Etudiante, j'employais avec jubilation l'impénétrable langage garant de l'authenticité de mes compétences. Par chance, mon premier poste m'a rapidement amenée à l'oublier. L’équipe qui m’accueillait s’attachait à éviter tout terme médical pour mieux partager son savoir avec les parents.

Si cette simplicité de l’expression m’est rapidement redevenue coutumière, elle ne l'était pas pour ce médecin remplaçant découvrant notre maternité.

Flash-back.

Nous sommes deux sages-femmes en salle de naissance, aux cotés d’une femme dont l’accouchement laborieux nécessite un forceps. Appelé en renfort, l'obstétricien arrive d’un pas rapide et assuré, les pans de sa blouse volant derrière lui. Il interroge du regard ma collègue. Celle-ci lui résume brièvement la situation. Fidèle aux habitudes de la maison, elle s'exprime de façon claire pour les parents  « Le bébé a la tête un peu de travers, il va falloir l'aider ».

Air parfaitement effaré du médecin qui doit s'imaginer perdu dans une faille de l'espace-temps… Annoncer un "bébé de travers", c'est une obstétrique à peine digne des matrones.

La naissance se termine pourtant simplement. Après avoir jeté un œil sur le dossier où les annotations sont conformes aux codes hospitaliers, le médecin vérifie une dernière fois la position fœtale puis pose le forceps avec toute l’habileté requise.
Le petit garçon posé sur le ventre maternel est accueilli par des parents sereins.
Parents qui n’ont pas eu à s'inquiéter de mots barbares tels que déflexion, OIDP, partie moyenne, qui les auraient à coup sûr déstabilisés.

Restée fidèle à cette règle, je m'applique toujours à décoder les informations notées sur le dossier qui reste à disposition des parents. Expliquer par exemple qu'il me faut inscrire "MAF +"  parce que noter "le bébé bouge bien" pourrait mettre à mal ma crédibilité médicale aux yeux de mes pairs. Nos HU, CU, SFU et autres joyeusetés sont des plus anxiogènes s’ils ne sont pas traduits, autant relire tout cela ensemble (d’autant que mon écriture peut être à elle seule un cryptage presque indéchiffrable...)

Pourtant, à force de me refuser à la pratiquer, je perds les clefs de cette langue. Chaque incursion dans un service hospitalier me rappelle à l'ordre. Si je comprends sans peine ce qui se dit, je dois faire un effort pour m'exprimer dans ce même langage "soutenu".

Récemment, je me suis trouvée en défaut. Lors d'une enquête mail sur une conduite à tenir, j'ai répondu "attendre et voir". Quelques temps plus tard, j'ai souhaité connaître les autres réponses.
Le mail reçu en retour précisait "expectative".

Ce qui, vous en conviendrez, a une toute autre allure !

 

PS : Bien évidemment, nos codes n'ont pas pour but de crypter les propos -quoique - mais d'éviter tout malentendu et de raccourcir la prise de note.
HU = hauteur utérine, SFU = signes fonctionnels urinaires, CU= contraction utérine et MAF = mouvements actifs fœtaux.