15 octobre 2010

Pour Octobre rose

Nous préparons ensemble la naissance de leur troisième enfant. Son compagnon est aux petits soins, prévient la moindre de ses demandes, lui épargne toute fatigue inutile. Traits tirés, regard las, elle parle peu et ne livre rien d'elle.

Pourtant, à la veille de son accouchement, au détour d’un échange anodin sur l’allaitement, elle confie qu’elle est atteinte d’une tumeur du sein. Se défiant de la médecine conventionnelle, elle suit un traitement à base de plantes. Personne d’autre que son "thérapeute" ne la prend en charge. Ils lui font tous deux aveuglément confiance. Pas de bilans, ni de chirurgie, de chimiothérapie ou de radiothérapie… Et ce n’est pas du fait de la grossesse ; la tumeur qui ronge son sein était là bien avant, elle a même hâté leur désir d'enfant. Non, le gourou l'a assuré, cette plaie ouverte qui suppure et creuse sa poitrine, c’est le mal qui s’écoule. Elle est sereine.

Elle fait ses pansements elle même et refuse tout examen. Comment tout cela a t-il pu échapper au médecin qui suivait sa grossesse ? Un coupable manque de vigilance ? Une barrière par elle trop bien dressée ? Ou notre stupide focalisation utérine ?

Lors de son séjour à la maternité, nous parvenons enfin à la convaincre de faire un bilan complet. Chacun espère qu'une fois mis en place, le traitement adapté saura la guérir.
Le diagnostic tombe, glaçant ; le cancer s'est généralisé, elle est condamnée à brève échéance.

Elle s’est encore battue plusieurs mois. La dernière fois que nous nous sommes vues, c'était dans son jardin. Allongée sur une chaise longue, elle était blottie sous un énorme édredon dans un trop pale soleil de printemps. Elle n’avait plus la force de s’occuper de son bébé mais demandait qu’on le lui pose au creux des bras. Il restait paisible, comprenant surement qu’il ne fallait pas trop exiger de cette maman là. Même ainsi, il fallait l’en décharger rapidement. Son simple poids l'épuisait.

octobre_rose

Octobre est le mois de sensibilisation au dépistage du cancer du sein.
Aujourd'hui en France, une femme sur huit risque de développer un cancer du sein : "anticiper", "prévenir", "sensibiliser" sont des actions qui permettent de limiter efficacement les conséquences de cette maladie. A lire ici

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02 octobre 2010

Pour Ambre

Ambre est sage-femme. Ambre attendait un enfant. Parfois, la vie ne veut pas et Ambre pleure.
Elle ne devait pas pleurer assez fort aux yeux de l'anesthésiste puisque ce sombre idiot mais néanmoins "collègue" a démontré en trois lettres son impensable inhumanité*.


* comme le lien, ne fonctionne plus, j'ai demandé à Ambre l'autorisation de copier son texte ici.

Abruti d’anesthésiste
Publié le 1 octobre 2010 par ambresf

la grossesse qui ne s’évacue pas, malgré les médocs et les contractions.
l’épée de damoclès du bloc dans quelques jours.
et la consultation préventive d’anesthésie.

il prend une feuille, note mon nom, mon prénom, ma date de naissance, ma taille, mon poids.
et à côté du motif, écrit: « IVG »

en me disant: de toute façon, c’est la même chose.

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26 septembre 2010

Ressuscité

A la naissance, leur enfant a crié, une fois.
Puis plus rien. Ce qu’elle résume en une phrase : « plus de son, plus d’image ».

Le bébé inerte est rapidement emmené par la sage-femme en salle de réanimation. Les parents restent seuls. Elle est rivée à son lit d’accouchement par les multiples tubulures délivrant diverses thérapeutiques et les appareils d'enregistrement poursuivant leur veille dans des clignotements silencieux. Lui est debout à ses cotés, pétrissant sa main dans l’attente de nouvelles.
Quelques minutes s’écoulent, forcément très longues.
Enfin, un médecin passe la tête par la porte entrouverte « Ne vous inquiétez pas, le cœur est reparti » et tourne les talons.

Ils sont à nouveau seuls. Cette annonce qui se voulait rassurante résonne pour eux bien autrement. Si le cœur est reparti, c’est qu’il s’était arrêté. Leur enfant est revenu du royaume des morts.

De retour chez eux, ils commencent cette nouvelle vie à trois dans l'angoisse, s’alarmant à chaque souffle à peine irrégulier, à chaque pleur difficilement consolable, à chaque phase de sommeil un peu prolongée… Combien de temps leur faudra-t-il pour reprendre confiance ?

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13 septembre 2010

Trahie

Elle met du temps à se remettre de ce premier accouchement difficile ; un travail long, une péridurale manquant d’efficacité, une équipe débordée qui ne passe qu’en courant - ce qu'elle a accepté de bonne grâce du fait du remue ménage audible dans les salles d’accouchement voisines - et le constat final que son bébé ne se positionne pas comme il le devrait.
Cela s’est terminé en césarienne.

Un peu auparavant, un médecin a tenté de fléchir la tête fœtale. De son échec, elle ne lui en veut pas et le remercie au contraire d’avoir essayé de lui éviter la chirurgie.
Non, ce qui la hante encore est cette promesse non tenue «Si je vous fais mal, vous le dites et j’arrête ». Puis l’immobilité forcée par ses mollets liés aux jambières, cette main fouillant au creux de son corps et sa totale impuissance devant le non respect de la parole donnée. L'obstétricien lui a fait mal, très mal ; elle l’a dit, crié, et il a poursuivi son geste.

Cela a été bref, mais pendant ces instants, elle s'est sentie niée, réduite à n'être que le contenant d'un enfant à naitre.
Bien plus que la césarienne inévitable, c'est le souvenir de sa confiance trahie qui la fait souffrir.

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06 septembre 2010

Précipitée

Ils ont différé leur projet d’enfant de quelques années, le temps d’installer solidement leur vie professionnelle. Elle vient de créer son entreprise, s’inquiète de parvenir à forger sa clientèle, de pouvoir rembourser ses charges.
Un oubli de pilule peut-être, ou une prise de médicament contre indiqué… en tout cas un dérapage dans une contraception suivie et bien acceptée.

Les nausées, la fatigue, la tension de ses seins l’ont alertée. Sans y croire, elle se procure à la pharmacie voisine un test de grossesse. Elle espère y trouver la confirmation de son délire. La découverte du petit + les anéantit.
Recourir à l'IVG leur apparait alors comme une douloureuse évidence.

Pourtant, lorsqu’ils viennent me voir pour la première fois, ils n’hésitent presque plus à poursuivre la grossesse. Cette maternité vient bouleverser tous leurs projets mais ils pensent maintenant aux cellules grandissant au creux de son ventre comme à leur bébé.

Quelques semaines passent encore et je signe la déclaration de grossesse. Cet enfant sera le bienvenu.

Nous nous revoyons, souvent, car des saignements répétés viennent l’inquiéter.
La première fois, nous mettons ces pertes brunes sur le compte d’un col un peu fragile après un rapport sexuel… Mais les saignements se reproduisent, chaque fois un peu plus abondants, un peu plus écarlates. L’échographie demandée pour vérifier le placenta ne décèle rien d’anormal.

Nous nous rassurons.
Ce bébé "non désiré" est maintenant très attendu.

Puis elle m’appelle en pleurs ; elle perd beaucoup de sang et est hospitalisée en urgence. Après quelques jours de repos, les pertes semblent se tarir, l’échographie ne révèle rien de particulier et sa sortie est acceptée. Mais elle saigne à nouveau, revient en maternité pour être surveillée attentivement. Les échographies se suivent pour tenter de comprendre la cause de ces hémorragies. Un jour, on accuse le placenta, placé trop bas, le surlendemain, on affirme au contraire qu'il est loin du col utérin. La médecine ne sait rien, ne peut rien et ses allers retours à l'hôpital se répètent.

Elle espère un moment pouvoir reprendre son travail mais le repos strict est la seule thérapeutique proposée. Elle respecte scrupuleusement la consigne bien que cela mette en péril sa jeune entreprise.

Son absence forcée risque pourtant d'être écourtée. Les saignements ont redoublé et personne à la maternité ne semble très optimiste sur la poursuite de sa grossesse.

Elle est à 6 mois.

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24 mars 2010

Aimée

Ils ont espéré longtemps un enfant, connu le parcours tortueux de la stérilité présumée, confirmée, et finalement court circuitée par une fécondation in vitro.
Les mois passent. Dans l'attente de l’accouchement, elle alterne entre angoisse et impatience, craignant le paroxysme de la naissance et l’apprivoisant petit à petit, finissant par s’y sentir prête.
Ensemble, ils préparent ce moment, désirant retrouver pour la fin de la grossesse la simplicité qui n’a pu présider à son origine. Elle souhaite accoucher le plus naturellement possible, laisser parler son corps, suivre simplement ce qu’il lui indique. Leur projet de naissance a été accepté par l’équipe.

Le jour venu, ils sont accueillis chaleureusement. Elle peut cheminer en confiance, soutenue par une sage-femme convaincue de sa compétence à mettre au monde son enfant.
Une nuit sans sommeil, puis une journée… Ils ont marché, dansé et ri, elle s'est baignée, a soufflé et chanté sa douleur. Les choses avancent doucement, trop doucement. Une autre sage-femme prend le relai, toute aussi charmante, mais moins soutenante, moins rassurante. Préoccupée par la lenteur de la dilatation, elle propose de rompre la poche des eaux.
Le travail utérin redouble de violence. Elle se retrouve assaillie de puissantes contractions, épuisée par le manque de sommeil, découragée par l’absence de soutien. Renonçant à l’idéal projeté pendant la grossesse, elle souhaite une péridurale qui lui est refusée car trop tardive. La sage femme propose un gaz antalgique* mais elle préfère s’en passer par crainte de perdre la conscience des événements.

Au fil des heures, l’épuisement et la douleur mêlés aboutissent au même résultat. Dépassée par ce qu’elle traverse, elle souhaite mourir. Oh, pas vraiment mourir, pas définitivement, juste un petit peu pour ne plus devoir affronter l’insoutenable.

Le bébé ne progresse pas, ou ne supporte plus bien l’attente, elle ne sait pas vraiment mais l’obstétricien est appelé pour donner son avis.
Se conformant à la pire des caricatures, il arrive, clamant «qu’en lui mettant deux doigts dans la chatte», il va résoudre le problème. Joignant le geste à la parole, il l’examine brutalement lors d’une contraction pour conclure sans ménagement que la naissance se fera par césarienne. Puis il repart, la laissant aux mains d’autres soignants pour préparer l'intervention. On s’affaire à la raser et lui poser une sonde urinaire sous le regard de son homme, sans se soucier de sa pudeur, de sa difficulté à se retrouver ainsi, cuisses béantes et sexe exposé.

Au dernier moment, l’anesthésiste s’oppose à la présence de son compagnon au bloc opératoire. Elle part seule, impuissante face au praticien s’affranchissant sans vergogne du contrat établi avec d’autres membres de l’équipe dans les semaines précédentes.

Son enfant voit le jour au son du verbiage vaniteux d’un chirurgien narrant ses dernières vacances.
Sa fille posée contre sa joue, elle peut quelques instants l’embrasser, lui chuchoter tendrement que son père va l’accueillir pendant que l’intervention se termine. On l'emmène ensuite pour les premiers soins.
Elle reste seule. Elle est mère mais comment le réaliser pleinement, submergée par la fatigue, envahie par les digressions vantardes de celui qui recoud son ventre.

Enfin ils se retrouvent à trois. Son compagnon a pu faire connaissance avec leur bébé, la respirer, l’embrasser, la bercer… elle est juste épuisée et soulagée que tout soit enfin terminé.
Le premier regard de sa fille l’a laisse indifférente et horrifiée de cette indifférence. Elle pleure sur cette naissance qui l'a coupée de son enfant. Son homme entend sa souffrance et s'attache à l’apaiser.
Alors, la mélodie qu’elle chantait pour le bébé encore au creux de son ventre lui revient et c’est en fredonnant qu’elles se rencontrent enfin.

*protoxyde d'azote aussi nommé gaz hilarant

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01 mars 2010

Kélyan

De la douleur, elle n’a entendu parler qu’une seule fois lors de la préparation à la naissance... le problème fut rapidement balayé d’un seul mot : péridurale.
Lors d'une consultation, elle a pourtant entendu une femme crier. Interrogée du regard, la sage-femme s'est contentée d'ironiser sur "ces maghrébines qui en font toujours trop". Les sensations de fin de grossesse, tout juste inconfortables, l’ont rassurée. Elle veut se convaincre que l'épreuve sera facile à traverser.

Jusqu’au moment où la première contraction utérine vient scier ses reins. Elle le sait déjà, son enfant naitra aujourd'hui mais ce sera moins aisé que ce qu'elle voulait croire. Sagement, elle fait couler le bain conseillé lors des séances de préparation. Elle s’y retrouve non pas soulagée mais piégée. En sortir cramponnée à son homme, se sécher, se vêtir, gestes rythmés par les vagues de douleur qui arrivent et refluent. Partir à la maternité, avancer péniblement entre deux contractions, tendue vers un seul but, être accueillie, être aidée.

Mais ce jour là, la maternité est surchargée. Elle est reçue par une sage-femme mal disposée, occupée à courir de femme en femme, de salle en salle. Comme en écho aux mots de la préparation, une seule réponse est proposée à sa douleur, la péridurale. Mais il est encore trop tôt pour la poser et on la laisse avec son compagnon, seuls et démunis.

Elle est dépassée, perdue. Le travail avance vite, la poche des eaux se rompt et le liquide est teinté de vert. Cela lui semble inquiétant, cela peut l’être, mais il faut pourtant insister pour que quelqu’un vienne voir. La sage-femme vérifie la dilatation et les laissent à nouveau seuls.
Ils entendent le cœur du bébé ralentir. Il faut encore aller quémander une aide et soudain, plusieurs personnes sont autour d'elle, il faut pousser.
Elle pousse, elle crie, perdue dans sa douleur, paniquée au milieu d’une équipe indifférente à son ressenti. Seule lueur d’humanité, une femme dont elle ne sait rien reste à ses cotés, lui parle doucement et tente de l'apaiser.
Puis tout s’accélère, le cœur du petit bat trop lentement. L’équipe doit intervenir mais une nouvelle fois, on sera avare de paroles…les seuls mots prononcés sont pour faire sortir son homme. Elle lui hurle de ne pas la laisser.
Mais comment s’opposer à une injonction médicale dans ce climat angoissant ? Il sort.

Ecran noir. Elle est anesthésiée sans comprendre ce qui lui arrive et se réveille sans bébé, son compagnon en larme à ses cotés.

Sa première pensée est que son enfant n’a pas survécu.

Heureusement, il vit. Après une naissance difficile par forceps, il est surveillé dans une autre pièce et elle devra attendre de longues heures avant de le voir.
Elle est presque indifférente lors de leur première rencontre. Comment réaliser que cet être là est le même que celui qu’elle portait en son sein ? Puis leurs regards se croisent et comme une évidence, elle devient à cet instant la mère de son enfant, prête à tout pour le protéger.

C’était il y a 18 mois et leur chemin commun se poursuit sereinement.

Mais restent gravés le souvenir de la souffrance, le sentiment odieux de cette dépossession, cette indifférence des soignants qui, s’ils ont su agir, n’ont su ni lui parler, ni l’écouter.


J’inaugure avec ce texte un nouvel exercice. Celui de mettre en mots non ce que l’on me dit ou ce que j’ai vécu, mais ce que l’on m’écrit. Certains à la lecture de ce blog désirent partager leur expérience mais sans la transcrire eux mêmes sur le net. Je me sens dépositaire de ces témoignages et souhaite par ce moyen donner la parole à ceux qui n’osent la prendre.
Ces billets auront pour titre un prénom, celui choisi par ceux qui m'ont confié leur histoire.

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26 décembre 2009

Mécompte de Noêl

Elle a subi plusieurs interruptions de grossesse du fait d’une anomalie héréditaire entrainant un handicap extrêmement lourd.
A chaque grossesse, le risque pour l’enfant d’être porteur de cette anomalie est de 25 %.
A chaque grossesse, avant d’oser se réjouir, ils programment l’amniocentèse, vivent dans l’attente angoissante des résultats puis le verdict tombe, toujours mauvais, et l’interruption est décidée.
A chaque grossesse sauf cette année. Pour ce petit tout allait bien et elle a enfin connu le bonheur de porter un bébé neuf mois et de le mettre au monde.

Peu de temps après, un nouvel enfant s’est imposé, par surprise. Elle est venue me l’annoncer, lumineuse, son nourrisson au creux de ses bras, confiante dans la bonne étoile qu’il porterait au suivant.

Parce que cet enfant n’était pas attendu, parce que les conclusions du caryotype arriveraient à Noël, parce que le risque est de un sur quatre et que les statistiques étaient, largement, de leur coté…
Nous avons voulu avoir confiance en la vie.

Des larmes à la lecture des résultats, reçus le 24 décembre.
Le père Noël est nul en math, ce bébé là ne vivra pas.

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28 novembre 2009

Délaissée

Rencontre impromptue hors du cadre professionnel, bavardage poli un verre dans une main et un petit-four dans l’autre, elle est esthéticienne, j’explique que je suis sage-femme.
Elle a beaucoup à dire sur ce métier, elle a d’ailleurs accouché il y a quelques mois, justement dans la maternité où je travaille et elle en est extrêmement mécontente.

Difficile de ne pas l’encourager à m'en préciser les raisons.
Débute un long monologue ; arrivée en travail, à peine accueillie, elle est immédiatement installée dans une chambre avec pour seule information « ce n’est pas pour tout de suite ». Elle reste seule avec son compagnon, livrés à eux-mêmes alors que ses contractions sont très douloureuses. Elle sonne à plusieurs reprises mais personne ne vient la voir. Lassé de cette attente, son mari part à la recherche du personnel dans le couloir et ramène la première bouse blanche qu’il arrive à happer «par chance, c’était une sage-femme». Elle lui confirme l’imminence de l’accouchement et l’emmène en salle de naissance.
La blouse blanche disparait. Allongée sur le lit, les pieds dans des étriers métalliques, elle pousse. A ses cotés, une autre blouse - rose cette fois ci - brandit des ciseaux.
Consciente que son périnée "est trop serré", elle interpelle la blouse rose «qu’est ce que vous attendez pour me faire une épisiotomie ? »
«Je ne peux pas, je ne suis pas sage-femme » !
Alors, dans un dernier effort, elle se relève sur le lit, déchire son périnée avec ses doigts pour faire place à son enfant et le fait naitre…

Je reste sans voix devant ce récit apocalyptique. Elle poursuit sur son séjour tout aussi calamiteux - me donnant au passage quelques détails complémentaires qui me permettent de mémoriser le prénom de sa fille et sa date de naissance - et conclut pleine d’amertume que jamais elle ne remettra les pieds là bas. Bien évidemment.

A ma garde suivante, je consulte le registre et trouve le dossier correspondant, date, prénom, profession, tout colle…
Elle est arrivée 1h30 avant son accouchement, a été directement installée en salle de naissance. Les nombreux commentaires de la sage-femme sur le partogramme (notre feuille de route) montrent qu’elle était, sinon toujours, au moins très régulièrement présente. Enfin, surtout, son périnée n’a aucunement souffert, ni épisiotomie, ni déchirure, pas l’ombre d’un point.

Cette rencontre stupéfiante se rappelle à moi chaque fois qu’un témoignage me donnerait envie de m’en prendre à une équipe, un praticien.
Une histoire racontée avec tant de sincérité mais si éloignée de la réalité.

Je n'ai pas d'explication sur ce décalage, mais une hypothèse, l'obésité de cette femme, certainement difficile à vivre dans ce métier de l'esthétique. Dans son souvenir, elle a mis au monde son enfant toute seule, avec courage et abnégation. Cette naissance revisitée serait-elle le moyen de retrouver une estime de soi mise à mal par les standards actuels ?

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25 novembre 2009

Déni

« Ma mère a fait un déni de grossesse »… Nous nous rencontrons pour la première fois et après quelques minutes consacrées au récit de son accouchement, elle jette cette phrase pour expliquer toute sa difficulté à exister auprès de son enfant.

Elle raconte ensuite une mère se félicitant de n’avoir pris que peu de poids pendant sa grossesse, d’avoir repris son travail très rapidement après l’accouchement. Devant cette description, un thérapeute s’est imprudemment autorisé à évoquer un déni de grossesse.
Ne pas prendre plaisir à la maternité serait-il comparable au fait de l’ignorer ?

Rien de ce qu’elle me décrit ne vient étayer l’hypothèse du déni. Elle est née dans les années 70 et les affirmations de sa mère sont à replacer dans le contexte du moment, libération des corps, revendications féministes, maternité pensée plus souvent comme un asservissement qu’un épanouissement.
Vécu certainement difficile pour la petite fille qu’elle était, mais sans rapport avec la violence de cet imaginaire déni.

Elle s’est emparée de ce mot. Le diagnostic suggéré sans précaution lui permet de relire son histoire à sa convenance et la fige dans son mal être.

Embourbée dans son passé, elle vit sa maternité comme un défi,  s’attachant à se démontrer différente de sa mère. Elle allaite sans joie, materne sans plaisir et s’interdit de reprendre le travail pour ne pas rééditer le parcours familial.
Aux yeux de tous, à tout prix, elle est et sera une bonne mère...

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