25 août 2009

Fausse-couche

Elle a laissé un message pour annuler la consultation. Un curetage, hier. Il n’est plus nécessaire de se voir mais elle aimerait cependant me parler.

Je l’appelle et elle répond d’un ton léger. Derrière elle, les bruits joyeux de son premier enfant qui joue et chantonne. Oui, elle va bien, « ça » s’est bien passé…

Elle raconte « l’œuf clair », découvert lors de l’échographie. Elle me répète aussi les quelques mots accompagnant l’annonce pour la dédramatiser : «la grossesse s’est arrêtée très précocement, à son début».

Très tôt donc. Mais cette première échographie se réalise vers la fin du premier trimestre. Cela faisait bientôt trois mois qu’elle se pensait enceinte, imaginait son petit, se projetait dans une vie avec deux enfants…

Ce n’est pas en décomptant le nombre de cellules embryonnaires que l’on peut calculer le poids de la peine.
Je lui dis simplement qu’elle a le droit d’être triste.
Et ça lui fait du bien.

Posté par 10lunes à 11:05 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : ,


24 août 2009

H1N1

La conjoncture estivale, entre crise économique et rituelle pause politique fait tomber à point nommé la pandémie annoncée … les médias s’emballent et surjouent l’angoissante catastrophe attendue. Waouh, la grippe, ça fait peur.

Elle ferait surement moins peur s’ils ne décomptaient les morts de façon si anxiogène : un par ici, trois là-bas… A ce compte là, n’importe quelle pathologie peut symboliser le bras armé de la faucheuse… On peut mourir de tout, voire de n’importe quoi.

Bien « informées », certaines femmes préfèrent, parait-il, différer leur grossesse par crainte du virus… De fait, au 20h, on entend le gynéco questionner une femme enceinte «et vous, ça vous fait peur ?» Elle répondra par la négative, évidemment. Car après avoir inquiété, il faut s’empresser de rassurer ; les 800 000 naissances annuelles réparties sur quelques mois, ça pourrait être une bonne raison de craindre… le surbooking des services de maternité.

Par ailleurs,  le gouvernement nous explique combien nous sommes efficacement préparés,  les vaccins sont commandés, les circuits d’urgence organisés, la fermeture des écoles programmée…
Très bien préparés, donc. A quelques détails près. Par exemple, qui gardera les enfants déscolarisés des professionnels de santé convoqués à la phrase précédente ? Et ceux de tous les autres acteurs des indispensables approvisionnements alimentaires ou énergétiques ?

Cette grippe apparait anodine (pour le moment ?) fort heureusement, car malgré les communiqués se voulant rassurants, l‘impréparation se devine à l’arrière plan.

Au final, ce qui m’effraie  réellement est ce mail reçu hier faisant état, tenez vous bien,  d’un complot à l’échelle mondiale, d’un génocide programmé. Le futur vaccin y est accusé d’être  «une arme biologique  en vue d'éliminer la population des États-Unis et celle d'autres pays, à des fins de gains politiques et financiers» (sic).

Tant que les gens seront assez décervelés pour croire et faire circuler de telles inepties…
Ben moi j’aurai peur !

Posté par 10lunes à 10:47 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : ,

23 août 2009

Désiré ?

Elle est ronde et joyeuse.
Au détour d'une phrase, elle me glisse que cet enfant en gestation est, comme l'on dit, «un accident».  Ce bébé, maintenant bienvenu, n'était  pas programmé.

J'entends cela - à tort peut-être - comme un appel. J'énonce donc quelques réassurances sur la notion de désir, sur cette faille plus projetée que réelle entre enfant souhaité ou imposé... sur l'insondable difficulté de prendre la décision de «faire» un bébé...

Je m'enquière ensuite des conditions de cet « accident ». Sa réponse fuse, spontanée, évidente, «j'ai arrêté la pilule pour mettre mes ovaires au repos pendant un mois. Et c'est tombé pendant le voyage de noces...»

Pas de bol, vraiment !  Que disions-nous déjà sur la faille entre enfant désiré ou non ?

Pour elle, déjà ronde avant cette maternité, ayant suivi un sévère régime pour rentrer dans sa robe de mariée, la grossesse et son cortège de kilos était une décision bien trop «lourde» à prendre. Le besoin de repos pour ses ovaires* s'est donc opportunément imposé lors du voyage de noce, période peu propice à l'extinction de la libido...

* la nécessité de repos ovarien  relève de la légende urbaine

Posté par 10lunes à 10:10 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : ,

22 août 2009

Zone

Elle a 45 ans, attend son cinquième enfant. Il naitra par césarienne, comme les autres. Elle est petite, obèse et fait d’énormes bébés. Les consignes diététiques n’ont aucun sens pour elle, elle se nourrit de ce qu’elle aime mais surtout de ce qu’elle peut se payer.

Elle habite une bicoque posée de guingois entre zone industrielle et voie express. Le récupérateur de métaux voisin vomit son trop plein de fer rouillé sur les bords de son «jardin»… un peu d’herbe jaunie, quelques marguerites et un bric à brac insondable.

A l’intérieur, ça tient plus de l’animalerie que du salon.
Les chiens, chats et cochons d’inde saturent l’air de leurs effluves musqués. Les poissons rouges  tournent en rond, comme il se doit.
Contre un mur, envahissante, une immense cage à oiseaux… dans la cage, un perroquet… parleur je ne sais pas mais chanteur à coup sur… ou plutôt piailleur, crieur.

On s’entend à peine. Lentement, elle épluche son ventre des nombreuses couches de vêtements superposés. Dans le vacarme animalier, je tente d’écouter le cœur du bébé. Le perroquet n’est pas d’accord. A bout, elle se lève pour masquer la cage d’une couverture sombre. Malgré son ventre imposant, le lancer est aisé, marqué par l’habitude.
Le calme revient, « il croit qu’il fait nuit » m’explique-t-elle.

Dans un coin de la pièce trône un berceau à l’ancienne, en fer forgé, drapé de voiles du blanc le plus pur.

Posté par 10lunes à 12:35 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

21 août 2009

« Docteur T et les femmes »

Sorti en 2001, c’est un film que l’on peut se permettre de ne pas connaitre…

Il relate la vie d’un gynéco américain, quinquagénaire grisonnant et musclé ( séduisant ?) dont le cabinet aux ravissantes secrétaires reçoit moult femmes de tous âges prêtes à se battre pour passer sur sa table d’examen - en présence d’une assistante, nous sommes au pays du sexuellement correct !

En résumé : il est beau, riche,  célèbre et entouré d’une nuée de femmes dans son travail comme en privé, mais sa vie est, au final, peu satisfaisante. 

Par la magie du cinéma, le docteur T blasé et lassé de tout, se trouve propulsé au fin fond du désert mexicain, dans un hameau perdu, au moment d’un accouchement… Celui-ci se passe mal mais le bon docteur intervient, sauvant du même coup la mère, l’enfant et sa propre vie en quête de sens.  Happy end.

Nous n’étions que quelques dizaines de spectateurs.

On entend les cris de la mère. Le docteur T entre dans la cabane, la femme est allongée, en sueur, épuisée. Les visages sont graves.
Dans la salle, on observe, on commente et on soupire.

Le médecin approche, tend les mains
A l’écran, le film passe brusquement de la fiction à de vraies images de naissance.
Je le comprends quelques secondes avant le reste des spectateurs et guette leurs réactions.

Entre les cuisses maternelles, on aperçoit juste le sommet du crane
L’atmosphère a changé de densité.

La tête se dégage, l’enfant nait et crie
L’émotion est perceptible, le silence respectueux.

Et je quitte la salle forte de cette précieuse certitude : même dans ce multiplexe sans âme, la naissance conserve un peu de son caractère sacré.

Posté par 10lunes à 10:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


20 août 2009

Symbole

Elle a eu une césarienne…
C’était plus ou moins envisagé. Un bébé resté en siège qui n’a pu descendre malgré la tentative d’accouchement par voie basse.
L’intervention se passe sereinement, le père est présent. Il est invité à suivre son enfant dans la salle où les premiers soins lui seront donnés.

Le nouveau-né, tout emmitouflé de champs opératoires, est déposé sous une lampe chauffante. « Voulez vous couper le cordon ?» Le lien bleu nacré s’étire entre les deux pinces venues le « clamper ».  On lui tend une paire de ciseaux.

Son enfant vient de naitre. Dans cette émotion neuve, sans poser de question, il acquiesce et coupe, réalisant ce geste présenté comme symbolique du « rôle » paternel, le tiers séparateur.

Un mois plus tard, me racontant cela, il se questionne : « Ce bout de cordon, d’un coté il était raccordé au bébé, mais de l’autre ? »
Bien obligée de répondre  « à rien ».  Difficile évidemment de proposer au père de venir séparer l’enfant de sa mère au cœur de l’utérus. C’est le chirurgien qui réalise la section. Le cordon restant était long et le père l’a simplement raccourci.

Lui restent le symbole, la modestie du geste… et le sentiment d’avoir été un peu floué.

Posté par 10lunes à 08:45 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : ,

19 août 2009

L’écran

Elle est enceinte de cinq mois et s’impatiente : « j’ai hâte d’être à la prochaine écho pour retrouver notre bébé ». Ainsi, l’enfant qu’elle porte dans son ventre et dont elle ressent les mouvements lui apparait-il plus présent sur l’écran.

J'entendais un échographiste dénoncer  l’emprise de la technique sur l’imaginaire parental en illustrant ainsi son propos : « ils repartent avec regret en jetant un dernier coup d’œil sur l’écran, comme s’ils laissaient leur bébé là, avec nous »

Dans l’album de famille, le premier cliché n’est plus celui du jour de la naissance mais la première image échographique. Et lorsqu’il s’agit d’une image 3D, le visage figé évoque, malgré l'impression sépia qui tente de faire illusion, la pierre sculptée plutôt qu’une vie à naitre .

Comment ce dialogue subtil entre une femme et son enfant à venir, les petites « bulles d’air », les premiers frôlements perceptibles, les premiers coups sous la main du père peuvent ils faire le poids face à l’image ?

Contrepartie des progrès techniques, les parents s’éloignent de ce qui n’appartient qu’à eux, leur propre ressenti. Cet enfant à rêver s’invite dans le concret. 
Les avancées médicales se payent cash.

Posté par 10lunes à 23:08 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags : , ,

18 août 2009

Déni

Elle est enceinte de 7 mois, se trouve dans une situation professionnelle complexe.
Elle appelle sa caisse d’assurance maladie pour se renseigner sur son droit aux indemnités maternité.
A l’autre bout du fil, on lui demande de préciser son nom et son numéro de sécurité sociale.

Elle le fait bien volontiers.
La réponse tombe, sans appel : «  vous n’êtes pas enceinte »

D’autres formulations étaient possibles, votre grossesse n’est pas enregistrée, votre dossier n’est pas à jour… non. L’administration toute puissante sait.
Elle n’est pas enceinte et son ventre rond n’y fait rien… puisqu’on vous le dit !
A la demande de sa péremptoire interlocutrice, elle devra, outre le certificat que je lui fournis, envoyer une déclaration sur l’honneur pour attester de sa grossesse.

Posté par 10lunes à 09:40 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : ,

17 août 2009

A la maison

Quelques journées passées avec une amie, sage-femme elle aussi, exerçant à domicile...

Fin de matinée, entre deux consultations, un appel : elle vient de perdre les eaux.

Une route sinueuse nous amène chez eux.  Elle n'a que peu de contractions, tourne et vire dans la maison, en attente. Son compagnon s'occupe en cuisine et nous propose de partager leur repas. On parle de tout et de rien, du temps qu'il fait, du bébé à venir, de l'ainé justement parti 24 heures chez des amis.
Deux heures s'écoulent au même rythme que le liquide amniotique, tranquillement.
Cela laisse le temps d'envisager d'autres visites.

Quelques virages plus loin,  une maison joyeuse. Une mère s'y repose, son nouveau-né d'hier auprès d'elle... Autour d'un café, on parle de tout et de rien, du bébé, de cette autre naissance qui s'annonce dans la maison presque voisine, du temps qu'il fait... Tout va bien.

Autres virages, autre famille. L'enfant a deux semaines et son père demande à être rassuré sur sa croissance. La petite est potelée et les seins de sa mère lourds de lait.  Allez, on la pèse pour faire plaisir au papa... ça lui fait plaisir. Vous prendrez bien quelque chose ? On parle de tout et de rien.

Retour dans la première maison en fin d'après midi. Les contractions sont un peu plus présentes, pas encore suffisamment ; quelques granules sont proposés pour aider le travail à s'installer. Il faut se donner le temps.
C'est l'heure du repas et le papa nous invite à nouveau autour d'un plat de pâte. La soirée est douce.
Les heures passent, les contractions s'installent, trop pour repartir, pas assez pour que ça avance vraiment. Chacun tente alors de se reposer un peu

Une heure. Un son modulé... les contractions sont maintenant bien là.
Elle marche, prend un bain, en ressort... une musique qu'elle n'entend plus tourne en boucle sur la platine.
Petit café pour tous sauf elle, déjà dans un autre monde, isolée,  il n'est plus temps d'autre chose que d'accoucher... Elle accompagne chaque contraction d'une psalmodie, quelques mots, toujours les mêmes, comme un mantra. Le son va crescendo puis redescend. Accrochée au chambranle d'une porte, elle s'étire et se balance.

Plus tard, elle s'est accroupie, la tête du bébé juste là, posée sur le périnée. Le père pleure déjà... Aucun mot, aucune "consigne", juste la confiance, notre certitude à tous qu'elle sait «faire», sa tranquille assurance en son corps agissant.
Le bébé glisse dans un souffle.

C'est une fille, elle porte un nom d'étoile.

Je sors sur la terrasse, le ciel est bleu profond.
La douceur de la nuit.
La vie
Vraie

PS : afin de ne pas nourrir la vindicte des détracteurs de la naissance à domicile, je tiens à préciser que la surveillance « technique » du travail a eu lieu. Mais les gestes sont si mesurés, retenus, dans le respect de ce que vit la femme, soucieux de ne pas la déranger... qu'ils en deviennent presque invisibles.

Posté par 10lunes à 23:50 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
Tags : ,

16 août 2009

Six ans

Je m’apprête à « l’examiner », en jargon professionnel, un TV : toucher vaginal. Pour une fois, le vocabulaire médical n’édulcore pas la réalité du geste, il s’agit bien de toucher. Cet examen  si souvent subi par les femmes n’est pas tout à fait banal.  J’attends donc qu’elle y soit prête et lui demande son autorisation.

Sa réponse fuse, trop rapide « je n’aime pas ça mais faut bien » et m’alerte… Non, « faut pas », nous pouvons faire autrement, différer, reporter …  Je le lui rappelle.

Un triste sourire insiste pour m’autoriser.

Dans son attitude, plus qu’une simple réticence.
Faute de consentement, j’attends.

Puis une toute petite phrase, presque murmurée « ça vient de mon enfance ».
Je sais déjà qu’il s’agît là plus que d’une simple appréhension…
J'enlève mon gant
Je l’écoute

Et elle pleure sur ses six ans agressés, la mémoire perdue puis revenue au travers de cauchemars, l’incrédulité des adultes, la mauvaise volonté policière, les quinze années passées à porter cela, mais tout va bien.

C’est de sa faute car elle était belle et pourtant, elle ne s’est jamais trouvée belle. Évidemment, il est bien trop dangereux d’être belle !

C’est de sa faute car elle doit payer des atrocités commises dans une vie antérieure ; comment expliquer sinon qu’on ait pu lui faire subir cela, à elle petite fille ?

C’est de sa faute mais tout va bien…

Doucement j’arrive à la convaincre qu’elle a le droit de chercher l’apaisement, que l’on peut l’y aider.
Elle acquiesce d’une inclinaison de tête.
Ce fragile accord est précieux.

Posté par 10lunes à 17:34 - - Commentaires [1] - Permalien [#]