Rien ne s’est passé comme prévu. D’abord la fièvre qui s’invite à l'accouchement puis l’infection détectée chez son bébé et son hospitalisation dans le service de néonatalogie. Elle retrouve son tout-petit dans un écrin de plexiglas, perfusé et surveillé par les écrans clignotant au rythme de sa respiration et des battements de son cœur.

Elle tire son lait avec application, toutes les trois heures, même la nuit, afin que le précieux liquide soit donné à son enfant. Elle va le voir régulièrement mais les rares tentatives de mise au sein – il n’est pas facile de concilier ses moments de présence, les éveils de son petit et la disponibilité des puéricultrices - sont des échecs.

Son bébé va rapidement mieux et peut sortir de néonatalogie. Ils passent quelques jours ensemble à la maternité avant le retour à la maison. Malgré ses efforts et ceux de l’équipe, il ne prend pas le sein. Le mamelon dans la bouche ne déclenche aucun réflexe de succion. A peine consent-il à lécher les gouttes de lait perlant sur ses lèvres.

Il faut bien quitter la maternité. Elle a pour consigne de lui présenter le sein avant de proposer un biberon de complément. Mais ces biberons pleins du lait qu'elle continue de tirer n'ont de complément que le nom... Son enfant s'obstine à lécher le mamelon sans l'associer à l'idée de se nourrir.  Il est bien, blotti dans la chaleur de sa mère, rassuré par son contact, apaisé par son odeur et la succion... Mais quand il a faim, il se détourne d'elle pour se jeter sur la tétine de caoutchouc.

Le désintérêt persistant de son petit lui serre le cœur. Elle continue à tirer son lait mais cesse de lui présenter le sein. Elle en est triste mais se fait une raison.

Puis il y a ce jour magique. Fatigués, ils tentent une sieste à trois mais leur bébé est chagrin. Son homme suggère, «Laisse le tétouiller, ça va le calmer ». Elle remonte l'enfant sur sa poitrine, lui offre le mamelon et … il se met à téter, réellement, efficacement ! Elle reconnaît les picotements du sein annonçant le réflexe d'éjection, le bruit rassurant de la déglutition. 

Le lendemain, nous refaisons le point.  Comme elle me l’a glissé au téléphone, «un échec d'allaitement je peux le tolérer, mais deux avec un seul bébé, je ne pourrai pas... » Elle souhaite se voir confirmer qu’elle n’a pas rêvé.

J’observe donc ce bébé qui tête, facilement, aisément, comme si depuis deux mois, jamais il ne s'était nourri autrement que sur ce sein rond et plein...

Au fil des jours, elle reprend confiance. Pendant quelques temps, elle continue pour se rassurer à lui présenter un inutile biberon de complément.

Elle cesse enfin le rituel. Son enfant prend à la source tout ce dont il a besoin ...