Au cœur d’une nuit glacée, un coup de fil du gardien nous avertit qu’une voiture vient d’arriver sur le parking des urgences. C'est une petite maternité et le parking n’est qu’un vaste espace goudronné, ouvert à tous les vents, modestement éclairé d’un unique lampadaire.

Je descends aux nouvelles. Une voiture est effectivement stationnée, moteur en marche au centre du rectangle d’asphalte, à une bonne dizaine de mètres de la porte d’entrée.
Le temps de la rejoindre, frissonnant sous les rafales de vent, j’imagine un couple, elle submergée par ses contractions, lui désorienté et trop ému pour savoir que faire.

Le conducteur baisse sa vitre. Pas de futur papa, c‘est une femme. Bouleversée, bégayante, elle me désigne la banquette arrière. Dans la pénombre, je découvre une jeune femme demi allongée, une jambe posée au sol, l'autre fléchie contre le dossier, puis devine un nouveau-né dont la tête dépasse à peine des pans du manteau qui cherchent à le protéger du froid. J’ouvre la porte, accueillie par l’odeur caractéristique du liquide amniotique. Vérification rapide, le petit respire doucement, le cordon bat encore… Il vient de naitre.

J’apprendrais ensuite leur histoire; une naissance prévue un mois plus tard, des contractions qui s’installent alors que la mère est seule chez elle, le refus d’abord - ça ne peut pas être l’accouchement, c’est bien trop tôt - l’attente anxieuse d’une accalmie, l’évidence qui s’installe - il faut y aller - le recours à la voisine pour venir à la maternité et le bébé trop pressé qui n’attend pas l’arrivée. Elle a accouché seule sur le siège arrière pendant que sa voisine affolée tentait de l’emmener le plus vite possible à bon port.

Au port, elles y sont presque, mais nous sommes en janvier et je voudrais éviter à cette jeune femme et son fragile tout-petit de traverser la cour sur un brancard exposé au vent glacial.

Je demande donc à la conductrice de venir se garer devant la porte et repars dans l’entrée appeler mes collègues de l’étage. Il me faut une boite d’accouchement et un peu d’aide;  deux phrases rapides pour exposer la situation et, en raccrochant le combiné mural,  je me retourne vers le parking. La voiture que je m’attendais à trouver derrière la porte vitrée est encore en pleine manœuvre. Crissement des pneus, suivi d’un grand coup de frein. Puis le silence, le moteur a calé. La mécanique tousse, cahote un peu et la voiture bondit. Je la vois s’approcher de la porte… coup d’accélérateur et elle est cinq mètres trop à gauche. Marche arrière et elle se retrouve cinq mètres trop à droite. La seconde tentative est tout aussi infructueuse.

Entre temps, ma collègue est descendue, amenant avec elle couvertures, fauteuil roulant et boite d’accouchement. Nous assistons à cet absurde rodéo depuis le pas de la porte, impuissantes et transies. D’évidence, la voisine trop stressée ne parviendra pas à se garer correctement. Dans la lumière des phares, je lui fais signe d’immobiliser la voiture, échappant de justesse aux dernières embardées incontrôlées.

Enfin, je peux ouvrir la porte, couper le cordon presque à tâtons, à la timide lumière du plafonnier, enrouler l’enfant dans la couverture de laine, le confier à ma collègue qui s’empresse de l’emmener au chaud.

Il me restera à aider cette jeune femme à se hisser toute grelottante de  froid et d’émotion mêlés sur la chaise roulante pour l’emmener auprès de sa petite fille. Je propose à la conductrice de se garer «un peu mieux» et de nous rejoindre ensuite.
Sans succès. Sans doute soulagée d’être délestée de son précieux chargement, elle ne pense qu’à fuir. Un grand coup d’accélérateur lui fait quitter le parking et j’entends le vrombissement s’éloigner dans la ville avant même d’avoir rejoint la porte des urgences.