu de ce "non-accompagnement" j'ai tellement souffert psychologiquement ensuite de ce "non-accouchement".
    Heureusement, mon 2ème accouchement a été un parfait moment de bonheur, d'écoute et de partage grâce à une sage-femme vacataire qui, étant juste de "passage", a écouté tous mes souhaits, m'a soutenu, massé, encouragé aux côtés de mon mari et pour qui j'ai ressenti un véritable élan d'amour pour ce qu'elle m'avait permis de vivre.
    Bon courage à vous toutes.

    Posté par Argantel, 31 janvier 2010 à 20:32 | | Répondre
  • Je suis étudiant sage-femme et je pense que je n'irai donc jamais travailler en clinique pour cette raison précise.

    Être sage-femme et renoncer à mettre au monde un enfant à la dernière minute, est-ce tenable ? Cela donne l'impression de voir des infirmières spécialisées qui appliquent un protocole.

    Pour l'instant, à Paris, je n'ai pas vécu un seul accouchement comme ça et j'espère que ça ne m'arrivera jamais.

    Posté par Gromitflash, 31 janvier 2010 à 22:14 | | Répondre
  • Le fait qu'un médecin vienne finir l'accouchement n'est au final qu'un épiphénomène spécifique au secteur privé.
    Par contre, les contraintes financières et juridiques se rencontrent dans de nombreux établissements. Tu as de la chance de n'y avoir jamais été confronté ...

    Posté par 10lunes, 31 janvier 2010 à 22:53 | | Répondre
  • Quel dommage que la médecine en général ait oublié que les "patients" ne sont pas qu'un corps mais aussi un esprit, qu'ils ont besoin qu'on leur parle, qu'on leur fasse confiance...et encore plus je trouve dans le cas d'un accouchement. On ne laisse pas beaucoup de chance aux femmes qui accouchent de prendre leur accouchement en main, de sentir ce qui se passe vraiment, d'etre actrices et de ne pas subir...de leur donner une chance d'accoucher et de ne pas etre accouchées...je comprends que cela soit difficile pour des sages femmes de se retrouver face à cette course à la médicalisation...où est la place pour le coté humain?...pourquoi ne vous laisse t on plus la place qui est la votre?...

    Posté par val, 01 février 2010 à 12:07 | | Répondre
  • N'avons-nous pas perdu par nous-mêmes ce rôle tant convoité ( le plus beau métier du monde....) à force de vouloir être reconnues comme égal des médecins, à avoir le statut de la profession médicale...Ne nous sommes nous pas éloignées de l'essence même de notre métier ? J'ai 11 ans de diplôme, j'ai aimé mon métier lorsque je pouvais encore bosser en petite structure où la confiance entre médecins , sages-femmes et autres était là et bien là. Chacun sa place, du temps pour accompagner les couples dans leur désir de mettre au monde leur enfant naturellement ... ou non. Aujourd'hui, je préfère faire des consultations et des cours de prépa à l'accouchement, où j'ai encore du temps.Ma "petite" maternité vient de fermer et fusionner avec une homologue, certes pas si loin, mais du coup l'activité s'en trouve doublée !
    Ras le bol de voir nos compétences sans cesse augmentées, sans évidemment d'augmentation de salaire. Bientôt nous devrons compenser l'absence de nos confrères gynéco, dont le nombre diminue inéluctablement.Qu'on me laisse accompagner les couples dans le respect et avec toute l'Humanité qu'ils méritent dans ces moments si importants. Après, si j'ai un peu de temps.... On verra...

    Posté par Emilie, 01 février 2010 à 14:08 | | Répondre
  • Que dire de plus de cette descriptions des faits ? Les "p'tites jeunes" qui débarquent auront-elles assez de force pour ébranler ces pratiques étatiques ?

    Posté par Clémence, 01 février 2010 à 17:13 | | Répondre
  • Oh que oui

    Je suis passionnée de la sage-femmerie depuis des années et j'ai commencé mes études en 2003 qui ont été interrompues le temps de d'une grossesse, d'une naissance et d'un temps pour être seulement maman. En 2007, dans le cadre des mes études, je suis partie à l'étranger, en l'occurrence la France, pour y parfaire mes connaissances. Ce que tu décris n'étais pas aussi pire à la maternité où j'étais, mais j'ai pleuré après la première journée tellement on avait bafoué les besoins essentiels d'une femme, dont le respect. En très peu de temps j'ai perdu toute la joie d'être sage-femme dans le rythme fou de monitoring, perfusion, péri, synto, toucher vaginal toutes les heures. J'ai beaucoup appris au niveau clinique et technique, les sages-femmes françaises sont vraiment excellentes (et la majorité très gentilles aussi), mais le coeur n'y était plus. Heureusement, tout est revenu quand j'ai recommencé mes stages au Québec. Une sage-femme pour une femme, qu'on a suivie toute la grossesse, qui nous appelle en plein milieu de la nuit, à qui on donne r-v là où elle a choisi d'accoucher. J'ai envie d'être là pour ce couple, cette famille et de vivre ce moment magique avec eux, et oui j'ai quand même tout le côté clinique à faire, mais le temps de la naissance est respecté. C'est magique et c'est cela dont je rêvais avant et que j'ai la chance de vivre régulièrement depuis que je suis enfin sage-femme et que je souhaite sincèrement à toutes les sages-femmes dont c'est le rêve. Ça n'existait pas au Québec il y 15 ans, alors il doit bien y avoir un moyen de faire changer les choses, non ?

    Posté par Mayolin, 01 février 2010 à 19:28 | | Répondre
  • 3 naissances comme ce que tu décris dans cet article, en clinique privée dans le Nord, il a même fallu attendre la gynéco pour la 2ème qui n'a au aucun mal à sortir, un 10 décembre en pleine nuit, alors qu'il gelait dehors et que la voiture du docteur riquait de quitter la route à tout instant... et du coup une image hyper négative de l'accouchement en structure (alors que je rêvais d'AAD depuis ... avant d'avoir des enfants).

    Et puis 4ème bébé en Savoie, hôpital public, projet d'AAD non abouti car en août même les SF prennent des vacances , et là: un SF super gentil, dispo, à l'écoute, effacé selon les moments, puis une SF une salle d'accouchement à l'écoute, disponible, encourageante, bref une équipe formidable! qui a changé (un peu) mon regard sur l'hôpital et ses capacités d'adaptation... [même si une copine SF qui travaille dans cet hôpital me faisait part récemment de la place croissante de l'informatique dans le service et du traitement quasi direct du dossier sur l'ordi....]

    Posté par ln, 01 février 2010 à 21:22 | | Répondre
  • je suis (malheureusement) complètement d'accord avec toi... j'ai haï mes études où on m'a consciencieusement appris la trilogie "péri-synto-rupture" en systématique, j'ai choisi de travailler dans un niveau 2 plutôt physio, puis un niveau 1 également plutôt physio, et je "fuierais" moi aussi vers l'exercice libéral et les accouchements à domicile dans quelques années... parce que les protocoles, la surcharge de travail, j'en ai marre, mais marre...

    Posté par ambre, 02 février 2010 à 14:42 | | Répondre
  • C'est vrai que ce tu décris fait froid dans le dos mais est aussi malheureusement une réalité. Pour aller dans ton sens, j'ai effectivement des témoignages de copines qui ont accouché récemment et qui ont eu une très bonne expérience avec une sage femme en libéral ou en maison de naissance. Je pense que la prise en charge doit être globale et doit prendre en compte les aspects psychologiques et humains de la maternité.

    Posté par celine B, 03 février 2010 à 14:51 | | Répondre
  • une vérité ...une réalité...
    et comme tu dis nous n'avons pas beaucoup de solution pour échapper à cette dérive de notre profession !
    travaillant en niveau 3... tout cela m'étouffe
    marre de devoir penser rentabilité... au nom de quoi ?
    alors oui le libéral peut être une solution ou trouver une belle d'air dans les médecines naturelles pour proposer autre chose
    la mienne c'est l'acupuncture...et ça m'aide à respirer ;o))

    merci d'écrire ce que toutes nous pensons tout bas !!

    Posté par virho, 04 février 2010 à 13:48 | | Répondre
  • La question est : comment changer ça ? Les SF comptent sur les parents, les parents sur les SF...

    Posté par Lau, 04 février 2010 à 14:50 | | Répondre
  • Tous ensemble, tous ensemble !

    Comment changer ça ?
    En s'associant entre parents, en réclamant un suivi global plus facile pour toutes, en posant des questions aux équipes (pourquoi ceci, pourquoi cela, est-ce bien nécessaire...?)
    En s'informant, ici par exemple, et en râlant fort tous ensemble !

    Posté par pitoune, 04 février 2010 à 15:39 | | Répondre
  • consternant!lire ça!rien n'a changé,cela fait 20 ans que je travaille comme infirmière,je n'ai éxercé que 6 ans comme sage femme en clinique privée.Ca m'a dégouté du metier,les pratiques étaient celle que tu décris,je sentais sans pouvoir mettre en mot que les choses ne se passaient pas comme ça devrait,trop de médicalisation,trop de synto antispasmodiques péridurale forceps épisiotomie...Je suis a la fois contente de voir que les choses vont surement changer mais je suis triste de voir que ça fait 20 ans que j'ai fait les memes contatations.

    Posté par mely, 03 juillet 2010 à 21:23 | | Répondre
  • http://fetedumaternage2010.blogspot.fr/
    Se rencontrer,se parler avec les parents, influencer les pratiques par le dialogue, se former , se déformer plutôt pas se formater !! transmettre l'autonomie mais souvent quelqu'un intervient et paralyse la capacité des parents ! Domage

    Posté par titinesf, 05 septembre 2012 à 07:44 | | Répondre
  • C'est entre autre pour tout çà que j'espère pouvoir accoucher chez moi si tout le permet. Je n'ai pas envie de me retrouver prise dans un tourbillon que je ne comprends pas avec des aller et venus de gens que je ne connais pas, être trimballée d'une salle à l'autre... Là je suis suivie par 2 sages femmes, et ce sera soit l'une soit l'autre qui seront là au moment de la naissance. Et tant pis pour le dépassement d'honoraire, c'est le prix de la tranquillité.

    Posté par Madame Caprice, 29 novembre 2012 à 10:31 | | Répondre
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