19 août 2010

Retour au réel

Le téléphone sonne.
Je suis seule au cabinet ce matin là et prend la communication.
"Cabinet de sage-femme, bonjour !
- Bonjour, je voudrais prendre rendez-vous.
- A quel moment êtes-vous disponible ?
- Euh euh 
- raclement de gorge - euh euh euh… Avant, je voudrais savoir si on a le droit de choisir la sage-femme ?
- Bien évidemment ! Par quelle sage-femme souhaitez vous être reçue ?
- Euh euh  -
reraclement de gorge - euh euh euh… N'importe laquelle sauf Lola…"

Lola c’est moi… mais je me garde de le lui dire, ça ne ferait que la mettre en difficulté.
Je lui fixe rendez-vous avec l’une de mes collègues, note ses coordonnées avec application…
… et raccroche un peu chamboulée en m'interrogeant sur la cause de mon exclusion.

 

Ce petit extrait de la vraie vie pour tempérer les commentaires reçus ces derniers jours. Personne n'est parfait, surtout pas moi, et personne ne donne toujours le meilleur de lui même, moi non plus.
Le blog est un reflet embelli du quotidien. Je suis forcément plus encline à relater une belle rencontre qu'à avouer mes maladresses ou mes impatiences.
S'il fallait retenir quelque chose de ce que j'écris ici, c'est que l'acte de soin s'apparente à un contrat entre "soigné" et "soignant". Le soigné doit s'autoriser à affirmer ses besoins, le soignant savoir préciser et expliquer ses limites.
C'est ainsi que les uns et les autres peuvent décider de s'engager plus avant... ou pas !

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18 août 2010

Merci !!!

Merci de vos bons vœux, de vos doux mots, de vos encouragements.
Je ne saurais traduire les émotions multiples qui m’ont traversée en lisant commentaires et mails reçus depuis la parution du dernier billet.
Je ne suis que la passeuse…

Régulièrement, une femme, un couple reviennent me voir pour m’annoncer une nouvelle grossesse. Immanquablement, nous évoquons la précédente. Flash back enjoué sur ce que nous avons partagé pendant presque une année, souvent conclu par une sorte de bilan de ce qu’ils en ont gardé, conscience avivée de leur responsabilité, place du médical revisitée, confiance grandie.
Parfois ils ajoutent, doucement, comme pour ne pas me peiner, «Ce bébé là naitra chez nous»
Je sais alors que nous allons nous quitter, que je n’aurais pas le plaisir de savourer plus avant nos retrouvailles, qu’une autre sage-femme les accompagnera et veillera sur eux et qu’elle fera ce que je ne sais pas faire, leur permettre de voir leur projet s’accomplir.
C’est à la fois un bonheur et une déchirure.

Pourquoi n’ai-je jamais sauté le pas ? Si près de le faire, à plusieurs reprises, puis les hasards de la vie qui disent non.
Le temps a passé, trop. Investie dans d’autres formes d’accompagnement et de militance, mon chemin est ailleurs. Je ne dis pas jamais, mais il faudrait que la vie soit sacrément sympa avec moi… (elle l’a été récemment, billet à venir).

La passeuse est celle qui donne envie, qui donne confiance, qui aide à grandir un peu... pour que l’on ait plus besoin d’elle.
Ici ou dans la vraie vie, je tente d'être celle là.

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12 août 2010

365/162

87 000 visiteurs (dont d'inévitables égarés ayant tapé quelque avatar du mot sexe sur Google), 153 000 pages lues, 162ème message… Ce blog a 365 jours.

Bilan de mon année de pianotage.
Emportée par un tourbillon de souvenirs, de rencontres, d’émotions.
Absorbée par la quête du mot juste, celui qui traduira au mieux les bonheurs ou les colères.
Touchée à la lecture de vos commentaires affutés.
Angoissée lorsque le dernier billet se fait vieux et qu’aucun nouveau texte ne se profile pour nourrir l’ogre.
Stressée au rythme des connexions avec, les jours creux, la crainte commune à tous les écrivaillons « on ne m’aimerait plus ?? »

Et puis l'autre versant du blog, les messages "privés" reçus grâce à « contacter l’auteur ». Je ne m’attendais pas à cet afflux de témoignages, déposés tels des bouteilles à la mer par celles et ceux qui désespèrent d’être entendus…

Au printemps, l’accumulation de récits douloureux de femmes traumatisées - le mot n'est pas trop fort - par leur accouchement m’a bouleversée ; dépositaire de leurs paroles, solidaire évidemment mais combien impuissante.
Cet été, c’est la souffrance des étudiants qui m’est rapportée ; elle me révolte tout autant.

Ecrire pour dénoncer ce qui ne doit pas être.

Et puis hier, comme un cadeau, ce message de Béatrice. Elle raconte avoir vécu un premier accouchement qu'elle qualifie de très impersonnel, en avoir presque jalousé certaines femmes dont je transcrivais l’histoire ici. Pour son deuxième enfant, une maternité a su lui offrir l’accompagnement qu’elle souhaitait :
« J'ai vécu un accouchement de REVE, l'accouchement idéal. Il était long, certes, mais chaque intervenant a tellement respecté mon corps, mon bébé, le papa, le travail... que si c'était à refaire, ce serait absolument à l'identique ».

Je veux écrire encore si cela permet à quelques uns d’oser laisser éclore leurs désirs pour leur donner réalité…

 

PS : à l'occasion de cet "anniversaire", une pléthore de commentaires ?

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10 août 2010

Subliminale

Offensive marketing reçue il y a quelques semaines, vantant les mérites d’un dispositif intra-utérin hormonal que chacun reconnaitra.

Livret papier glacé.
Esthétiques photos noir et blanc de femmes enceintes et de nouveau-nés, accompagnées de vignettes couleurs affichant des portraits de sages-femmes. Toutes sont jeunes, jolies, souriantes (et - accessoirement ! - de sexe féminin…).

Texte épuré : "Vous faites le plus beau métier du monde", déclinant ensuite notre activité en termes choisis "préparer la naissance, accueillir la vie, entourer, protéger, conseiller".

Beaux "soignés",  belles soignantes, beau métier, voilà notre ego correctement flatté !

En y regardant de plus près, les sages-femmes arborent la casaque verte propre au bloc opératoire ou la blouse blanche. Blouse commune à de nombreux professionnels de santé, si ce n'est un détail essentiel… elle est négligemment déboutonnée. Tout ceux qui ont trainé leur guêtres dans les hôpitaux savent que la blouse portée ouverte - que ce soit sur torse velu, chemise blanche ou chemisier liberty - désigne implicitement le médecin. La plèbe porte sa blouse fermée sur un soutien-gorge éventuellement sexy mais dissimulé aux regards.

Autre objet hautement symbolique présent sur toutes les vignettes, le stéthoscope, nouvelle allusion aux médecins, en particulier par la façon dont il est porté : dépassant maladroitement d’une poche ? pendu autour du cou ? Non, il serpente élégamment sur les épaules, retombant de part et d’autre du col tel un sautoir contemporain…

C’est donc avec cet argument subliminal que le laboratoire cherche à nous séduire, sollicitant officiellement les sages-femmes, suggérant officieusement les médecins.
Ne pourrions-nous avoir plaisir à n'être "que" sage-femme ?

Dernière erreur de communication dudit laboratoire : il existe sur leur site un espace "professionnels de santé" comprenant plusieurs rubriques, gynécologues, neurologues, radiologues, pharmaciens… mais nulle trace des sages-femmes.

Fâcheux oubli !

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06 août 2010

Mauvaise grâce

Elle est assise en salle d’attente, je la salue et l’invite à me suivre mais elle ne se lève pas. Brandissant son agenda, elle annonce que l’un des rendez-vous fixés devra être déplacé.
«Aucun problème, allons nous installer et nous verrons cela ensuite».
Elle reste immobile et insiste. Cédant à son obstination, j’ouvre le carnet de rendez-vous mais elle ne sait plus quelle séance elle souhaite décaler. Elle consent finalement à entrer dans le bureau de consultation mais son peu d'empressement m’apparait déjà comme une première alerte.

Elle décrit des fuites urinaires quotidiennes et importantes. Jeune, une grossesse et un accouchement sans problème suivis de séances de rééducation périnéale, pas de tabac, pas de surpoids, pas de sport intensif… je ne retrouve aucun facteur de risque.

Quelque peu déconcertée, je lui demande de détailler les situations déclenchant ces fuites. 
- «Rien de précis, ca coule tout seul.
- Tout seul, vraiment, il ne se passe rien ?
- Si, si, quand je tousse ou quand j’éternue.»

Je crois un instant tenir mon diagnostic et note doctement dans son dossier "IUE* (toux, éternuement)".
Mais elle reprend «souvent aussi, ça coule tout seul».

Je tente de mieux cerner ses symptômes en posant des questions précises mais ses réponses se font de plus en plus hésitantes.
J'expose les causes possibles, une incontinence d'effort, une fistule entre vessie et vagin - fort peu probable - ou tout simplement des sécrétions vaginales abondantes. Pour établir le diagnostic, je lui propose d'observer ce qui se passe de façon plus attentive pendant quelques jours et de réaliser un test en colorant ses urines afin de déterminer avec certitude l'origine de ses pertes.

Ses yeux s'écarquillent. A la réflexion, elle penche, elle est quasi certaine, qu'il s'agit de pertes blanches. Je souligne que nous devons cependant traiter les fuites à la toux et l'éternuement. Finalement, ça ne lui arrive que rarement, «à peine une fois par trimestre» affirme-t-elle avec assurance.

En moins d’une demi-heure, nous voilà passées d'une incontinence urinaire majeure à des secrétions vaginales physiologiques - bien que profuses - et d'exceptionnelles fuites vésicales.
Le traitement se montre d’une rare efficacité !

J’évoque alors la possibilité de rééquilibrer la flore vaginale afin de diminuer les secrétions.
«Si ça marche, est ce que j’aurai quand même besoin de rééducation ? »
Difficile à affirmer puisque je n’ai encore fait aucun examen clinique. Mais devant son évidente réticence, je lui propose d'attendre la fin du traitement avant de me rappeler. Elle pourra alors juger de la nécessité des séances.

Elle s’empare de mon ordonnance avec joie et s'enfuit à pas rapides.

Je résiste à l’idée d’annuler tout de suite la série de rendez-vous. Je vais attendre qu’elle ne me rappelle pas …

*IUE : incontinence urinaire d'effort

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30 juillet 2010

In Memoriam

Il est des lieux d'exception de l’obstétrique française, quelques maternités en rébellion avec les prises en charge déshumanisées dont les noms ont bercé mes débuts.
Les Bluets sont de ceux-là.
Maternité pionnière inaugurant en 1952 les premières préparations psychoprophylactiques à l’accouchement importées d’URSS par le Dr Lamaze, avec l’adhésion enthousiaste de l’ensemble de l’équipe.
Maternité qui a eu le mérite de placer les professionnels au service des femmes et des couples, offrant aux mères des armes pour lutter contre la douleur et s’approprier le temps de la naissance.
"A la maternité des Bluets, l'important n'était pas seulement d'indoloriser les couches; ce qui s'y jouait aussi, c'était la transformation des relations humaines entre les soignants d'abord, et plus encore entre le soignant et sa patiente." *

60 années de combats pour la cause des femmes…

Ils ont lutté pour continuer d'exister, accepté de quitter leurs murs chargés d’histoire pour des bâtiments neufs répondant aux normes mais dépourvus d’âme. Ils ont consenti à augmenter le nombre d’accouchements au détriment de la qualité de leur accompagnement afin de répondre aux critères de rentabilité imposés.
Ils ont continué à défendre l’obstétrique à laquelle ils croyaient en étant la première maternité à concevoir des locaux dédiés à une maison de naissance ; pionniers encore une fois.
Le CALM s’est ouvert dans cet espace et si tout n’est pas idéal, c’est cependant le premier projet qui parvient à fonctionner presque comme une maison de naissance…

Mais les Bluets sont menacés et à travers eux, toute une génération de sages-femmes et d’obstétriciens qui ont cru que respecter les femmes était une juste cause qui méritait que l’état y investisse quelque argent…

La rentabilité immédiate est exigée et tant pis si la maltraitance des femmes et des familles amène à terme des dépenses plus importantes.
Préférons tenter de guérir demain plutôt que prévenir aujourd’hui.

Le menace sur les Métallurgistes  - autre nom des Bluets, l’établissement a été ouvert après le front populaire par le syndicat des métaux de la Seine - symbolise si bien notre folle époque où les valeurs de solidarité, d’humanité, de respect, n‘ont plus de place.

Fermons les Bluets. La société de demain sera celle du chacun pour soi, celle de la médecine des riches, celle où les puissants peuvent tout et les faibles sont soumis.

Tous les lieux mythiques qui ont bercés mes débuts enthousiastes de sage-femme ont disparu, ou perdu leur âme ou, au mieux (!), sont en train de la perdre car ils n’ont plus les moyens d’exercer comme ils le devraient.

Donner le pouvoir aux femmes est une utopie insupportable.
Aux ordres, de l’ordre…


* "L'accouchement sans douleur, Histoire d'une révolution oubliée", M.Caron-Leulliez, J.George, ed de l'Atelier

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28 juillet 2010

Dé-formation

Elle est jeune sage-femme, soucieuse des familles qu'elle accompagne, aspirant à exercer son métier avec respect, empathie, soutien, chaleur…

Mais ce n’est pas à ce stage qu’elle le doit. Epreuve subie aux cotés d’Elle, professionnelle trop sure de son fait, de son savoir, abusant de son pouvoir, terrorisant les étudiantes sous prétexte de mieux les former…

Gestes douloureux réalisés inutilement pour entrainement, gestes précipités parce qu’il faut apprendre à agir comme dans l’urgence. Certaines actions se justifient sans discussion en cas de pathologie, mais comment accepter de les infliger à une mère pour qui tout se passe bien sous le fallacieux prétexte de l’apprentissage ? Les femmes ne seraient-elles que notre terrain d’exercice ?

Succession de visages et d'histoires qu'elle ne peut oublier.

Cette femme dont elle doit immobiliser le bras en pleine contraction, pour poser une perfusion trop brutalement, sans urgence aucune, afin de Lui prouver qu'elle est capable de le faire si besoin.

Cette autre mère qu'elle fait saigner en réalisant une amnioscopie, geste parfois douloureux et souvent (toujours ?) inutile, imposé pour sa "formation". 

Toutes ces femmes entre lesquelles elle doit partager un temps compté, abandonnant l'une pour se consacrer trop peu à la suivante afin de démontrer qu'elle sait "gérer" plusieurs accouchements à la fois.

Ainsi, au lieu de protester contre les dysfonctionnements du service et le manque de personnel, Elle s’est approprié cette contrainte, la transformant en compétence professionnelle.
Courir de salle en salle afin de surveiller qu’aucune complication ne survienne, savoir réagir au plus vite lorsque c’est le cas, bien évidemment.
Mais n’est-ce pas oublier que ces complications peuvent aussi être iatrogènes, résultant du stress, de l’angoisse et de la douleur surajoutés par notre in-accompagnement ?
N’est ce pas ainsi que plus de 70% des femmes accouchent sous péridurale, que plus de 20 % sont césarisées sans voir les taux de complications maternelles et fœtales s’améliorer ?

Ainsi, certaines de mes consœurs pensent cette organisation des maternités si incontournable qu’elles souhaitent transmettre ce flambeau à la jeune génération sans jamais le remettre en question.

" Avec le recul, je comprends qu'Elle a voulu m'apprendre la rapidité d'exécution des gestes, la gestion simultanée de plusieurs patientes, l'exécution de certains gestes délicats, l'économie du matériel, la rigueur. Le problème était qu'Elle a voulu me l'apprendre à sa manière et aux dépens des femmes".

Que lui reste-il de cet enseignement sinon le sentiment amer d'avoir malmené celles dont elle devait prendre soin?

Qu'il faudrait se défier de la parole des femmes. Le poids doit par exemple se lire sur la balance plutôt que de questionner la mère elle même, indigne de notre confiance.

Que la présence des hommes ne ferait qu’encombrer la maternité et qu’il faut savoir les mettre à la porte, les invitant à ne revenir qu’au dernier moment pour le "spectacle" de la naissance.

Qu'une femme étrangère submergée par la peur et la douleur, devrait attendre la péridurale afin "qu’elle sente bien ses contractions"...

Une dernière histoire prouve, s’il en était besoin, que l’alibi de la formation n'est qu'un écran. Elle raconte avec émotion ce couple arrivé à la maternité avec le projet de vivre à deux cette naissance, résolu à compter sur leurs propres forces, amoureux et confiants. Qui y avait-il là de dérangeant si ce n’est la suggestion de notre inutilité relative. En retour, la volonté de prouver notre absolue nécessité par quelques consignes absurdes, « Monsieur, rentrez chez vous », « Madame, couchez-vous et dormez », l’expérience de l’abandon et de la solitude, le triomphe de la puissance médicale devant la demande de péridurale qui vient signifier le renoncement, la toute puissance encore lorsqu'Elle refuse de faire revenir le père tout de suite… au final, une femme qui vivra seule son travail, un accouchement laborieux et de jeunes parents confortés dans leur inexpérience, leur incompétence, soumis à un pouvoir abscons.

Elle en pleure encore et je me désole de voir cette jeune femme se sentir coupable d’avoir été tortionnaire alors qu’elle n’était que le pantin contraint d'une perverse diplômée.

 

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20 juillet 2010

Réparée

Deux mots suffisent à qualifier la belle atmosphère régnant dans cette maison, sereine et joyeuse.

Leur second enfant est né quelques jours plus tôt, dans l’intimité de leur foyer. Elle est en train de téter goulument, se détournant parfois du sein quelques secondes, comme intéressée par les bêtises du grand frère défiant l’autorité parentale. Bien vite, elle revient vers le mamelon et s’y arrime à nouveau.

Auparavant, une autre naissance, un autre lieu. Rencontre inaugurée par d’abruptes paroles «Vos contractions sont trop irrégulières pour annoncer l’accouchement, rentrez chez vous». Alors, elle ne sait plus croire ce quelle ressent, et lui ne sait plus comment l’aider. Leur confiance entamée ne sera pas restaurée par les intervenants suivants. S’enchainent un travail trop lent, le découragement, une péridurale, une poussée s'avérant laborieuse en l’absence de toute perception, puis un placenta récalcitrant, le père que l'on "invite" à sortir de la salle avec son enfant, la main du médecin fouillant l'utérus pour hâter la délivrance. Clap de fin, tout va bien.

Reste le souvenir anxieux de cette mécanique médicale si huilée qu’une fois en route, personne ne sait où elle s’arrêtera, un acte en entrainant un autre.
Et ce regret immense, son enfant a ouvert les yeux dans les bras de son père, attendant dans le couloir l'autorisation de retrouver sa compagne. La médecine a privé sa mère de ce premier regard. Blessure.

Les années sont passées. Ils ont beaucoup lu, beaucoup échangé, beaucoup réfléchi. Un nouvel enfant s’annonce et ils savent déjà qu’ils ne veulent pas risquer le même engrenage pour la naissance à venir. Tout naturellement, ils se tournent vers l’accouchement à la maison, trouvent la sage-femme qui les accompagnera tout au long de leur histoire.

Pas de réelle préparation sinon une confiance confortée à chaque rencontre dans leurs propres capacités. Aucune naïveté, aucune inconscience dans leurs démarches. Ils font le nécessaire pour pouvoir être accueillis en maternité si besoin, ouverture de dossier, consultation d’anesthésie, rendez-vous avec un obstétricien, l'un des trop rares à accepter sans ambigüité la naissance à la maison, considérant que son rôle est justement d’accueillir les parents quand la médicalisation s'impose.

Les mois s’écoulent, presque sereins. De fortes nausées, la fatigue, un sommeil échappé ; non, la grossesse n’est pas qu’un épanouissement, elle le sait et l’accepte. Elle n’est pas dans un projet idéalisé mais s'ancre dans le concret.

Les dernières semaines arrivent. Les premiers signes sont guettés, mais rien ne vient. Le temps s’écoule, se teintant au fil des jours de découragement puis de doute, le terme est maintenant dépassé.
Ils se rendent à la maternité pour une consultation, se conformant ainsi à l’accord passé entre leur sage-femme et l’obstétricien. Une autre sage-femme les accueille, charmante, mais qui déjà souhaite intervenir en décollant les membranes. Le médical s’invite avec aplomb et la mère ose à peine l’interroger. Il faut toute la conviction de son homme pour oser affirmer qu’ils n’en veulent pas. La sage-femme s’incline. L'écho de contrôle vient une dernière fois les malmener en annonçant un "petit" bébé. Qualificatif qui se révèlera erroné mais qui vient nourrir leur inquiétude. Pourquoi ne mesurons nous pas mieux l’impact de ce que nous énonçons ?

Mais leur confiance sera la plus forte. Elle accouche le lendemain, rapidement. Dès la première contraction, elle sait que le moment de la rencontre est enfin venu. Un travail rapide, "vautrée" sur un ballon, dans une position instable que son homme s’amusera à me mimer, une poussée instinctive. L'évidence. Ils plaisantent sur l’apparente inutilité de leur sage-femme «qui n’a rien fait d’autre que d’être là» et soulignent combien cette présence leur était indispensable pour avancer en toute sérénité.

La première naissance les avait mis à mal. Celle-ci leur donne une force nouvelle.

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13 juillet 2010

Factuelle versus factice

A heure de l’EBM (Evidence Based Medecine = médecine basée sur des faits prouvés), nous sommes appelés à démontrer par des recherches la validité de nos théories.
Affirmer la sécurité de l’accouchement à domicile procède des mêmes règles. Une étude, publiée dans le Lancet en septembre 2009 a comparé plusieurs types d'accouchement : à domicile avec une sage-femme /en maternité avec une sage-femme /en maternité avec un médecin. Toujours en 2009, plus modestement, un mémoire de sage-femme a analysé les données provenant de 194 accouchements, pour moitié à domicile - données ANSFL 2006 -  pour moitié en structure. Ces travaux portaient évidemment sur des situations sans facteurs de risque particuliers. Ils ont démontré, entre autres bons résultats, l'équivalence en terme de santé fœtale entre suivi à la maison et en maternité.

Pourtant, le 1er juillet dernier, une publication  de « l’American Journal of Obstetrics and Gynecology » annonce une mortalité néonatale multipliée par trois lors des accouchements à la maison. Cela fait bien évidemment les choux gras de certains obstétriciens, trop heureux de pouvoir dénoncer la pratique des sages-femmes à domicile.

Mon anglais défaillant et mon incompétence en recherche me mettent en mauvaise posture pour critiquer cette meta-analyse (analyse de données provenant de plusieurs études). Heureusement d’autres, nettement plus qualifiés, associations professionnelles et Ciane sont en train de s’y atteler.

Au vu de leurs premiers commentaires, cette recherche manque pour le moins de rigueur. En effet, les études retenues ne devraient concerner que les accouchements répondant aux critères habituels du domicile (dit à bas risque) et distinguer les accouchements accompagnés par des professionnels de ceux non assistés. Par ailleurs, certaines études ont été incluses et d’autres rejetées sans que ces choix soient argumentés. Enfin, sont mêlées données récentes et datant de 30 ans (quasi la préhistoire de l’obstétrique)...

Ces premières remarques n’excluent en rien de découvrir d’autres failles lors d’analyses plus attentives mais elles permettent déjà de prendre quelques distances avec les résultats annoncés.
Les obstétriciens français s’en sont pourtant emparés gaillardement ! Dans un article paru le 4 juillet dans le Figaro, le Dr Marty, secrétaire général du Syndicat National des Gynécologues Obstétriciens de France commente "Cet excès de mortalité néonatale corrobore tout à fait l'impression des obstétriciens (...) d'être confrontés à des cas dramatiques qui pourraient être évités".
Je ne peux imaginer que le SYNGOF se base sur de simples impressions... c’est pas de l’EBM ça! J’en déduis donc qu’eux aussi disposent de chiffres : où sont-ils ?
L’ANSFL souhaite faire réaliser une étude d’envergure sur l’accouchement à domicile en France. Le préalable en est la réelle volonté de collaboration de l’ensemble des acteurs… Curieusement, personne ne semble pressé de répondre à cette proposition.

Il y a une dizaine d’année, une autre meta-analyse, celle de Hannah concernant l’accouchement par le siège, avait mis en émoi l’obstétrique française. Le quotidien du médecin écrivait à l’époque : "La césarienne divise par 3 à 4 les décès et pathologies graves du nouveau-né, sans intervenir sur le pronostic maternel". Cette étude, très controversée dès sa publication, comparait des pratiques disparates et omettait les critères de sélection de la voie basse. A peu de choses près, ce sont les mêmes biais que dans le travail de Wax. Les équipes françaises s'étaient immédiatement mobilisées pour réaliser leurs propres recherches, aboutissant à des conclusions inverses.

J’aimerais voir aujourd'hui la même exigence de qualité ! Mais tout est bon pour mettre à mal l'accouchement à la maison et de façon plus large la pratique indépendante des sages-femmes.
Le combat semble au final bien plus politique que scientifique.

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08 juillet 2010

Dépassée

Elle est plus affalée qu'assise contre le grand coussin qui soutient son dos. Ses cheveux s’étalent en longues flammes rousses, encadrant un visage du même blanc que les draps. Elle se refuse à bouger, n’en peut plus, n'y croit plus, se consume dans l’attente angoissée de la vague suivante. Ma main se veut légère sur son ventre, je sens le crescendo puis l’apaisement de chaque contraction, ma voix bat la mesure de sa respiration. Mes yeux rivés aux siens, je souffle, masse, encourage. Mais plus rien n’y fait, anéantie par la douleur, elle demande grâce. Je tente un nouvel examen, espérant lui annoncer une dilatation bien avancée mais il n’en est rien, elle est à 3 cm…

Cela se passe il y a longtemps, au sein d’une maternité réputée pour la qualité de sa préparation et de son accompagnement. La péridurale ne s’est pas encore banalisée et les mères qui accouchent en ce lieu comptent sur nos forces conjuguées pour traverser la tempête.

L'analgésie me semble la seule issue après ces heures de combats. J’appelle le médecin car il me faut son aval pour requérir l’anesthésiste. Il vient, procède à un rapide examen, annonce son verdict «d’accord pour une péridurale mais c’est encore trop tôt, il faut attendre 5 cm de dilatation».

Sur ces paroles lapidaires, il quitte la chambre. Désemparée, je mets quelques secondes à réaliser ce qui vient d’être dit avant de courir à sa poursuite, révoltée par cet abus de pouvoir. Rien ne justifie d'attendre. Je veux, j’exige qu’on la soulage là, tout de suite ! Dans un demi-sourire il affirme «fais-moi confiance !» et s'en va. Il est chef de service, je viens d’être embauchée. Combat inégal.

Je retourne auprès d’elle, résolue à la soutenir jusqu'au geste salvateur.
Mais, alors qu'elle perdait pied, submergée par la douleur, je la découvre en train de refaire surface. Dans l'attente imposée de l'analgésie, elle trouve une nouvelle énergie. Son visage s’apaise, sa respiration se pose, son regard s'éclaire. Nous poursuivons notre chemin commun, elle souffle, je l’accompagne. Tout est redevenu plus facile…

Le travail progresse et la dilatation exigée pour poser la péridurale est atteinte. Je la propose, elle n’en veut plus. J’insiste un peu, poussée par mon désir de démontrer au médecin qu’il a eu tort, que ce délai imposé n’a rien changé.
Mais il a eu raison. D'analgésie il n’est plus question et elle accouchera un peu plus tard, dans une sérénité retrouvée.

Expérience fondatrice, tant de fois racontée en préparation, tant de fois présente à mon esprit en salle d’accouchement, lorsqu'une mère m’assurait qu’elle ne pouvait aller plus loin.
Je sais depuis les ressources insoupçonnables d’une femme en travail.

Mais comment rassurer celle qui se décourage ? Comment l'aider à puiser au fond d'elle-même l'énergie dont elle se sent démunie ?  Il faut se garder de franchir la marge étroite entre convaincre et imposer.  Et si elle affirme que non, que ce n’est plus possible, que je ne me rends pas compte, que c’est trop dur, qu’elle a trop mal... je ne peux que m'incliner et appeler l’anesthésiste.

Reste la pensée fugace qu'il aurait pu en être autrement.

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