De la douleur, elle n’a entendu parler qu’une seule fois lors de la préparation à la naissance... le problème fut rapidement balayé d’un seul mot : péridurale.
Lors d'une consultation, elle a pourtant entendu une femme crier. Interrogée du regard, la sage-femme s'est contentée d'ironiser sur "ces maghrébines qui en font toujours trop". Les sensations de fin de grossesse, tout juste inconfortables, l’ont rassurée. Elle veut se convaincre que l'épreuve sera facile à traverser.

Jusqu’au moment où la première contraction utérine vient scier ses reins. Elle le sait déjà, son enfant naitra aujourd'hui mais ce sera moins aisé que ce qu'elle voulait croire. Sagement, elle fait couler le bain conseillé lors des séances de préparation. Elle s’y retrouve non pas soulagée mais piégée. En sortir cramponnée à son homme, se sécher, se vêtir, gestes rythmés par les vagues de douleur qui arrivent et refluent. Partir à la maternité, avancer péniblement entre deux contractions, tendue vers un seul but, être accueillie, être aidée.

Mais ce jour là, la maternité est surchargée. Elle est reçue par une sage-femme mal disposée, occupée à courir de femme en femme, de salle en salle. Comme en écho aux mots de la préparation, une seule réponse est proposée à sa douleur, la péridurale. Mais il est encore trop tôt pour la poser et on la laisse avec son compagnon, seuls et démunis.

Elle est dépassée, perdue. Le travail avance vite, la poche des eaux se rompt et le liquide est teinté de vert. Cela lui semble inquiétant, cela peut l’être, mais il faut pourtant insister pour que quelqu’un vienne voir. La sage-femme vérifie la dilatation et les laissent à nouveau seuls.
Ils entendent le cœur du bébé ralentir. Il faut encore aller quémander une aide et soudain, plusieurs personnes sont autour d'elle, il faut pousser.
Elle pousse, elle crie, perdue dans sa douleur, paniquée au milieu d’une équipe indifférente à son ressenti. Seule lueur d’humanité, une femme dont elle ne sait rien reste à ses cotés, lui parle doucement et tente de l'apaiser.
Puis tout s’accélère, le cœur du petit bat trop lentement. L’équipe doit intervenir mais une nouvelle fois, on sera avare de paroles…les seuls mots prononcés sont pour faire sortir son homme. Elle lui hurle de ne pas la laisser.
Mais comment s’opposer à une injonction médicale dans ce climat angoissant ? Il sort.

Ecran noir. Elle est anesthésiée sans comprendre ce qui lui arrive et se réveille sans bébé, son compagnon en larme à ses cotés.

Sa première pensée est que son enfant n’a pas survécu.

Heureusement, il vit. Après une naissance difficile par forceps, il est surveillé dans une autre pièce et elle devra attendre de longues heures avant de le voir.
Elle est presque indifférente lors de leur première rencontre. Comment réaliser que cet être là est le même que celui qu’elle portait en son sein ? Puis leurs regards se croisent et comme une évidence, elle devient à cet instant la mère de son enfant, prête à tout pour le protéger.

C’était il y a 18 mois et leur chemin commun se poursuit sereinement.

Mais restent gravés le souvenir de la souffrance, le sentiment odieux de cette dépossession, cette indifférence des soignants qui, s’ils ont su agir, n’ont su ni lui parler, ni l’écouter.


J’inaugure avec ce texte un nouvel exercice. Celui de mettre en mots non ce que l’on me dit ou ce que j’ai vécu, mais ce que l’on m’écrit. Certains à la lecture de ce blog désirent partager leur expérience mais sans la transcrire eux mêmes sur le net. Je me sens dépositaire de ces témoignages et souhaite par ce moyen donner la parole à ceux qui n’osent la prendre.
Ces billets auront pour titre un prénom, celui choisi par ceux qui m'ont confié leur histoire.