Sa fille est déjà grande. Pendant dix ans, le souvenir cauchemardesque de ce premier accouchement l‘a empêchée d’envisager une nouvelle grossesse.
Elle a finalement sauté le pas avec tant d’énergie - approche de la quarantaine et impérieux appel de la maternité - qu’elle attend des jumeaux. Voilà son quota atteint et tout risque d’y retourner ainsi écarté.

Sa fatigue et les protocoles locaux la font hospitaliser en fin de grossesse. Cela nous donne le temps de faire plus ample connaissance.
Le premier accouchement la hante toujours ; elle ne peut, ne veut imaginer celui à venir. Lors d’une énième tentative de ma part, elle clôt ainsi la discussion :
« Je les vois bien là dit-elle en posant les deux mains sur son ventre tendu. Je les vois bien là ajoute t-elle en désignant les deux berceaux sagement rangés dans un coin de la chambre. Mais, entre les deux, je ne vois rien ! »

Quand le travail s’est mis en route, entre la première contraction et la naissance du second jumeau, il s’est écoulé moins de trois quart d’heure. Pas le temps de réaliser, ou même d’appréhender. Dans un brouillard émotionnel, guidée par la tempête utérine, elle a poussé un premier enfant, puis un autre.
Cet accouchement tant redouté était terminé avant même d’avoir pensé son commencement…

Conformément à ses attentes, elle n’a rien vu.