Son passé douloureux et son quotidien difficile mobilisent plusieurs soignants et acteurs sociaux. Elle est voisine de notre cabinet, très paumée, très anxieuse et très enceinte.

Bien qu'ayant déjà l'expérience de la maternité, elle peine à interpréter les différents signaux de son corps. Plusieurs fois déjà, elle a appelé à l’aide, angoissée par ce qu'elle ressentait ; plusieurs fois, l’une de nous s’est déplacée et l'a rassurée. Cette fois là, elle est dans son dernier mois de grossesse et sa mise en travail n’est plus ni inquiétante, ni improbable.

Elle décrit divers symptômes pouvant évoquer le début de l'accouchement. Elle est comme toujours extrêmement inquiète et me demande de passer immédiatement. Ma proposition d’aller consulter à la maternité tombe à plat. C’est trop loin, trop compliqué. Elle ne conduit pas et personne ne peut l’emmener.

Un peu lassée de ses appels récurrents, un peu débordée par les rendez-vous au cabinet, je lui demande de se déplacer. Nous déciderons ensuite ensemble de ce qu’il convient de faire.

Elle arrive peu après, présentant tous les signes évidents d’un travail efficace et rapide. Sa posture et son souffle révèlent des contractions fréquentes et assez puissantes pour interrompre ses quelques mots d’explication.

Je me sens honteuse de ne pas l’avoir vraiment crue.

Connaissant son parcours, l’idée d’un accouchement au cabinet me séduit modérément… elle aussi qui me parle de péridurale. J’aimerais l’examiner rapidement pour savoir ce qu'il en est. Elle commence à se déshabiller mais une contraction survient. Elle crie "ça pousse!" et veut se précipiter vers les toilettes, prête à traverser fesses à l’air la salle d’attente où patiente le couple qui avait rendez-vous.
Cette totale indifférence à ce qui l'entoure me confirme que son travail est bien avancé.

Je la rattrape de justesse en expliquant que je préfère d’abord m'assurer que ce n’est pas son bébé qui pousse ainsi. Persuadée de l’imminence de la naissance, je monte le chauffage de la salle à fond.
J’ai le plus grand mal à l’examiner, elle se crispe, repousse ma main, ferme les jambes, recule le bassin… j’argumente. Dans les quelques secondes qu’elle m’accorde finalement, je perçois un col presque totalement dilaté, une poche des eaux bombante mais une tête encore haute.
Elle a le temps de rejoindre la maternité.

Cette annonce la rassure et l'apaise. Je l’aide à se revêtir, l’accompagne vers les toilettes et profite de ce court temps pour organiser son transfert.
Appel rapide aux ambulances voisines ; personne n’est disponible immédiatement. L’accouchement n’est pas vraiment imminent mais je ne veux pas tenter le diable et me résous à contacter le Samu. Quelques questions basiques et l’on me passe le médecin régulateur. Afin de décider d'envoyer ou pas une équipe pédiatrique, il m'interroge sur la probabilité d'une naissance avant l'arrivée à l’hôpital. Je pense que l'on a juste le temps du transfert. « Je vous fais confiance, vous connaissez votre boulot » dit-il gentiment en raccrochant.

Encore au téléphone, je la vois sortir des toilettes et rejoindre la salle de consultation. Revenue auprès d’elle pour expliquer ce qui va se passer, quelque chose m’alerte, son attitude ne correspond pas, ne correspond plus. Je souhaite la réexaminer… Elle est plus calme, tolère mieux l’examen et immédiatement, je réalise mon erreur ; elle n’est pas en travail !

L’adrénaline m’envahit.
La dernière phrase prononcée par le médecin régulateur résonne ...
Cœur battant, langue pâteuse, toute salive asséchée, je rappelle le Samu pour annuler l’ambulance. Le numéro sonne longuement occupé. Quand je parviens enfin à les joindre, le ton du même médecin régulateur est plus que sec. L’ambulance est sur le point d’arriver, il me laisse le soin de les prévenir moi-même.

Je boirai donc le calice jusqu’à la lie en allant les accueillir sur le parking du cabinet pour m"excuser très platement de ma fausse alerte. Ils se montrent charmants, ne jugeant sans doute pas utile d’ajouter à mon évident malaise.

Etonnamment, elle accueille la nouvelle de mon erreur diagnostique sans trop de surprise. Repartie tranquillisée, mais un peu déçue - on le serait à moins  ! - elle accouchera plusieurs jours plus tard.

Cette histoire m’a hantée longtemps, me faisant douter totalement de mes compétences, de mon choix professionnel. Comment pouvais-je me prétendre sage-femme si je n’étais même plus capable d’évaluer une dilatation ? J’ai harcelé des collègues et amies pour raconter, décortiquer, tenter de comprendre et de me rassurer... un peu.

Le temps a fait son office. Le souvenir est devenu moins aigu.
Un jour enfin la blessure encore ouverte s'est refermée...

A suivre