Son premier enfant est né par césarienne en cours de travail car il ne supportait plus les contractions utérines.
Elle qui pendant neuf mois avait annoncé sa crainte farouche d'un accouchement médicalisé se voit brutalement projetée de l'univers presque apaisé de la salle de naissance au monde froid et aseptisé du bloc opératoire.

Elle se retrouve nue, allongée bras en «croix », poignets liés aux supports de part et d’autre de la table d'intervention. Un champ opératoire en non tissé bleu s’élève devant ses yeux, le puissant faisceau du scialytique se dirige sur son ventre, sa peau est badigeonnée de l'ocre et froid liquide désinfectant. Puis résonne le son métallique du plateau d'instrument ; la main du chirurgien s'est emparé du scalpel.
Elle est terrorisée.

Peu après, son enfant nait, crie faiblement. Elle l’entrevoit rapidement avant qu’il ne soit emmené dans la salle contigüe pour le désobstruer et l’assister dans ses premiers moments de vie extra utérine.
Il lui est ramené de longues minutes plus tard et posé contre elle, au creux de son épaule. Elle voudrait le prendre dans ses bras mais ses mains restent liées. Elle ne peut qu'appuyer sa joue contre le sommet de son crane.

Lorsqu'elle évoque ensuite cette naissance, elle désigne l’anesthésiste comme le responsable de sa détresse. C'est lui qui l’a positionnée sans ménagement, qui l’a crucifiée sur la table, qui a refusé de délier ses poignets, lui encore qui n’a pas eu les paroles empathiques dont elle avait tant besoin. Elle ne décolère pas.

A nouveau enceinte, elle retourne en consultation préanesthésique. Hasard de la vie, parmi la bonne dizaine de praticiens les assurant, c’est celui qui l’avait prise en charge lors de sa césarienne qui la reçoit.
Cette rencontre lui donne l’occasion d'exprimer la colère retenue depuis plusieurs années. Intransigeante, elle ne choisit pas ses mots, n'adoucit pas son propos et dévide âprement sa longue liste de reproches.

Elle est écoutée attentivement par le médecin qui ne cherche pas à écourter le rendez-vous. Il ne s'excuse pas, mais concède la brutalité de certains gestes, développe les motifs médicaux qui justifiaient l'enchainement de ses actes, reconnait son mutisme en le liant à l'urgence de l'intervention. Enfin il exprime son regret qu’elle ne soit pas revenue le voir plus tôt pour pouvoir s'en expliquer.

C’est ainsi quelle pourra m’annoncer avec un grand sourire « j’ai revu mon bourreau ».
Le début de l’apaisement.