28 septembre 2010

Le cœur gros

Un mail lu rapidement entre deux rendez-vous… mauvaise idée.
Je suis allée accueillir le couple suivant dans une sorte de pesanteur que je n’ai comprise que bien plus tard, une fois les consultations terminées.

Je suis en deuil. En deuil d’une maternité dans laquelle j’ai travaillée, avec laquelle je travaille encore, et dont j’ai vu les prises en charge se dégrader au fil de son envahissement par les protocoles de réseau, les normes diverses, les décrets périnatalité, les évaluations, accréditations, économies d’échelle et autres exigences de rentabilité… tout ce jargon qui veut faire croire que l’on peut faire mieux avec moins et que la sécurité en périnatalité passe par un cortège immuable de gestes et d’examens strictement notés dans un dossier.

Dans un autre temps, les additions et soustractions n’avaient pas le même sens que celui qui s’impose aujourd’hui. Cette même maternité faisait effectivement mieux avec moins, moins de technique mais bien plus d’humanité ; professionnels disponibles, parents reconnus, dialogue permanent pour trouver comment répondre au mieux aux attentes des uns sans sacrifier les nécessités des autres.
Un lieu souvent qualifié d’extraordinaire alors que l’extraordinaire était que ce ne soit pas partout ainsi.

Évidemment, tout n’était pas parfait… il y avait des coups de gueules, des coups de force, des désaccords, des maladresses…comme ailleurs, comme partout.  Mais la colonne vertébrale de cette maternité était ce véritable partenariat construit entre parents et professionnels.

Ils ont voulu croire qu’ils pouvaient poursuivre dans d’autres lieux, plus de naissances, beaucoup plus, plus de soignants, un peu plus, plus d’efficacité, plus de rentabilité.

Le souci de l’autre s’est dilué dans les soucis tout court. Comment prendre soin lorsque l’on passe son temps à courir de salle en salle, de lit en lit ?
De subtiles stratégies sont nées pour clore au plus vite tout besoin chronophage.
Hâter une consultation en finissant l’examen clinique «Vous n’avez pas de question... »
Questionner une accouchée « Tout va bien ? Besoin de rien ? » la main sur la poignée de la porte restée ouverte, un pied dans la chambre, un autre dehors, à peine entré, déjà parti…

Accompagner une femme en travail est devenu un réel challenge ; tenter de faire abstraction des pas pressés dans le couloir, des coups de sonnette, du bruit du chariot roulant vers la salle de césarienne ; s'échapper un instant pour ne pas laisser les collègues gérer seuls le reste du service ; revenir plus tard, la tête un peu ailleurs à calculer comment accueillir la prochaine entrée alors que toutes les salles sont occupées... Lorsque le bip sonnera à nouveau dans la poche de la blouse, c'est la femme elle même qui renoncera « Allez-y, je sais bien qu'il n'y a pas que moi...»

Les soignants ont voulu y croire encore, essayant de tenir la barre contre vents et marées, rejetant sur d'autres la responsabilité des changements. Les parents sont apparus de plus en plus démunis, réclamant assistance plus que soutien, devenus consommateurs plutôt qu’acteurs.

Les signes du naufrage étaient là mais personne ne voulait les voir.

Ils les voient maintenant, c’était la teneur du mail.
Mais il est trop tard, le bateau coule. L’avenir est aux mains des financiers, les décideurs seront les actionnaires et cette maternité qui nous a fait tant rêvé n’aura tenu qu’une seule génération…

Je veux croire que cette génération là, bien née, bien accompagnée, bien aimée, saura faire mieux que nous.

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26 septembre 2010

Ressuscité

A la naissance, leur enfant a crié, une fois.
Puis plus rien. Ce qu’elle résume en une phrase : « plus de son, plus d’image ».

Le bébé inerte est rapidement emmené par la sage-femme en salle de réanimation. Les parents restent seuls. Elle est rivée à son lit d’accouchement par les multiples tubulures délivrant diverses thérapeutiques et les appareils d'enregistrement poursuivant leur veille dans des clignotements silencieux. Lui est debout à ses cotés, pétrissant sa main dans l’attente de nouvelles.
Quelques minutes s’écoulent, forcément très longues.
Enfin, un médecin passe la tête par la porte entrouverte « Ne vous inquiétez pas, le cœur est reparti » et tourne les talons.

Ils sont à nouveau seuls. Cette annonce qui se voulait rassurante résonne pour eux bien autrement. Si le cœur est reparti, c’est qu’il s’était arrêté. Leur enfant est revenu du royaume des morts.

De retour chez eux, ils commencent cette nouvelle vie à trois dans l'angoisse, s’alarmant à chaque souffle à peine irrégulier, à chaque pleur difficilement consolable, à chaque phase de sommeil un peu prolongée… Combien de temps leur faudra-t-il pour reprendre confiance ?

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21 septembre 2010

Incongru

Elle évoque son séjour à la maternité après la naissance de son premier enfant et revient sur un incident qu'elle qualifie de mineur.
Le jour de son départ, un médecin est passé la voir. Il est entré dans la chambre à l’instant même où, sortant de la douche, elle laissait tomber la serviette humide à ses pieds pour commencer à s’habiller.
Interrompue par l’arrivée intempestive de l’obstétricien, habituée à la brièveté de ces visites, prévoyant qu’il allait l’examiner, elle n’a osé prendre le temps de se couvrir.

Pressé ? Gêné ? Indifférent ?  Il a commenté retour à domicile et prescription de contraception comme si de rien n’était. Elle est restée ainsi, debout et dévêtue, à faire mine de l’écouter, l'esprit envahi par l’incongruité de sa nudité.

Elle s’amuse maintenant de cet épisode.
Il n’empêche ; dans l’imminence de son prochain accouchement, une priorité s’impose à elle : s'offrir un peignoir de bain.

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19 septembre 2010

Sécurité maximale

M'énerverais-je trop facilement ? La sécurité maximale, c'est ce qu'évoque une sage-femme dans ce billet à visée "pédagogique". Sa rédaction m'apparait singulièrement anxiogène.

Est-il possible pour une femme enceinte découvrant la longue liste des pathologies à dépister et leur cortège de complications probables - pardon ! - possibles, de résister à l'idée de décrocher immédiatement son téléphone pour obtenir en urgence un rendez-vous avec le spécialiste ad hoc susceptible de lui prescrire quelques nouveaux examens complémentaires afin de l'assurer que, pour le moment, enfin dans l'immédiat, aucun danger majeur ne la guette??? 

Une fois l'anxiété bien installée, les parents demanderont avec insistance à être rassurés... Nous vérifierons donc à nouveau. En répétant et multipliant les examens, la probabilité de tomber sur les 0.5g/dl d'hémoglobine manquant, la très discrète hyperéchogénicité intestinale, le col perméable à l'orifice externe (on s'interroge alors sur ce qui se passe en interne), l'extrasystole isolée du rythme cardiaque fœtal, la probabilité donc de tomber sur n'importe quoi de pas tout à fait "normal" augmente inexorablement ...

Après quelques vérifications supplémentaires venant creuser un peu plus un fameux trou ...nous rassurerons en ajoutant malgré tout pour couvrir nos arrières, "le risque zéro n'existe pas, on ne peut jamais totalement exclure une complication".

Vous avez dit stressés ?

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13 septembre 2010

Trahie

Elle met du temps à se remettre de ce premier accouchement difficile ; un travail long, une péridurale manquant d’efficacité, une équipe débordée qui ne passe qu’en courant - ce qu'elle a accepté de bonne grâce du fait du remue ménage audible dans les salles d’accouchement voisines - et le constat final que son bébé ne se positionne pas comme il le devrait.
Cela s’est terminé en césarienne.

Un peu auparavant, un médecin a tenté de fléchir la tête fœtale. De son échec, elle ne lui en veut pas et le remercie au contraire d’avoir essayé de lui éviter la chirurgie.
Non, ce qui la hante encore est cette promesse non tenue «Si je vous fais mal, vous le dites et j’arrête ». Puis l’immobilité forcée par ses mollets liés aux jambières, cette main fouillant au creux de son corps et sa totale impuissance devant le non respect de la parole donnée. L'obstétricien lui a fait mal, très mal ; elle l’a dit, crié, et il a poursuivi son geste.

Cela a été bref, mais pendant ces instants, elle s'est sentie niée, réduite à n'être que le contenant d'un enfant à naitre.
Bien plus que la césarienne inévitable, c'est le souvenir de sa confiance trahie qui la fait souffrir.

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07 septembre 2010

Où l’on reparle des MDN

Hier soir, au JT de 20h*, sur France 2, cette annonce : Accoucher au naturel comme à la maison. Un nouveau type de maternité fait son apparition en Europe du Nord, sans médecin et sans chirurgie, c’est le dossier de cette édition.

Premier étranglement sur le «sans médecin, sans chirurgie» souligné en négatif dès le lancement du sujet.

Puis le journaliste lance le reportage : Et d’abord cette vogue des maternités alternatives. Dans l’établissement que vous allez découvrir, il n’y a ni médecin (encore !), ni bistouri, ni péridurale mais des soins comme à la maison. La tendance vient d’Europe du Nord (faux ! cela existe depuis les années 70 aux Etats-Unis). Inutile de dire qu’elle ne fait pas l’unanimité. Certains dénoncent un diktat naturaliste ou une régression. A Namur en Belgique, c’est le dossier de cette édition

Comme je m'étouffe déjà devant mon écran, je prends mon Larousse afin de vérifier ce que je crois comprendre.
Vogue = mode. Faut-il en déduire que les femmes s'enthousiasment pour d'autres façons d'accoucher au même titre que pour quelques chiffons ?
Diktat = exigence absolue imposée par le plus fort. Le plus fort actuellement n'est-il pas le pouvoir médical qui dénie trop souvent aux parents toute capacité de choix ?
Naturaliste = relatif au naturalisme, doctrine qui affirme que la nature n’a pas d’autre cause qu’elle-même et que rien n’existe en dehors d’elle. L'accouchement en MDN n'est en rien naturaliste. Il s'agit simplement de respecter au mieux les phénomènes physiologiques, de permettre à la mère de s'adapter à ses sensations et de rester vigilant pour dépister tout incident. Ce n'est en aucun cas le refus de la médicalisation, ni une croyance béate en la bienveillance de la nature.
Régression... Nul besoin de dico !

Nous voilà, en une simple phrase de lancement, bien rhabillées !

La suite apparait plus honnête. Je retranscris ci-dessous les commentaires en voix off de la journaliste. Le reportage débute par la visite de la Maison de Naissance, accueillante et chaleureuse, suivi de l'interview des sages-femmes, et de quelques images de la naissance d'un petit Sacha. Il se termine sur un repas convivial partagé entre femmes enceintes, jeunes mères et sages-femmes.

Un nid bien douillet... la maison est à l’abri du tumulte c’est l’œuvre de trois sages-femmes, trois femmes d’expérience et de conviction.
Ca commence toujours comme ça en douceur, à l’approche du bébé, on visite pour prendre ses marques.
Cet accouchement comme le premier, la jeune femme le désire sans médecin ni bistouri, sans médicaments sans hôpital.
Et ici tout est possible, prendre un bain chaud pour dilater, s’accrocher à une écharpe pour pousser. Rien de médicalisé que des méthodes naturelles et parfois inhabituelles comme ce gros ballon pour bien placer le bébé.
Bien sur il restera la douleur, il n’y aura pas de péridurale mais des massages, du réconfort, de la parole.

En 5 ans, 200 bébés sont nés dans ces deux chambres On est loin des gros rendements des maternités, c’est un peu du sur mesure
Un accouchement moins médicalisé qu’à l’hôpital qui coute donc moins cher à la sécurité sociale belge mais les futures mères doivent cependant verser une participation de 300 euros à la Maison Des Naissances
Ici on milite donc pour du naturel. Pour autant pas question de négliger la sécurité , la surveillance est la même qu’à l’hôpital
De toute façon, elles prennent le minimum de risque, pour accoucher ici, les femmes doivent être plutôt jeunes, en excellente santé, leur bébé aussi.
En cas de problème il y a toujours la clinique à 300m et l’hôpital un peu plus loin. En 5 ans, il y a eu 4 transferts dont un en urgence. C' ’est peu mais du coté des médecins la MDN suscite quand même quelques réserves.

Un médecin au discours convenu apparait alors à l'écran : En cas de problème, et le problème peut surgir de façon brutale et  de façon inopinée, les minutes parfois comptent et le transfert de la MDN vers un hôpital outillé peut prendre du temps.

Alors que les études prouvent la sécurité des prises en charge par les sages-femmes, on nous ressort la rengaine de la complication brutale et imprévisible. Il est vrai qu'il nous reste beaucoup à comprendre sur les mécanismes qui préservent ou perturbent la physiologie de l'accouchement. Mais les études le prouvent, si l'on s'adresse à une population sans facteurs de risques particuliers, si l'on respecte les processus physiologiques, si l'on permet à la femme de lâcher prise en toute sécurité affective et psychologique, les complications sont rares, dépistées souvent bien en amont avec la possibilité d'y remédier sereinement. Dans ces conditions, l'accompagnement global (une même sage-femme tout au long de la grossesse, accouchement et suites de couches) donne d'aussi bons résultats en terme de santé maternelle et néonatale avec moins d'interventions.

Ils sont l’un avec l’autre, un précieux instant d’intimité filmé par les sages-femmes. L’ultime douleur quand le bébé arrive ;
Sacha est né le plus naturellement du monde, sans péridurale. Mais est ce que toutes les femmes doivent accoucher ainsi ?

Bénédicte de Thysebaert, sage-femme : Il n’en est pas question ; les maternités sont là pour la majorité des gens. Les MDN c’est un petit projet avec peut-être une population marginale avec des gens qui n’ont pas envie de fonctionner comme tout le monde. Et pourquoi pas ? On a aussi le droit d’avoir un autre projet.

Retour en plateau avec cette phrase de conclusion : En France, l’expérimentation devait commencer il y a 3 ou 4 ans, le décret n’est finalement jamais paru.

Motifs de cette non-parution ? Analyse sociologique ? politique ? économique ?  Interview de sages-femmes et de parents militant pour ces projets en France ?  Perspectives ?
Nous n'aurons rien de tout cela. Merci France 2 pour ce dossier "fouillé" !

* à la 20ème minute précisément si vous souhaitez le visionner (en ligne pendant une semaine)

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06 septembre 2010

Précipitée

Ils ont différé leur projet d’enfant de quelques années, le temps d’installer solidement leur vie professionnelle. Elle vient de créer son entreprise, s’inquiète de parvenir à forger sa clientèle, de pouvoir rembourser ses charges.
Un oubli de pilule peut-être, ou une prise de médicament contre indiqué… en tout cas un dérapage dans une contraception suivie et bien acceptée.

Les nausées, la fatigue, la tension de ses seins l’ont alertée. Sans y croire, elle se procure à la pharmacie voisine un test de grossesse. Elle espère y trouver la confirmation de son délire. La découverte du petit + les anéantit.
Recourir à l'IVG leur apparait alors comme une douloureuse évidence.

Pourtant, lorsqu’ils viennent me voir pour la première fois, ils n’hésitent presque plus à poursuivre la grossesse. Cette maternité vient bouleverser tous leurs projets mais ils pensent maintenant aux cellules grandissant au creux de son ventre comme à leur bébé.

Quelques semaines passent encore et je signe la déclaration de grossesse. Cet enfant sera le bienvenu.

Nous nous revoyons, souvent, car des saignements répétés viennent l’inquiéter.
La première fois, nous mettons ces pertes brunes sur le compte d’un col un peu fragile après un rapport sexuel… Mais les saignements se reproduisent, chaque fois un peu plus abondants, un peu plus écarlates. L’échographie demandée pour vérifier le placenta ne décèle rien d’anormal.

Nous nous rassurons.
Ce bébé "non désiré" est maintenant très attendu.

Puis elle m’appelle en pleurs ; elle perd beaucoup de sang et est hospitalisée en urgence. Après quelques jours de repos, les pertes semblent se tarir, l’échographie ne révèle rien de particulier et sa sortie est acceptée. Mais elle saigne à nouveau, revient en maternité pour être surveillée attentivement. Les échographies se suivent pour tenter de comprendre la cause de ces hémorragies. Un jour, on accuse le placenta, placé trop bas, le surlendemain, on affirme au contraire qu'il est loin du col utérin. La médecine ne sait rien, ne peut rien et ses allers retours à l'hôpital se répètent.

Elle espère un moment pouvoir reprendre son travail mais le repos strict est la seule thérapeutique proposée. Elle respecte scrupuleusement la consigne bien que cela mette en péril sa jeune entreprise.

Son absence forcée risque pourtant d'être écourtée. Les saignements ont redoublé et personne à la maternité ne semble très optimiste sur la poursuite de sa grossesse.

Elle est à 6 mois.

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01 septembre 2010

Enthousiasme

Elle a accouché il y a quelques mois. Nous prenons le temps de faire le point après l’année si dense qui vient de s’écouler, l’attente de ce bébé, le paroxysme de l’accouchement, la nécessaire adaptation à cette nouvelle vie à trois...
Elle rayonne.
Elle évoque l’harmonie revenue, le plaisir d’avoir repris son travail, le bonheur de retrouver son petit en fin de journée, l’amour pour son homme, grandi encore par l’arrivée de leur enfant.
Quand vient le temps d’évaluer ses besoins en rééducation périnéale, je l’interroge - entre autres nombreuses questions ! -  sur sa sexualité.
Dans un éclat de rire, elle explique que cette maternité l’a révélée ; si elle ne s’estimait pas insatisfaite auparavant, son plaisir atteint maintenant des sommets jamais imaginés.

Lors de l’examen qui suit, je découvre sur la paroi vaginale une toute petite zone d’érosion, douloureuse au toucher, qui me laisse perplexe.

C’est elle qui me souffle le diagnostic… une muqueuse quelque peu "brutalisée" par des rapports fréquents et enthousiastes !

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25 août 2010

Mépris

« Le comité de défense de la gynécologie médicale a certes été créé par des gynécologues mais aussi par des femmes inquiètes pour leur santé et celle des générations futures. (...) A l'heure actuelle, il ne reste que 1000 gynécologues pour près de 30 millions de femmes en âge de les consulter. (...) La moyenne d'âge des gynécologues médicaux aujourd'hui en exercice est de 57 ans. Et à chaque départ en retraite, ce sont des centaines de femmes qui se retrouvent sans suivi gynécologique. Sans compter les jeunes filles qui ne trouvent pas de thérapeutes car les consultations sont saturées et que les médecins ne prennent plus de nouvelles patientes.
La proposition de les remplacer par des sages-femmes et des infirmières pour la pilule, à des médecins pour le frottis ne va pas dans le sens d’une protection cohérente. La pose d’un spéculum n’a rien à voir avec celle d’un abaisse langue.
Dévoiler son intimité exige un endroit et un interlocuteur particuliers. C’est faire de cette médecine dédiée aux femmes une sous médecine et peu de cas des patientes ».

Ce texte d’anthologie est extrait d'un article paru dans la revue Prima de septembre 2010.
Si l’auteur de ces lignes (signées "la rédaction") avait voulu déclencher la fronde des sages-femmes et des médecins généralistes, il ne s’y serait pas pris autrement. Je ne sais pas qu’elle est son histoire et quels comptes tentent de se régler ainsi mais son article de soutien à la gynécologie médicale m'apparait bien maladroit !

Je laisse les médecins généralistes se défendre eux même en les assurant de toute ma solidarité.

Et me permets de faire à nouveau - piqure de rappel - une petite mise au point sur les compétences des sages-femmes.
La prescription de contraceptifs (et pas seulement de pilule) par les sages-femmes est possible depuis 2004 en postnatal, et pour toute femme en bonne santé depuis 2009. (Pour les infirmier(e)s, la situation est quelque peu différente puisqu' ils peuvent renouveler la prescription d’un médecin ou d’une sage-femme afin d’éviter qu’une femme ne se retrouve en panne de pilule).

Je rappelle aussi, pour répondre à la louable préoccupation de cohérence, que les sages-femmes pratiquent les frottis. Dans un autre paragraphe de l’article, il est précisé que le nombre de cancer du col de l’utérus a été divisé par 4. Ces résultats seraient-ils liés au type de diplôme du praticien réalisant le prélèvement ? Merci de bien vouloir nous faire partager le mérite de la prévention…

Et si l'on peut déplorer mon inexpérience en matière d’abaisse langue (!), la pose d’un spéculum est un geste banal pour une sage-femme.

Dois-je enfin m’attarder sur "l’endroit et l’interlocuteur particuliers" nécessaire au dévoilement de son intimité ? Il me semble que nous sommes des interlocuteurs très spécifiques et très habituées à l’intimité des femmes…

Que l'on ne se méprenne pas, je ne souhaite pas la disparition des gynécologues médicaux. Je suis heureuse de pouvoir faire appel à des médecins référents, prenant le relai pour les situations complexes dépassant mes compétences. Je demande simplement que l’on réexamine les rôles respectifs de chacun pour une collaboration efficace.
La sage-femme peut être une interlocutrice de "première ligne", parfois moins intimidante pour la jeune fille qui vient se renseigner sur une première contraception, plus facilement accessible pour la femme dont elle a suivie la grossesse. Comme nous le faisons au quotidien pour l'obstétrique, nous nous assurons de la physiologie d'une situation donnée, et dépistons ce qui pourrait faire basculer dans la pathologie. Notre rôle s'arrête précisément là.

Ce n'est pas de la "sous médecine" que de prendre le temps du dépistage et de l'accompagnement. Ce n'est pas faire "peu de cas des patientes" que de s'appuyer sur la prévention et l'écoute.

Mesdames (et Messieurs ?) de la rédaction Prima, je ne vous salue pas !

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20 août 2010

Retrouvailles

Dimanche humide, trop pour partir en balade et finalement trop pour jardiner ; la pluie me fait battre en retraite. Je passe de longues minutes à nettoyer mes mains noircies de terre.
Je suis en train de les sécher lorsque mon portable "pro" sonne. Heureux hasards successifs : il n’est pas éteint bien que je ne sois pas d’astreinte, il est suffisamment proche pour que la sonnerie soit audible et je décroche sans réfléchir plus.
Une voix d’homme. Je connais bien ce couple, rencontré pour le suivi de la grossesse et la préparation à la naissance. Elle est à terme et doit accoucher au centre hospitalier, pas bien loin de chez eux…

…. trop loin cependant. Il explique en quelques mots : "elle a envie de pousser, j’ai appelé les pompiers et elle m’a dit de t’appeler aussi".
Je suis déjà dans ma voiture, m’oblige à m’arrêter un peu plus loin pour vérifier le plan, arrive peu après à leur domicile, finalement facile à repérer, le camion de pompier y est déjà garé !

La maison est silencieuse. Elle est de dos, soutenue par deux pompiers. D’un mouvement impérieux des épaules, elle se dégage, s’agenouille au sol et vient prendre appui sur un gros ballon fluo qui détonne au milieu du salon de cuir fauve.

Je m’accroupis à coté d’elle. Percevant ma présence, elle lève une paupière et me salue d’un demi sourire, concentrée sur ses ressentis, indifférente à ce qui l’entoure. Surtout, ne pas la déranger… Les pompiers attendent pourtant mon verdict. J’effleure son bras pour capter son attention et lui chuchote que je vais l’examiner. D’un hochement de tête, elle m’y autorise. Elle est à quatre pattes, bras et tête posés sur le ballon ; un rapide toucher vaginal, sans qu’elle ait à modifier sa position, me permet de confirmer : dilatation complète, tête engagée partie moyenne… trop tard pour partir. Elle semble de toute façon bien résolue à ne pas bouger.

Une contraction monte. Son souffle appuyé accompagne la progression de son bébé, ses yeux sont clos. Les pompiers  s'affairent à organiser un semblant d'ordre médical dans la pièce, aménageant une sorte de lit d'accouchement sur la table de la salle à manger.

Je fais signe que nous resterons au sol. Ils n'insistent pas et glissent un drap de papier bleu sous nos genoux.

Elle souffle quand son ventre se tend, se relâche ensuite. L'atmosphère est feutrée. A peine quelques mots murmurés de temps à autre pour l’assurer que tout va bien. Entre temps, le Samu, appelé lui aussi, est arrivé. La sérénité qui règne les surprend et je les entends s'étonner derrière nous « Ah bon, c’était un accouchement prévu à domicile ? ».
Malgré les nombreuses personnes présentes, la pièce reste calme. Les pompiers se sont retirés un peu plus loin, l’équipe du SAMU installe son matériel sans faire de bruit et je leur en sais gré.

La naissance tarde un peu. Je m’étonne de sa poussée qui me parait plus pensée qu’instinctive. Elle murmure «assise, ça poussait plus »… Je l’invite à changer de position. Elle se redresse, s’accroupit et son homme se place debout derrière elle pour la soutenir par les aisselles. Son souffle devient plus rauque. Des boucles brunes apparaissent rapidement sur le périnée. Je l’encourage à souffler doucement pour ralentir un peu la progression au passage de la vulve puis la tête se dégage toute seule. Mes doigts cherchent le cordon entourant le cou de l’enfant pour le dérouler rapidement, une autre poussée, un tout petit geste pour aider au passage des épaules et le bébé glisse entre mes mains. Il est un peu cyanosé. Le médecin du Samu voudrait couper le cordon immédiatement mais il accepte de temporiser. J'invite la mère à respirer profondément et son bébé rosit rapidement.

Il porte un prénom d’ange.

Trop peu de temps est laissé à l'émotion. La pièce s’anime soudain. Pompiers et Samu reprennent les choses en main, la maman est allongée sur un brancard, le petit examiné puis posé contre le sein maternel.
En quelques minutes, le brancard est roulé dans l’ambulance et toute la famille part pour l’hôpital.

Je rentre doucement, passant et repassant le film en boucle.

Aucune appréhension, aucune hésitation, tous les automatismes revenus comme si la dernière naissance accompagnée datait de la veille… alors que cela se compte en années.
Revenu surtout le bonheur de cet essentiel partagé.

Tout m’est revenu sauf ... le petit mouvement nécessaire à éviter la giclée de liquide amniotique qui accompagne la sortie du nouveau-né.
A genou aux pieds de la maman, j'ai oublié de reculer …

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