Elle est jeune sage-femme, soucieuse des familles qu'elle accompagne, aspirant à exercer son métier avec respect, empathie, soutien, chaleur…

Mais ce n’est pas à ce stage qu’elle le doit. Epreuve subie aux cotés d’Elle, professionnelle trop sure de son fait, de son savoir, abusant de son pouvoir, terrorisant les étudiantes sous prétexte de mieux les former…

Gestes douloureux réalisés inutilement pour entrainement, gestes précipités parce qu’il faut apprendre à agir comme dans l’urgence. Certaines actions se justifient sans discussion en cas de pathologie, mais comment accepter de les infliger à une mère pour qui tout se passe bien sous le fallacieux prétexte de l’apprentissage ? Les femmes ne seraient-elles que notre terrain d’exercice ?

Succession de visages et d'histoires qu'elle ne peut oublier.

Cette femme dont elle doit immobiliser le bras en pleine contraction, pour poser une perfusion trop brutalement, sans urgence aucune, afin de Lui prouver qu'elle est capable de le faire si besoin.

Cette autre mère qu'elle fait saigner en réalisant une amnioscopie, geste parfois douloureux et souvent (toujours ?) inutile, imposé pour sa "formation". 

Toutes ces femmes entre lesquelles elle doit partager un temps compté, abandonnant l'une pour se consacrer trop peu à la suivante afin de démontrer qu'elle sait "gérer" plusieurs accouchements à la fois.

Ainsi, au lieu de protester contre les dysfonctionnements du service et le manque de personnel, Elle s’est approprié cette contrainte, la transformant en compétence professionnelle.
Courir de salle en salle afin de surveiller qu’aucune complication ne survienne, savoir réagir au plus vite lorsque c’est le cas, bien évidemment.
Mais n’est-ce pas oublier que ces complications peuvent aussi être iatrogènes, résultant du stress, de l’angoisse et de la douleur surajoutés par notre in-accompagnement ?
N’est ce pas ainsi que plus de 70% des femmes accouchent sous péridurale, que plus de 20 % sont césarisées sans voir les taux de complications maternelles et fœtales s’améliorer ?

Ainsi, certaines de mes consœurs pensent cette organisation des maternités si incontournable qu’elles souhaitent transmettre ce flambeau à la jeune génération sans jamais le remettre en question.

" Avec le recul, je comprends qu'Elle a voulu m'apprendre la rapidité d'exécution des gestes, la gestion simultanée de plusieurs patientes, l'exécution de certains gestes délicats, l'économie du matériel, la rigueur. Le problème était qu'Elle a voulu me l'apprendre à sa manière et aux dépens des femmes".

Que lui reste-il de cet enseignement sinon le sentiment amer d'avoir malmené celles dont elle devait prendre soin?

Qu'il faudrait se défier de la parole des femmes. Le poids doit par exemple se lire sur la balance plutôt que de questionner la mère elle même, indigne de notre confiance.

Que la présence des hommes ne ferait qu’encombrer la maternité et qu’il faut savoir les mettre à la porte, les invitant à ne revenir qu’au dernier moment pour le "spectacle" de la naissance.

Qu'une femme étrangère submergée par la peur et la douleur, devrait attendre la péridurale afin "qu’elle sente bien ses contractions"...

Une dernière histoire prouve, s’il en était besoin, que l’alibi de la formation n'est qu'un écran. Elle raconte avec émotion ce couple arrivé à la maternité avec le projet de vivre à deux cette naissance, résolu à compter sur leurs propres forces, amoureux et confiants. Qui y avait-il là de dérangeant si ce n’est la suggestion de notre inutilité relative. En retour, la volonté de prouver notre absolue nécessité par quelques consignes absurdes, « Monsieur, rentrez chez vous », « Madame, couchez-vous et dormez », l’expérience de l’abandon et de la solitude, le triomphe de la puissance médicale devant la demande de péridurale qui vient signifier le renoncement, la toute puissance encore lorsqu'Elle refuse de faire revenir le père tout de suite… au final, une femme qui vivra seule son travail, un accouchement laborieux et de jeunes parents confortés dans leur inexpérience, leur incompétence, soumis à un pouvoir abscons.

Elle en pleure encore et je me désole de voir cette jeune femme se sentir coupable d’avoir été tortionnaire alors qu’elle n’était que le pantin contraint d'une perverse diplômée.