30 janvier 2013

Voyage en terre inconnue

 

279840333_4ccb62d3ba_bJamais je n’aurais pensé me retrouver un jour dans les bureaux luxueux - cuir, verre, acier et moquette épaisse – d’une banque située sur les Champs Elysées. Les hasards de la vie m’ont désignée volontaire pour y accompagner une de mes collègues et amie, responsable associative, que la dite banque avait contactée pour envisager un partenariat avec notre profession.

Nous sommes donc très dignement reçues par de multiples agents d’accueil à la politesse un brin sirupeuse. Passage obligatoire de nos sacs - mon sac à dos détonne un peu - aux rayons X. Je vois avec quelque inquiétude mon ordinateur s’éloigner lentement sur le tapis roulant. Le gardien en uniforme cherche à me rassurer, "Pas de souci, c’est comme quand on prend l’avion". Quand j’annonce que je ne le prends jamais (à chacun ses phobies …), il peine à masquer sa surprise. Comment peut-on vivre sans ??

Une hôtesse en tailleur aux couleurs de la compagnie nous accompagne ensuite dans une enfilade de couloirs ouatés. Notre interlocuteur désigné nous accueille dans son élégant bureau en nous servant un café tiède et fadasse ; bien la peine de naviguer dans les hautes sphères de la finance !

Il annonce d’emblée qu’il va nous présenter son groupe. Nous voilà parties pour une bonne demi-heure de monologue sur sa World Company, l’ISF et les niches fiscales. Plus il parle et plus je m’étonne qu’il ait pu penser que les sages-femmes soient une "cible" intéressante. Il se réjouit de sa clientèle premium, nous adresse un clin d’œil appuyé en précisant qu’il n’y a pas de plombiers dans sa banque, insiste en ajoutant qu’ils n’oseraient jamais entrer dans leurs si beaux locaux.

Je n’ose pas prendre de notes et reste concentrée pour mémoriser ce moment d’anthologie. Heureusement, car cela m'aide à contenir la colère et le fou rire qui se bousculent à l’audition de ce discours satisfait. Pour faire bonne mesure, un mot sur trois est en anglais et fait appel à des notions financières totalement insoupçonnées… Je retiens à la volée mass affluent et booming .

Il poursuit en se disant très intéressé par notre profession appelée à se développer dans les années à venir. C’est la seule bonne nouvelle de cet entretien ; ils ont visiblement mené leur petite enquête et tablent sur l’expansion des sages-femmes dans un avenir proche.

Il envisage de sponsoriser nos réunions, nous fait miroiter les nombreux avantages de sa banque, souligne que le conseil patrimonial est gratuit -si nous avons la modique somme d'un million d’euros à placer ! - évoque encore une fois les plombiers qui ont un carnet de chèque au credit x alors que les cartes bleues et chéquiers de  son entreprise ont quand même plus de classe…

Il nous propose ensuite des crédits à l’installation et semble bien déçu en découvrant que non, toutes les sages-femmes n’achètent pas un appareil d’échographie. Notre monitoring annoncé entre 3000 et 5000 euros semble le décevoir.  Même en y ajoutant le reste du matériel, l’ameublement, la voiture, l’équipement informatique et un gros carton de spéculum, nous n'atteignons pas les plusieurs centaines de milliers d’euros qu'il escomptait.

Le sketch a assez duré ! Je lui demande s'il est bien renseigné sur nos revenus. Il évoque des bénéfices moyens de 50 à 60  "kilo euros"….  Je souligne qu’il parle là de chiffre d’affaire et qu’il faut au minimum le diviser par deux pour évaluer nos bénéfices réels.

Il se tasse un peu sur sa chaise ; il vient de perdre son temps avec des "pauvres"…

Pour faire bonne figure, il poursuit encore quelques minutes, cessant d’évoquer tout sponsoring pour nous proposer généreusement qu'un commercial vienne présenter - gracieusement souligne t-il ! - les avantages de sa banque lors de nos réunions.

La messe est dite.

Il nous raccompagne très poliment jusqu’à la porte. Les trottoirs des Champs Elysées sont noirs de monde. Je m’engouffre dans la bouche de métro la plus proche.
Retour à la vraie vie.

 

PS :  je note quand même qu'il s’est  humanisé pendant quelques minutes, sortant  de son rôle lisse et glacé pour évoquer l’IVG, la difficulté croissante pour y accéder et la place que les sages-femmes devraient y prendre.

 

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26 janvier 2013

Bleu arc en ciel

 

4457769273_413402f318_zCette maternité est une petite structure et la sage-femme de garde assure toutes les fonctions en parallèle, consultation, préparation, salle de naissance et hospitalisation. Comme les couples y sont suivis dès le début de la grossesse, cela fait autant d’occasions de se croiser, se rencontrer, apprendre à se connaître et nouer une vraie relation.

Avec ces parents, la rencontre fut particulièrement riche et forte. Je les ai accompagnés avec plaisir tout au long des neuf mois, le hasard a gentiment fait que je sois de garde au moment de la naissance et leur séjour a fini de sceller une vraie complicité.

A l’occasion du second anniversaire de leur petit, je les découvre tous les trois au détour d’un couloir. Nos retrouvailles sont joyeuses. Nous évoquons les deux années si rapidement passées, la découverte de la parentalité, son cortège de joies et d’inquiétudes, le premier sourire, la première dent, la première fièvre, la première chute, les premiers mots…

Leur fils commence à s’impatienter ; tire leurs mains, s’aventure à explorer quelques tiroirs du bureau, consent à crayonner une feuille blanche pour nous accorder un peu de temps puis revient se blottir dans leurs bras.

Il  a de magnifiques yeux bleus. Je me surprends à observer ceux de ses deux parents pour y retrouver l'hérédité de ce bleu saturé. Je souris de mon absurdité.

Une sonnette me rappelle à mes devoirs. Il faut retourner dans le service.
Je les regarde s’éloigner. Solidement accroché à leurs bras, il saute et rit à chaque envol.

Arrivées au bout du couloir, elles se retournent ensemble pour me saluer gaiement d'un grand signe de la main.

 

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19 janvier 2013

Lol :(

 

6183597043_f98bdc56fb_b (1)Au début, je l’ai juste tweeté, évoquant une insondable stupidité méritant une péridurale du cerveau.

Et puis j’ai vu ce truc multirelayé par divers médias web, sites de vulgarisation médicale, sites "d’information" dédiés au féminin, pages facebook... La pseudo info est même arrivée dans ma boîte mail perso. J’ai lu des commentaires amusés, des admiratifs, des "Comme ça, ils sauront ce que c'est", des Lol et autres mdr...

Tout ça pour quoi ?

Pour une émission de télévision (Pays-Bas) à la noix où deux jeunes mecs se font poser des électrodes sur les abdominaux et subissent des stimulations électriques allant grandissant, soit-disant pour leur faire vivre ce que vit une femme lors d’un accouchement. 

L'extrait qui circule commence par des images de vraies naissances, sonorisées comme il se doit de bruits divers et cris plus ou moins étouffés. Au passage, j’aimerais qu’on rétablisse cette vérité : le cri de la poussée n’est pas corrélé à la douleur ; il  permet l'ouverture du périnée au passage de l'enfant. Une efficace protection du dit périnée prévue par dame nature.

On enchaîne sur des images des deux jeunes cons, plutôt hilares au début, et puis de plus en plus tordus de douleur.

Qui pourrait imaginer que les contractions utérines seraient équivalentes à des abdos trop sollicités ? Le mécanisme de l’accouchement est physiologique, le muscle répond normalement à une demande pour laquelle il est prévu. Rien à voir avec ce simulacre où les muscles sont artificiellement tétanisés.

Et puis, y aurait une  sage-femme… Elle tient la main, suggère des positions, cale un oreiller, masse, respire avec "l'accouchant". Toutes choses pouvant réellement aider lors d’un vrai travail utérin ; mais on joue à quoi là ??  En quoi un coussin préservant l’ouverture du bassin par la rotation externe des fémurs pourrait-il soulager une crampe ?

Ça doit se sentir, cette émission m’a mise en rogne. Parce qu'elle fait du spectaculaire racoleur en prétendant faire du scientifique, parce qu’en filmant ce simulacre d’accompagnement, on dénigre ce travail essentiel qui permet à une femme de lâcher prise pour laisser son corps s’adapter au mieux.

Le travail de mise au monde, mêlant corps et psyché, est autrement plus complexe que ce que veut nous faire croire cette piteuse blague à la fois sadique et potache.

 

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07 janvier 2013

Coup de projecteur

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Des articles et forums lus sur le net, les témoignages de mes consoeurs, certains commentaires du blog, des questions posées par le biais de "contactez l'auteur", des échanges mails, et le presque quotidien du cabinet ... une convergence d'éléments démontrant la méconnaissance de notre métier.

La sage-femme cette inconnue… 

La sage-femme est la professionnelle de santé pouvant prendre en charge l’ensemble des événements physiologiques (normaux) de la maternité et du suivi gynécologique.

Maternité : suivi médical de la grossesse, préparation à la naissance, accouchement, suivi postnatal, allaitement, rééducation périnéale.

Gynécologie : suivi annuel, frottis, prescription de contraception (y compris pose d'implant et de dispositif intra utérin). 

En cas de pathologie, la sage-femme collabore avec le médecin spécialiste pour la prise en charge de la grossesse et de l’accouchement, lui passe le relais pour le suivi gynécologique.

La France compte 20000 sages–femmes en exercice. Elles exercent majoritairement au sein des maternités, mais aussi en cabinet libéral et en PMI.

 

En libéral, elles assurent tout ou partie des activités suivantes : consultation de grossesse et postnatale, préparation à la naissance, suivi au retour à domicile, suivi de l’allaitement, consultation nourrisson (suivi staturo pondéral), rééducation périnéale, échographie, suivi gynécologique (et, sur prescription d’un médecin, surveillance d’une grossesse qualifiée de pathologique).

Certaines de ces sages-femmes proposent un accompagnement global de la naissance : présentes du pré au postnatal, elles vous assistent lors de votre accouchement, que ce soit à domicile ou en plateau technique (au sein d’une maternité mais en toute autonomie)

Il y a 4000 sages-femmes libérales, donc forcément une pas trop loin de chez vous. Pensez à la contacter pour votre suivi gynécologique et dès que vous avez un projet de grossesse...

 

En maternité, vous aurez - très ! - souvent affaire aux sages-femmes. Elles assurent une partie des consultations, des échographies, la préparation à la naissance, sont les praticiennes qui vous prennent en charge au quotidien en cas d’hospitalisation pendant la grossesse, tout au long de votre accouchement et pendant votre séjour postnatal.

 

Elles sont aussi présentes dans les centres de protection maternelle et infantile (PMI) pour accompagner les femmes enceintes dont la grossesse nécessite, pour des raisons médicales, sociales ou psychologiques, une présence rapprochée.

Certaines exercent dans les centres de procréation médicalement assistée.

Enfin, vous trouverez des sages-femmes dans les centres d’orthogénie, pour assurer les consultations de contraception et pour accompagner les IVG.

 

Vous avez donc de très nombreuses raisons d'avoir affaire à une sage-femme. Pourtant, les jeunes diplômées peinent à trouver leur place.

Certains cabinets libéraux ont du mal à exister, faute d'agenda suffisamment rempli. A l'inverse, du fait de la diminution des postes, les sages-femmes salariées sont débordées et constatent chaque jour la dégradation de la qualité de leurs prises en charge. Il est demandé à chacune d’en faire toujours plus avec moins. Ce toujours plus se fait forcément au dépend de la qualité des soins, de l’attention portée à chacune.

 

Comment agir ?

- pour les libérales, le principal obstacle est la méconnaissance de leur champ de compétences. La sécurité sociale promettait en 2007 une mise en avant de leur profession. Nous l’attendons toujours. Faisons le ensemble grâce à la magie des réseaux sociaux !

- pour les salariées, les directions des établissements négligent leur surbooking quotidien. La pénurie n’est pas encore à un point tel que la sécurité soit en cause (quoique...) mais "la mère et l’enfant vont bien" n’est qu’un minimum, nécessaire mais pas suffisant ! Il faut que de nouveaux postes soient ouverts. Ecrivez, témoignez, dénoncez ce qui ne doit plus être.

 

Faites circuler très largement cet article autour de vous. Demandez à vos contacts de le relayer.
Faites mieux connaître ce métier dédié à la santé des femmes !

 

Edit du 9/01 : UN GRAND MERCI A TOUS. Ce billet a été largement relayé. Il reste cependant une possibilité qui n'a pas été assez exploitée, l'envoi par mail, qui permet de faire circuler l'info auprès d'un autre public que celui de FB ou twitter. Y a juste à cliquer sur la petite enveloppe, là, tout en bas à gauche... Je compte encore sur vous !

 

Pour aller plus loin

- Rôle des sages femmes dans le système de soin (rapport de la cour des comptes septembre 2011) 

- Une plaquette d'information restée confidentielle. A diffuser largement !

- Quelles sont les compétences générales de la sage-femme (site du conseil de l'ordre)

- Sur ce blog, "Sage-femme mode d'emploi", "Résister"

 

 ©Photo  A is for Angie

 

03 janvier 2013

Conflit de générations

 

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L’année débute avec une mise en accusation des pilules contraceptives. J’avais commencé une revue de presse avec analyse détaillée mais je renonce tant tout et n’importe quoi a été dit dans les médias. Inutile de s’y attarder. Par ailleurs d’autres praticiens ont déjà publié d’excellents articles très documentés (cf Martin Winckler, ou Dominique Dupagne ). Inutile de s'escrimer à le refaire en moins bien !

Je soulignerai simplement que le principal risque de l’hallali actuel est de voir de nombreuses femmes arrêter sur le champ leur comprimé quotidien brutalement promu au rang de poison mortel. Le meilleur moyen de voir exploser le nombre de grossesses non désirées et le taux d’IVG…

Mais une seconde bataille est en train de se mener plus sournoisement. 

L’ANSM -Agence nationale de sécurité du médicament - a en effet émis la brillante idée de réserver la prescription des pilules de 3ème et 4ème génération aux spécialistes. Dominique Maraninchi, directeur général de l’ANSM a précisé mardi "Si notre mesure de mise en garde auprès des prescripteurs ne suffisait pas, il s'agirait de réserver les conditions de prescription et de délivrance (de ces pilules) pour en limiter l'utilisation, pour être sûrs qu'elles ne soient utilisées qu'en deuxième recours et la réserver à des spécialistes". 

Cette suggestion inscrit en creux l’incompétence supposée des autres prescripteurs, principalement les généralistes mais aussi les sages-femmes. 

Pourtant, un document de l’Afssaps, devenue depuis ANSM pour faire oublier son apathie dans l’affaire du médiator montre bien que ces G3 et G4 étaient majoritairement prescrites par les spécialistes. ( les sages-femmes n'apparaissent même pas dans ce document. Comme trop souvent oubliées lorsque l'on parle de suivi gynécologique... ). La "solution" évoquée par l’ANSM laisse donc plus que perplexe. D'autant que même les gynécologues semblent ne pas vouloir endosser ce rôle, "trop de responsablités" affirme le président du Syngof...

Laissons donc tout ce  petit monde s'amuser à coup de déremboursement et de passage de patates chaudes.

Le bénéfice inattendu de tout ce tapage, c’est que le choix d'une contraception sera enfin réellement discuté et non plus sèchement imposé ! 

Et si vous doutez de votre contraception actuelle, prenez rendez-vous avec votre sage-femme, votre médecin traitant, voire votre gynécologue (je ne pratique pas l'ostracisme obtus). Le débat est ouvert !

 

 

PS :  je ne résiste pas au petit plaisir de rappeler ce billet, tout à fait de circonstance bien que datant de juin 2012...

PS bis : à écouter : "Faut-il arrêter de prendre la pilule ?" sur France Culture aujourd'hui

 

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01 janvier 2013

Prête moi ton blog

 

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Quatre sages-femmes, des univers différents, des expériences multiples, réunies par leur métier et leur envie de l’écrire.
Quatre blogueurs qui ont choisi de débuter l’année en jouant.
La règle : chacun a tracé les grandes lignes d’une situation qu'il avait vécue. Et nous avons ensuite tenté de nous approprier les histoires des autres.
Vous trouverez donc sur chacun de nos blogs quatre versions – évidemment reconstruites à partir de nos propres expériences - de l’histoire que nous avions proposée. 16 récits !
A vous de jouer à en retrouver les auteurs respectifs (réponse dans quelques jours)

Je m’associe à JimmyKnackie et Sophie pour vous souhaiter une excellente année 2013 !

 

 

Version 1

Elle passe la porte de mon cabinet, le regard fuyant. Elle vient pour sa première séance de rééducation périnéale. Elle qui m’avait habituée à plus de verve pendant sa grossesse me surprend. Assez vite, elle m’avoue qu’aujourd’hui est son premier jour de sortie depuis l’accident, le premier qu’elle s’accorde un peu pour elle.

Pierre-François, son fils, a été hospitalisé la semaine dernière, une vilaine bronchiolite. Elle a eu peur, très peur. Et puis… c’était forcément de sa faute, elle n’a pas su protéger son petit. Elle s’en veut.

Je pourrais lui parler du VRS, un méchant microbe qui parfois, la bise venue, vient emporter les petites bronches autrefois saines. Partir dans le scientifique, le cartésien et lui démontrer qu’objectivement, non, ce n’est pas de sa faute.

Mais, je la connais d’avant, elle ne me croirait pas totalement et la culpabilité d’une mère est plus animale qu’une simple équation mathématique. Elle se déshabille alors, nous commençons la rééducation.

Entre herses, grotte et marguerite, nous parlons. Je la félicite. Ses muscles se tétanisent sous mes doigts. Elle veut faire les choses bien. Petit à petit, je la laisse faire de plus en plus seule. Réassurance. Un maître mot. Pour une première séance, elle est douée. Je lui fais remarquer.

Son fils n’est pas là aujourd’hui, son père le garde. D’ailleurs son enfant ne sort plus par crainte de la maladie. Je soupçonne quelque part cette femme de se sentir libérée loin de son enfant. Peut-être se met-elle trop la pression ? Veut-elle être trop parfaite en tant que mère ?

Tant de questions qui ne se règleront pas en une séance de rééducation périnéale. A la fin de la consultation j’insiste alors pour qu’on se revoie prochainement, et peut-être avec Pierre-François cette fois ci. Elle est réticente. J’insiste alors plus fermement. Elle accepte du bout des lèvres.

Elle noircira alors les pages de mon agenda durant de longues semaines avec la notation « rééducation » et en d’autres circonstances on aurait pu se demander ce que je voulais tant à son périnée mais ces moments, intimes, loin de sa vie de mère normale, servaient essentiellement à la discussion.

Un jour, elle n’est plus venue. N’en ressentait-elle plus le besoin ? J’aime à le croire. Peut-être alors n’y suis-je pas complètement innocente.

 

Version 2

Aujourd’hui elle vient sans son bébé à sa séance de rééducation. D’habitude elle vient avec lui. Elle s’assoit, gênée. Elle a l’air fatiguée, d’avantage que la dernière fois qu’on s’est vues, il y a une dizaine de jours d’après mon agenda. Je risque une question sur l’absence du bébé aujourd’hui.

« Il a été hospitalisé en pédiatrie la semaine dernière. Une bronchiolite, j’ai eu si peur! Les aérosols, l’oxygène, la perfusion, les traitement, la surveillance, le personnel qui change et le pédiatre qui a dit que c’était dû au VRS, un virus très fréquent l’hiver. C’est vrai, ça? », me demande-t-elle?
J’ai juste le temps d’acquiescer par un brillant « hmmm » empathique que son monologue qui doit sortir reprend déjà. Elle écrase une larme de temps en temps au coin de son œil.

«C’est dangereux alors, de sortir le bébé avec tous ces microbes qui trainent! Mon petit, tout petit bébé, même si il est né à terme et qu’il a presque quatre mois, je ne le sors plus, plus question. Trop peur de tous ces microbes, que les gens répandent partout. D’ailleurs, plus question non plus de recevoir la tante Paulette ou les copines qui passent à la maison, ils peuvent avoir le virus de la bronchiolite, le VRS, là. D’ailleurs celles avec leurs gosses qui ont la goutte au nez, là, c’est pareil, non? Les gens ne comprennent pas qu’ils peuvent donner la bronchiolite au petit».

Petite pause, elle réfléchit, trop courte pour que je trouve une réponse.

«Il est sorti depuis et il va mieux, et puis normalement les bébés allaités ne sont pas malades, comment ça se fait que ça tombe sur moi, hein? Qu’est-ce que je fais de travers? Pourquoi? Le bébé tellement gêné qu’il ne peut plus respirer, j’ai eu si peur…»

Elle respire, moi aussi. Je lui souris, tente de lui glisser que je la comprends, son inquiétude de nouvelle mère. Qu’elle est une bonne mère qui a fait ce qu’il fallait. Ça me rappelle bien des peurs pour un des miens, même si je n’en dis rien. Que c’est une réaction bien normale face à la maladie de son enfant.

Trop tard. Elle ne m’écoute déjà plus. Elle est déjà repartie dans ses pensées, perdue dans sa culpabilité. J’aimerais lui dire que son inquiétude va passer, mais comment? Il faut qu’on commence la séance, au fait, et je n’ai toujours pas trouvé comment la réconforter.

 

Version 3

Mon joyeux « Comment se sont passées les fêtes ? » tombe plus qu’à plat. Son sourire était timide, ma question libère ses larmes.

Les fêtes, elle les a en partie passées en pédiatrie, aux côtés de son bébé hospitalisé pour une bronchiolite. Voix tremblante, regard voilé, elle détaille les perfusions, le scope, l’oxygène, les écrans, les alarmes. Elle a vu son enfant au plus mal, a imaginé le perdre. Les explications de l’équipe ne la rassuraient pas et leurs apartés la plombaient plus encore.

Quelques jours d’angoisse qui la poursuivent toujours. Son bébé est un rescapé, quasi ressuscité.

Ce qui la ronge maintenant, c’est d’avoir failli à sa mission de mère, n’avoir pas su, n’avoir pas pu protéger son enfant de la maladie.

Que cela soit dit, elle ne faillira pas une seconde fois ! Elle ne sort plus son bébé de la maison, ne s’autorise elle-même à s’absenter que pour l’indispensable, refuse toute visite. Le monde extérieur n’est que danger mortel. Elle construit leur solitude pour mieux isoler son petit de tout miasme. Absurde muraille de chine qui lui pèse cependant moins que sa culpabilité.

Je note que notre rendez-vous était clas sé dans les indispensables. Je doute de l’urgence d’une rééducation périnéale.
Prenons le temps de parler un peu.

 

Version 4

Elle arrive seule, en regardant ses pieds, pour sa visite post-natale. Je sens un malaise et je commence ma consultation comme d’habitude, avec des questions ouverte pour essayer de lui faire lever les yeux. Elle réponds doucement mais avec une voix un peu éteinte.

Elle me raconte une grossesse qui s’est bien passée, un accouchement normal avec quelques remarques sur la péridurale et sur ses premiers jours en suite de couche. Elle dort mal, a quelques problèmes avec sa contraception. Une question sur son bébé la met en larme.

Je lui tends un mouchoir et j’attends. Son garçon est hospitalisé depuis une semaine en pédiatrie et je suis la première personne qu’elle voit en dehors de son mari depuis la consultation aux urgences. Elle ne sort plus, ne voit plus personne ; elle a refusé deux fois que sa soeur vienne la voir en prétextant un emploi du temps chargé et des rendez-vous. Je sens un poids quitter ses épaules et ses pleurs se tarissent.

Selon elle tout est de sa faute, elle n’aurait pas dû prendre le bus avec son bébé ou l’emmener voir sa famille. Elle a des souvenirs difficile de la respiration sifflante de son bébé, sa toux. Elle s’est sentie désarmée, prise au dépourvu dans son rôle de mère. Au fur et à mesure elle me dévoile cette toile qui l’enserre et qui n’attends qu’un coup de ciseaux. Je la rassure, je tente de lui expliquer. C’est difficile et cela prendra du temps.

Je lui donne un rendez-vous de rééducation et je la raccompagne à la porte. Dans la salle d’attente elle se retourne et elle lève les yeux vers moi.

 

Réponses : Saluons les deux perpiscaces qui sont Sage-mum et Foligou, les seules à avoir cité dans l'ordre : Knackie, Sophie, moi et Jimmy. 

 

 

 

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