01 octobre 2013

S'affirmer

 

portrait langue tirée

Ils viennent en famille pour la consultation du sixième mois. Leur petite fille de 18 mois les accompagne. Une toute  mignonne brunette avec qui je tente de faire connaissance.

Elle prend peu à peu ses marques, s'autorise à lâcher la main de des parents, accepte de s'intéresser aux jouets que je lui tends.
Son regard est malicieux et… fuyant. Annoncée par ses parents comme  "la dame qui s'occupe du bébé", me voilà désignée responsable de l'irruption prochaine d'un concurrent. Toutes mes tentatives d'approche échouent lamentablement. Elle ne me voit pas, ne m'entend pas. Bref, je n'existe pas.

La consultation se poursuit. Elle est calme, s'amuse avec les jouets, explore la salle.

Vient le temps de l'examen clinique. Poids, tension, palpation, hauteur utérine, bruits du cœur. Le petit se manifeste et ses mouvements sont bien perceptibles. Les parents commentent cette agitation, s'amusent et s'émeuvent de sentir leur enfant répondre à leurs appels, se demandent si leur fille pourrait aussi le percevoir.
La grande sœur est un peu plus loin, occupée avec une poupée. Je l'invite à venir "dire bonjour au bébé".

Tout d'un coup, je ne suis plus transparente et elle n'est plus mutique.
Bien campée sur ses deux jambes, elle me lance un regard de braise et clame sa réponse.
NON !

Voilà qui est clair.

 

Je déstocke ce petit intermède léger. Pas le temps d'écrire en ces temps de mobilisation autour de l'AAD qui s'organise du côté des professionnels comme du côté des parents. 
- une petite vidéo à faire tourner
- et un blog militant

A suivre

 

Illustration

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16 décembre 2012

L'imprévu...

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Ils ont tous les deux la quarantaine bien tassée.

Ils se tiennent par la main comme de jeunes amoureux... ils le sont. Dans les échanges qui suivent, ils précisent s'être rencontrés quelques mois plus tôt. Tous deux célibataires endurcis, ils avaient abandonné l'idée de trouver l'âme sœur.
Et puis le coup de foudre.

Cette grossesse est arrivée bien vite dans leur histoire. Peut-être se sont-ils sentis poussés par le temps ? Dans le souci de les accompagner au mieux, je m'autorise à poser la question.

"Non, non, dit-il, on ne s'est pas pressé de faire un enfant, c'est un accident". Mais le sourire parant leurs deux visages, leurs mains toujours jointes, leurs regards complices semblent contredire cette affirmation.

Pour leur permettre d'en dire un peu plus, je les interroge sur les circonstances de cet "accident".
"D'habitude, on utilise les préservatifs" répond-il dans une hilarité contenue.

Tout est dans le "d'habitude"...

 

©Photo Palagret Installation de Bryan Mc Cormack à Beaubourg (2011)

 

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09 décembre 2012

Chorégraphie

 

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Fin de la séance de préparation. Assis sur les tapis au sol, chacun commence à remettre ses chaussures. Selon la conception des modèles, le geste est plus ou moins aisé pour ces femmes en fin de grossesse.

Lui est déjà debout, prêt à partir. Manteau boutonné, écharpe nouée autour du cou, il attend que sa compagne ait terminé, peut-être un peu impatient d'aller fumer sa cigarette. C'est ce dont semble témoigner sa main gauche qui fébrilement fait pivoter un briquet jetable.

Gênée par son ventre plus que rond, elle peine à lacer ses souliers et sollicite son assistance.

Il répond à voix trop haute "Tu veux que je t'aide ? Ben lève la jambe ma chérie… "  sans amorcer le moindre geste.

L'éclat de rire est général.
Confus, il s'agenouille à ses pieds pour se saisir délicatement des lacets.

 

©Photo

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01 décembre 2012

Commune mesure

 

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Une sonnerie stridente au coeur de la nuit dans la maternité de mes études. Je décroche un combiné encore bêtement relié à son socle par un fil en spirale ...

Une voix d'homme, grave, posée. Le vocabulaire est châtié, l'élocution lente ; son ton guindé me donne le sentiment d'être téléportée au siècle précédent.

"Je pense que mon épouse vient de perdre les eaux. Est-il nécessaire de nous rendre immédiatement à la maternité?
Je pose les questions d'usage, mouvements foetaux, parité, terme, contractions et cherche ensuite à évaluer s'il s'agit bien d'une rupture de la poche des eaux.
- A t-elle perdu beaucoup de liquide ?
- Je vous prie de ne pas quitter, je vais me renseigner.
Un temps d'attente non négligeable.
Puis il annonce, d'un timbre toujours aussi affecté, en détachant bien chaque syllabe
- L'équivalent d'un petit verre à liqueur".

 

©Photo 

 

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08 juillet 2012

Façon puzzle

 

2837857863_92e9e1c33e_zL'échographie est souvent pensée par les parents comme une première rencontre avec leur enfant. Le décalage entre ce rendez-vous attendu et la réalité de l'examen - chargé de délivrer un certificat de conformité - en est d'autant plus grand.

Ce que résumait récemment un père avec humour.

"Nous regardions l'écran, en ayant un peu de mal à comprendre ce qui s'y affichait. De temps en temps, l'échographiste nous gratifiait d'un commentaire laconique, énumérant des organes, annonçant des mesures.  

Il nous a expliqué que certaines dimensions permettaient de préciser l'âge de la grossesse.  A chaque mesure, l'écran affichait une date. Mais elle était chaque fois différente.

A se demander si ce bébé nous sera livré en kit à monter nous-mêmes ! "

 

©Photo

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31 janvier 2012

Spontanée

 

4690504255_b1a1a09879_zSon accent chante mais son regard est voilé de larmes… Elle s’inquiète de tout, échafaude de nombreuses et hasardeuses hypothèses, soumet sa vie à de multiples rituels censés porter chance à son futur enfant. Elle s’angoisse du trop ou du trop peu de ses mouvements, de son ventre très rond mais pas encore assez, des aliments quelle mange et de ceux qu’elle boude, des douleurs ressenties et des risques de leur traitement, de ses nuits d'insomnie ou de son sommeil de plomb...

Et plus encore elle s’angoisse ce que son angoisse fait vivre ainsi à son futur bébé.

Ces questionnements incessants ne sont que la partie émergée d’une histoire complexe dont elle livre quelques bribes lors de notre première rencontre. Je sais déjà qu’il me faudra la guider vers d’autres soignants et d’autres compétences pour l’aider à sortir de cette nasse de symptômes et pensées qui l’envahissent et l’encerclent.

Pour le moment, il me faut bien faire quelque chose pour qu’elle se sente accompagnée, pour qu’elle puisse déposer un peu de son si lourd fardeau.

Alors, je reprends avec elle l’ensemble des symptômes évoqués, tentant pour chacun de valoriser l’extrême attention qu’elle porte à son bébé.

Au milieu d’une phrase, elle me coupe et s’exclame « Ah ça me fait du bien ce que vous me dites ! », puis elle se lève avec élan et, se penchant vers moi, me claque une grosse bise sur la joue.

 

©Photo

 

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12 novembre 2011

Partenaires multiples *

 

"- Allo ? C’est pour prendre un rendez-vous.
- Pour quelle raison ?  (selon leur motif, les rendez-vous demandent de bloquer plus ou moins de temps, se programment à distance ou nécessitent un créneau rapide).
- Ben je voudrais un rendez-vous avec une sage-femme ! "

Jusque là tout va bien. Mais quand je tente de lui faire préciser ses besoins…
Elle est enceinte de six mois, suivie par son médecin traitant depuis le début de sa grossesse. Il lui a prescrit les bilans habituels et les échographies.
- "A chaque consultation, il prend ma tension et regarde mes jambes, mais il fait rien sinon ! "
Elle a aussi rencontré une sage-femme à la maternité "qui m'a posé plein de questions mais qui m'a rien fait non plus ".**
Enfin, ses rendez-vous pour la préparation à la naissance sont déjà programmés dans cette même maternité.

Je peine à trouver ma place...

Oui mais elle aurait bien voulu voir un gynécologue.
Et comme je précise que sage-femme et gynécologue sont deux professions différentes.
Ca tombe bien, elle voudrait aussi être suivie par une sage-femme !

Reprenons…

 

* Google mon ami, le titre s'est imposé. Pardon aux quelques visiteurs qui vont s'égarer ici.

** Le "rien", c'est l'absence de toucher vaginal. Pratique inutile et facilement anxiogène en systématique - "Sa faible valeur pronostique entraine un grand nombre de faux positifs et négatifs" (note de cadrage HAS sur mesure échographique de la longueur du col) - mais tellement intégrée par les femmes qu'elles s'étonnent et s'inquiètent que ce geste invasif leur soit épargné quand leur grossesse se passe bien.  

 

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04 septembre 2011

Absolument sachant


Première échographie, dite de datation. En salle d’attente, les panneaux affichent de joyeux avertissements: "L’échographie ne peut pas tout dépister" - " La présence des enfants est interdite" - "Votre médecin détermine librement ses honoraires (... ) supérieurs au tarif du remboursement par l’assurance maladie".

C’est leur tour. La pièce est petite, logiquement sombre. Au centre, le divan d’examen en skaï bleu foncé est recouvert d’un papier blanc ; à sa gauche, une chaise à dossier bas et l’appareil d’échographie ; à sa droite, une autre chaise ; en face du lit, fixés au mur, un second écran et une triple patère permettant d’accrocher les vêtements.

Tout en se déchaussant, en patiente appliquée, elle énonce date des dernières règles et durée de ses cycles. Elle sait très bien où elle en est et - à peu près - quand ils ont conçu leur bébé.

Cette première échographie se fera par voie vaginale. Pratique tellement habituelle que l’échographiste n’explique rien et la prévient de ce qui va se passer par cette phrase sibylline  « Enlevez le bas ».
Elle s’allonge sur le lit. Ne sachant pas où poser son slip, elle le froisse dans sa main droite. Sa main gauche cherche celle de son homme, assis à ses cotés sur la chaise dédiée.

L’examinateur s’empare d'une sonde oblongue. La tenant verticalement, il y déroule ce qui s'apparente à un préservatif. Une giclée de lubrifiant puis la main s’incline, la sonde s’horizontalise puis s’enfonce dans son vagin, intrusion accompagnée d’une affirmation sans appel « ça ne fait pas mal ».

Attentif aux premières images sur l’écran, le couple tente d’oublier l’outil qui s'agite et s’oriente au creux du corps maternel.

Du noir, un peu, quelques contours blancs et surtout du gris, plus ou moins dense, plus ou moins homogène. Le squelette contrasté animé de quelques mouvements aide à donner sens aux images.

L’échographiste procède aux mesures. Sa main gauche pianote sur le clavier, tourne le curseur ; l'image se fige. De petites croix clignotent sur l'écran puis des chiffres s’affichent. Satisfait, il annonce une date de conception… qui précède de cinq jours la date donnée par les parents.
Elle s’en étonne et se retourne vers son compagnon pour le prendre à témoin… "Ce n’est pas possible, tu te souviens, ce jour là, tu étais encore en Italie."

Sans daigner leur jeter un regard, l’échographiste, impavide, confirme en fixant son écran que la grossesse a bien débuté pendant l'absence paternelle. *

Insupportable superbe d'une médecine qui s’invite dans l’intimité d’un couple et ose affirmer sans nuance la date de leur relation sexuelle.

 


* On considère que la datation est en moyenne précise à +/-3 jours mais que les bornes sont de +/-7 jours…

 

 


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21 avril 2011

Inutile

Chaque week-end, le numéro d’une sage-femme est indiqué sur les répondeurs de tous les cabinets des environs. Cette organisation préserve nos temps de repos tout en assurant les rares suivis de grossesses nécessitant un passage quotidien ou les visites aux accouchées sorties rapidement de la maternité.
Cette semaine, c’est moi qui m’y colle. Le dimanche s’annonce calme mais je reste au bout de mon portable au cas où…

Le cas où, c’était elle. Une voix angoissée «Pardon de vous déranger mais j’ai besoin d’être rassurée».
Enceinte de six semaines, elle perd du sang depuis la veille au soir, sans facteur déclenchant ; saignements peu abondants mais continus. Evidemment, son inquiétude est grande.

Elle appelle d’abord SOS médecins. Le praticien venu la voir l’examine mais ne peut la rassurer sur l'évolution de sa grossesse sans examen complémentaire. Il lui prescrit une échographie.
L'hôpital contacté ensuite refuse de la recevoir un dimanche puisqu'elle ne se vide pas de son sang. L’interne de garde a justifié son refus «A ce stade, on ne peut rien faire». Effectivement ces saignements peuvent être sans importance ou annoncer une fausse couche mais la médecine est impuissante à protéger une grossesse débutante.
Ce n’est donc pas une urgence et son angoisse devra attendre le lendemain...

Alors elle tente de joindre une sage-femme et c’est mon numéro qu’elle trouve.
Enfin une oreille. Elle se plaint du médecin venu pour rien, de l’hôpital qui refuse de l'accueillir, de la PMI (qui suivait sa grossesse précédente) fermée le week-end. Elle demande à ce que je vienne écouter le cœur de son "bébé". Mais c’est impossible, les battements cardiaques sont inaudibles à ce terme.

Mon inutilité l'excède. Je me fais vertement reprocher de ne pas disposer d’appareil d’échographie. Dernier maillon de la chaine, elle déverse sur moi toute son amertume. Puis elle raccroche, furieuse.

Je la sais seule avec sa peur.

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06 avril 2011

Inconcevable

A quelques jours de son accouchement, elle évoque en souriant la découverte de sa grossesse.

Après plusieurs années de vie commune - et de longues discussions - ils se sentent prêts à accueillir un enfant.
Très logiquement, elle cesse de prendre la pilule mais imagine, conformément à une légende tenace, qu’il faudra quelques mois à son organisme pour se laver des hormones contraceptives.

Elle sera pourtant enceinte dès le cycle suivant.
Et aura le plus grand mal à le réaliser...

L’absence de ses règles ? Elle le savait bien, cette prise d'hormones artificielles a perturbé son cycle.
Cet impérieux besoin de sommeil, capable de la faire se coucher avec les poules après une sieste de plusieurs heures ? Le changement de saison, très certainement.
Cette presque douloureuse tension mammaire ? Voilà bien la preuve que son corps reprend son rythme physiologique.

Un discrète alerte doit cependant clignoter puisqu’elle se procure un test de grossesse.

Mais, quand elle voit apparaitre la petite croix turquoise, sa première idée est que le test a mal fonctionné. Elle se réjouit alors qu'ils soient vendus par deux. Le second, d’évidence, va lui confirmer la défaillance du premier.

Il lui faudra ce nouveau "+" pour commencer à réaliser…

 


PS : Pardon pour mon inexistence actuelle sur le blog. La semaine prochaine devrait me voir plus présente...

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