25 octobre 2012

Bruits

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Le week-end dernier, un fait divers dramatique a occupé les médias qui ont unanimement relayé une version simpliste et reprise en boucle, à base de déserts médicaux et de fermetures des maternités de proximité. Après les médias se sont engouffrées les représentations professionnelles, reformulant les faits pour mieux les faire coïncider avec leurs propres combats. Les politiques ont renchéri - persistance de l'absurde agitation coutumière au mandat précédent ? - Le président a demandé publiquement l'ouverture d'une enquête administrative et MN Lienemann, sénatrice PS, réclamé un moratoire sur la fermeture de maternités. Enfin, Pelloux en a appellé aux maisons de naissance. Je devrais m'en réjouir mais là encore, il ne s'agit que d'attirer la lumière ; une maison de naissance n'est pas un lieu d'accueil pour un enfant prématuré.

Chez les sages-femmes, ça bruisse aussi. Elles se sentent oubliées, les médias ont causé maternités, gynécologues, mais pas d'elles. Il faudrait réagir. Ca discute, ça temporise... les uns et les autres finissent par publier leurs communiqués. 

Quelle que soit la justesse des causes défendues, cette curée où chacun tente d'utiliser l'émotion (le voyeurisme ?) me désole. Le monde médiatique semble ainsi fait que nous ne puissions débattre sur la place publique qu'à "l'occasion" d'un drame individuel ...

Mais la difficulté d'accès aux soins n'est pas que géographique. Dans le même temps, les syndicats de médecins négocient leurs (tarifs) pardon, leurs dépassements d'honoraires. Les raisonnements spécieux fleurissent, invoquant le non remboursement par l'assurance maladie des dits dépassements pour contester sa place dans ce débat. La belle idée de 1945, garantissant un égal accès aux soins pour tous, est balayée. Oui les tarifs médicaux ne sont pas toujours à la hauteur des études/des responsabilités/du temps passé/de l'investissement- cf ce billet de Fluorette, médecin généraliste, qui détaille comment son exercice se vit au quotidien. Mais comment peut-on parler de santé en parlant de loi du marché ?! Certains osent évoquer les cabinets débordant des spécialistes en secteur 2 pour expliquer que les gens se font soigner, quelque soit la part restant à charge ! Et quid de ceux qui n'ont pas ou plus les moyens ? Que sont devenues les valeurs solidaires ? 

Et si vous voulez avoir une idée de ce que serait la santé sur le modèle américain, quand les assurances privées sont aux commandes, ce qui semble en train de se profiler en France, je vous invite très fort à lire cet article paru en 2009. Mesurons notre chance et faisons tous en sorte que le système ne s'effondre pas.

La politique de santé ne se pense pas dans l'urgence mais il y a urgence à la repenser.

 

 

PS prosélyte... :

Si j'étais médecin, je serai syndiquée au SMG 
Et comme je suis sage-femme, je suis syndiquée .

 

 

©Megatron Matrix - Nam June Paik


15 octobre 2012

Je crois que c'est la SMAM

 

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La SMAM (Semaine Mondiale de l'Allaitement Maternel) est annoncée. J'ai juste un ballot problème de dates, pour l'OMS c'était en août, pour la Leche League début octobre et pour la COFAM, elle commençait hier...  Mondiale quoi.

Qu'importe, c'est l'occasion d'évoquer ce joli film - une fois la première minute passée - montrant un nouveau-né partant à la recherche du sein maternel.

Dans la maternité de mes études, un reportage pédagogique s'était tourné sur l'allaitement. Faut dire que l'on partait de très loin. En quelques étapes :

1. L'enfant est subtilisé dès la naissance pour être surveillé en incubateur où on lui donnera son premier biberon.  "Allaitez ? Vous n'y pensez pas, le lait artificiel est un aliment de qualité, dont la composition et le dosage sont soigneusement calculés pour répondre aux besoins de votre enfant".

2. L'enfant reste quelques minutes avec sa mère puis est placé deux heures en incubateur pour surveillance. Il ne sera mis au sein qu'ensuite. Cela consistant à empoigner le sein maternel tout en projetant le bébé vers le mamelon jusqu'à ce qu'il consente à ouvrir la bouche. "Il ne sait pas téter, ce sera plus simple de lui donner le biberon".

3. L'enfant est laissé sur le ventre maternel puis retiré pour être aspiré/examiné/pesé/mesuré /habillé. Il est ensuite rendu à sa mère. Un peu dérouté par tous ces événements, il ne trouve pas le mamelon et doit être guidé pour sa première tétée. "Il n'est pas très doué, va falloir vous accrocher".

4. L'enfant reste longuement en peau à peau. Révélation, il est capable de prendre le sein tout seul, sans que personne n'intervienne *...

Le film, c'était entre les deux dernières étapes. Il devait prouver la capacité du nouveau-né à ramper vers le sein. Mais dans cette moderne maternité des années 70 aux protocoles incontournables, nul n'imaginait laisser longtemps un enfant en "peau à champ" (le champ stérile couvrant un épiderme maternel réputé infesté de germes était un autre incontournable). A chaque naissance, le bébé était donc posé sur sa mère, sous l'œil bienveillant de la caméra guettant la reptation annoncée... Nous attendions quelques secondes ? minutes ? De toute façon pas assez longtemps pour que l'enfant soit prêt. La déception succédait à l'attente, la caméra était stoppée et le nouveau-né emmené dans la salle voisine pour être "pris en charge".

Naissance après naissance, les enfants s'obstinaient à ne rien faire. Heureusement, un petit détail omis jusque là nous a donné la solution. Un simple détail de ... cadrage qui permit à une main hors champ de pousser le nouveau-né. Jamais reptation ne fut plus spectaculaire !

N'étant plus à une approximation près, la femme filmée sous la douche pour expliquer le massage des seins en cas d'engorgement était non pas une jeune accouchée, mais la plus jolie fille de l'équipe, sans enfant. Sa poitrine n'avait jamais sécrété la moindre goutte de lait...

La pédagogie semble excuser quelques entorses à la vérité.

 

*Fiche LLL "Accueil du nouveau-né en salle de naissance"

 

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12 octobre 2012

Voix off, flou on

 

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Le magazine de la Santé (France 5) consacrait cette semaine sa série "In vivo" aux sages-femmes. L'ensemble des émissions est disponible sur le site et une rediffusion est programmée demain samedi à 13h25.

Le reportage montre des sages-femmes autonomes, présentes dans tous les secteurs de la maternité, praticiennes accomplies, chaleureuses, efficaces, compétentes.

Pourquoi alors ma diffuse insatisfaction ? 

L'émission est ainsi présentée :
La grossesse n'est pas une maladie. Forte de cette évidence souvent oubliée, la maternité de l'hopital Necker redonne toute leur place aux sages femmes. Elles sont désormais seules en scène pour assurer la prise en charge des femmes avant, pendant et après leur acccouchement, tant qu'aucun problème médical n'apparait bien sûr. Echographie, accouchement, allaitement, babyblues, leurs compétences sont aujourd'hui pleinement reconnues.

Voilà ce qui me chagrine ! La voix off trouble le message porté par les images. L'exercice autonome des sages-femmes est présenté comme une innovation de l'hopital Necker alors que c'est ainsi dans toutes les maternités de France ; l'accent est mis sur la nouveauté, laissant penser que ces compétences nous ont récemment été octroyées. Si cela est vrai pour le "suivi gynécologique de prévention" (simplement cité au dernier épisode), c'est faux pour toutes les autres activités évoquées. Même l'échographie est une compétence de longue date des sages-femmes.

Mais surtout, la petite phrase "tant qu'aucun problème médical n'apparait" ponctuée par un "bien sûr" fortement appuyé, vient contredire la présentation, comme une affirmation de notre totale dépendance aux médecins. Elle omet que le dépistage de ces "problèmes médicaux" est de notre ressort et que nous prenons en charge certaines  - évidemment pas toutes - de ces situations sans avoir à en référer aux médecins.

Je n'évoque ici que l'introduction, répétée à chaque épisode. Mais ce sentiment de décalage entre les images et les mots persiste au fil des commentaires.
D'autres praticiens, sages-femmes et médecins, m'ont confirmé que cette impression de flou était partagée.

Peut-être sommes nous des chipoteurs acharnés. A chacun d'en juger après avoir vu mais surtout écouté ce documentaire.

 

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10 octobre 2012

Juste valeur ?

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C’était quelques jours avant la revalorisation de notre consultation (passée à 21€ depuis le 15 septembre).

Elle arrive en cours de grossesse parce que ses "exigences" horaires ne conviennent pas à son gynécologue qui lui aurait dit « Si vous voulez des rendez-vous après 18 heures, vous n’avez qu’à aller voir une sage-femme ». C’est en tout cas ce qu’elle me raconte pour expliquer notre rencontre un peu tardive. Le code du travail autorise*les absences pour les consultations règlementaires mais bien que salariée, sa situation professionnelle ne lui permet pas de faire jouer cet article sans risquer de perdre son emploi.

Je la reçois donc en fin de journée. Comme trop souvent, son médecin n’a pas jugé utile de me transmettre un dossier. Son parcours de vie émaillé de petits mais nombreux problèmes de santé occupe une bonne partie de la consultation. La partie suivante est consacrée à l'avalanche de ses questions inquiètes. C’est la première fois semble-t-il qu’elle peut évoquer la masse de scénarios angoissés accumulés depuis le projet de cette grossesse.

Examen clinique (après avoir argumenté l’inutilité du toucher vaginal systématique), prescription du bilan mensuel (en expliquant ce qui est recherché) ; il est presque 20 heures quand la consultation se termine.

-"Voilà vous me devez 19 €. Je vais prendre votre carte vitale, vous serez remboursée dans les cinq jours et j’attends pour poser votre chèque.

- Oui d’accord mais je croyais que pendant la grossesse on était couverte à 100% ?

- Tout à fait, vous serez remboursée de la totalité par la sécurité sociale, sans mutuelle.

- Oui mais pendant la grossesse on est bien prise en charge à 100% ?

- Bien sûr, c’est ce que je viens de vous dire.

- Mais si je suis à 100% pourquoi je devrais avancer l’argent ?

- Parce que la prise en charge 100% et le tiers payant, ce n’est pas pareil. De toute façon, je ne déposerai pas votre chèque à la banque avant que vous ne soyez remboursée.

- Ah bon, mais pourquoi je dois vous payer ?

.....

- Parce que notre rendez-vous a duré plus d’une heure, qu’il est tard et que je trouve normal d’être payée pour mon travail ! Pas vous ?

- Si si… " dit elle en extirpant - lentement - un chéquier de son sac.

Déontologiquement correcte, je n’ai pas évoqué les dépassements d’honoraires - connus et conséquents - de mon "confrère" gynécologue.

 

*Article L1225-16 du code du travail ; ça peut toujours servir !

 

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01 octobre 2012

Prix d'excellence

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Il faudra que je pense à remercier le Syngof qui se montre attentif à mes pannes d’inspiration et me donne régulièrement - un peu trop - matière à billets.

Voici donc un nouveau communiqué tout poli tout lissé pour s’étonner «de l’appel lancé par l’ordre des sages-femmes incitant les femmes françaises à les consulter en gynécologie»

"L’appel" est pourtant plus que discret ; il ne s’agit que d’une page sur le site de l’ordre intitulée «Histoire de la profession» qui, entre autres éléments, cite la compétence accordée aux sages-femmes depuis juillet 2009 dans le suivi gynécologique de prévention.

Le Syngof lance des attaques récurrentes contre notre profession. Les arguments utilisés sont eux aussi récurrents. Mes réponses finissent par l'être tout autant.

J'aurais donc pu bouder ce énième avatar de "c'est qui qu'est le meilleur" si, dans sa volonté de convaincre, le Syngof n'avait pas usé d'un nouveau qualificatif à notre égard. Soudaine reconnaissance «Elles [les sages-femmes] excellent en salle de naissance ». Cette reconnaissance se tempère cependant rapidement par le «dévouement» qui suit. Chers confrères, plutôt que de dévouement, parlons de compétences. Je ne me dévoue pas à mes patientes, j’exerce mon métier. Et si j’y trouve de grandes satisfactions, abnégation et renoncement, grands compagnons du dévouement, ne font pas partie de ma vie.

Donc nous excellons en salle de naissance alors que l'année dernière, le même Syngof souhaitait «demeurer vigilant sur la sécurité de l’accouchement qu'elles [les sages-femmes] ne peuvent assumer seules». Loin de moi l'idée d'affirmer l'inutilité des obstétriciens. Mais la tournure de la phrase et le contexte du moment laissaient à penser que nous n'étions que de stupides exécutantes.

La lutte de territoire semblant se déplacer sur le terrain de la gynécologie, le Syngof nous accorde enfin toutes les qualités en obstétrique.

Quoique..  le petit lapsus de ce communiqué de presse prouve que rien n’est gagné. Nous excellons (permettez-moi de me régaler de ce verbe)  mais «depuis toujours, les femmes françaises ont une relation privilégiée avec leur gynécologue - le "gygy" cher à Borée ? - ou généraliste pour tout ce qui concerne le suivi de leur grossesse ».

"Depuis toujours" est à la louche aussi précis que "ça fait bien longtemps", oublie l’histoire de l’obstétrique pratiquée par les ventrières bien avant que les arracheurs de dents (ancêtres des chirurgiens) ne viennent s’en mêler. L'imprécision du terme évite de s'interroger sur la répartition optimale des rôles entre sages-femmes et médecins. Mais surtout, cette affirmation convaincue élude une réalité : de plus en plus de femmes choisissent de s'adresser aux sages-femmes. 

Le résultat de l'excellence sans doute...

 

 

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26 septembre 2012

Genre

 

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Je joue parfois à la poupée… pendant les séances de préparation à la naissance, pour illustrer les positions fœtales, montrer le trajet de l'accouchement, mimer la mise au sein. Mais ma poupée a fait son temps, couleurs passées, membres s'articulant dans d’improbables positions, corps de tissu usé et rapiécé… elle pouvait encore faire illusion mais le plastique s’est fragilisé et doigts et orteils sont en train de se détacher un à un…
Plus zombie que nouveau-né !

Je me mets donc en quête d’un nouveau modèle qui devrait être simple à trouver ; un baigneur souple, proche de la taille d’un nouveau-né, si possible pas trop moche et pas trop cher.

De telles poupées existent chez les fournisseurs de matériels professionnels mais elles sont vendues une centaine d’euro ! Et le coût est presque doublé si l'on souhaite acquérir le sac à double épaisseur de gaze (pour les deux membranes amniotiques) fermé par un ruban pour simuler la poche des eaux et son cordon de tissu bicolore -rouge et bleu, comble du réalisme - se pressionnant sur le nombril...

Je cherche donc une poupée lambda et m’en vais d’un pas assuré dans une grande surface du jouet. J’ai testé avant l’hypermarché voisin mais la seule poupée disponible est le modèle américain blond à forte poitrine, peu adapté à mes démonstrations !

Il y a des années que je n’ai pas mis les pieds dans ce type de magasin. Je découvre un univers terrifiant, un dédale de boites de carton vomissant leur contenu de plastique aux couleurs agressives classés en catégories bien déterminées, 1er âge, garçon, fille.
Ainsi, passé la petite enfance, les filles et les garçons ne pourraient jouer aux mêmes jeux ?

Je traverse rapidement les rayons masculins, avec leurs lots de camions, de jeux de de construction et de figurines aux superpouvoirs. Je trouve enfin le rayon fille… rose comme il se doit ; il me saute aux yeux alors que le bleu des garçons m’avait laissé indifférente… Rose fuchsia, criard. J’ai visité deux enseignes mais les codes couleurs étaient similaires.

Et les poupées !  Un baigneur qui ne fait rien, ça n’existe plus ou alors en modèle minuscule. Mais dès qu'il atteint la taille respectable de 40 cm…  il se doit de sortir de la banalité ; alors il parle, nage, pisse et embrasse, ses dents poussent ou bien il s’enrhume (si si…)

C’est plein de piles bouton toxiques, ça coûte un bras mais surtout comment un imaginaire enfantin pourrait-il se laisser aller à rêver face à la tutelle électronique ?

Et puis c’est pas vendu tout seul. Dans la boite fuchsia parsemée de petites fleurs ou de cœurs d’un rose encore plus vif, il y a aussi la poussette, le siège auto, le tapis d’éveil, le biberon, la couche, le pot ; plus loin dans le rayon trônent la table à repasser, la tête à coiffer et la boite de maquillage …

Récemment des couples s’amusaient de découvrir que leurs fils aînés avaient tous réclamé une poupée à l’annonce du futur bébé… les mères étaient d’accord, les pères s’étaient montrés plus difficiles à convaincre, une poupée pour un garçon ?!!
Au vu de ces rayons pléthoriques et normés, je comprends un peu mieux; sortir de sa couleur c’est plus que téméraire, c’est transgresser le code !

Et moi, je n’ai toujours qu’une poupée en manque de doigts pour mimer la naissance…

 

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09 septembre 2012

Entravées

 

 

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Il y a quelques semaines (mois ?) passait une série documentaire intitulée «Médecins de demain». Parmi les internes filmés, l’une d’elle débutait son semestre en obstétrique.

La caméra la suit partout dans le service et se retrouve très logiquement en salle d’accouchement. Une sage-femme y installe une femme, évidemment allongée, évidemment en position gynécologique, évidemment avec les jambières (sorte de gouttières dans lesquelles se posent les mollets). Jusque-là – et avec un certain mauvais esprit - on peut considérer cela comme très "normal" … Si vous en êtes étonnés, je vous renvoie à cette enquête du Ciane « Respect des souhaits et vécu de l’accouchement » qui montre combien la marge de progression est grande.

Mais un petit geste supplémentaire apparaît plus choquant encore ; une fois les jambes posées dans les gouttières, la sage-femme les bloquent en les entourant d’une bande de velcro… pas serrée la bande hein.. mais suffisante pour empêcher la mère de se retirer des jambières. 

Ca m'a rappelé mes débuts.
Dans le CHU qui hébergeait mes études, l’installation des femmes était réglée au millimètre. Les jambières existaient déjà, assortie d'une sangle en cuir épais terminée par une boucle de métal, sorte de "ceinture à mollets" venant immobiliser les jambes. Deux bracelets de la même matière enserraient les poignets, bras le long du corps. Ils laissaient juste à la femme la mobilité nécessaire pour pouvoir attraper et tirer sur deux axes de métal, respiration bloquée pendant que la sage-femme l'encourageait en s’époumonant (allez- y-allez-y-encore-encore-encore).

Les quatre membres étaient donc attachés. Barbare n’est-ce pas ?

Mais lorsque le chef de service nous honorait de sa présence, cette installation devait se compléter d'épaulettes. Ces  plaques de cuir rigide venaient, de chaque côté du lit, bloquer le haut du dos. Ainsi, aucun mouvement de recul n'était possible.  

Fesses au bord du vide, membres liés, épaules fixées, cuisses écartées, la femme était livrée à la toute puissance obstétricale.

Et si cette toute puissance s'exerçait dans le souci de préserver la santé physique de la mère et de l'enfant, personne ne se souciait du vécu de la femme ainsi soumise.

 

 

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03 septembre 2012

Co-ordonnés !

 

2531170178_fd427ef48e_oJe me suis fait une ordonnance.

L'occasion ne s'en était jamais présentée. Pendant mes grossesses, les médications traitant l'épineux problème de la constipation occupaient la presque totalité de notre liste de produits autorisés. Cette liste s'est ensuite bien allongée... mais je n'étais plus enceinte. Et le temps que nous obtenions le droit de prescription des contraceptifs, d'abord en post natal puis à toutes les femmes, la question ne se posait plus vraiment pour moi ; encore raté !

Mais "grâce" à une infection urinaire, le sortilège a été brisé. Après avoir sans succès tenté de feinter les bactéries, j’ai cédé et rédigé une ordonnance à mon nom, signée de mon nom. N'étant pas enceinte, j'étais à la limite de mes droits de prescription ; le pharmacien a fait gentiment semblant de ne pas le remarquer.

Tout ça pour dire que vite fait, bien fait, une fois décidée, j’avais mon antibiothérapie-monodose-goût-orange dans l’heure.

Insignifiante tranche de vie...
...qui n’est là que pour souligner cette évidence : sans mon diplôme de sage-femme, j’aurais dû patienter un peu plus, le temps de consulter mon médecin traitant.

Rien de plus normal si ce n’est que dans certains coins de France, le "un peu plus" peut s'allonger considérablement. Débordé ou éloigné, le médecin généraliste devient parfois denrée rare voire quasi mythique. Les solutions envisagées pour pallier l'éloignement sont de contraindre les jeunes médecins à s’installer en campagne. Dans le bourg, on a fermé l’école, la poste, l’épicerie et la boulangerie mais les jeunes médecins, eux, devraient aller prendre racine. Comme on peut s'en douter, leur enthousiasme est modéré… Quant au surmenage, rien n'est proposé pour y remédier.

Pourtant des solutions se profilent, pas celles des énarques, celles pensées par des médecins, généralistes pour la plupart, réunis par la magie du net mais surtout par une pensée commune ; des gens de terrains, des qui aiment leur métier, leurs patients, qui défendent l’accès aux soins pour tous et souhaitent favoriser l'exercice de la médecine dite de ville (pour la différencier de la médecine hospitalière) en trouvant des réponses respectant les besoins des malades et des professionnels.

Loin de toute utopie, ils proposent des solutions concrètes et budgétées. 

Elles sont à lire et soutenir ici !

Et vous les retrouverez sur les blogs des 24 médecins généralistes signataires :

AnthologiaLe Blog de BoréeLe Bruit des sabotsEn attendant H5N1Stétho, marmots, dodo et autres petits bobosCuisine, médecine et toute cette sorte de chosesBulle de vie, Bulle de survieJournal de bord d'une jeune généraliste de Seine-Saint-DenisLe Blog du docteur V.AtouteDocteur Couine - femme médecinLe Blog d'un interne en médecine généraleLe Fils du Dr SachsBehind the MaskLe Blog de dzb17H TEXNH MAKPHFarfadocPromenade de SantéSous la BlouseLes carnets d'un médecin de montagneGranadilleJuste Après Dresseuse D'OursSommatinoroots1 Bouffée matin et soir

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27 août 2012

Max

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Max ça fait plus de trente ans que je le connais, ou presque 50 ans. Ca dépend comment on compte. Quand j'étais toute petite fille, il me faisait sauter sur ses genoux. C'est ce qu'il avait raconté dès le premier repas d'équipe, le jour de ma première garde dans sa maternité. Moi fraîchement diplômée, en quête de légitimité professionnelle... le coup du "à dada", ça m'avait pas vraiment aidée.

Max, ami de mes parents, révélateur miraculeux avec Nicole, sa compagne sage-femme, qui permit à ma mère de découvrir le bonheur d'un accouchement heureux, joyeux et -presque- sans douleur après deux mises au monde calamiteuses. Max que j'ai connu enfant puis perdu de vue. Max que j'ai retrouvé 20 années plus tard grâce aux hasards de la vie, mais était-ce vraiment un hasard ? Le CHU qui m'avait formée ne voulait plus de moi et l'offre d'emploi signée de son nom venait juste d'être affichée sur le panneau de liège de l'école.

Max, coeur et maison grands ouverts, passionné, généreux, enthousiaste, confiant, optimiste. Max, son amour des femmes, sa folie douce, ses coups de gueule. Militant de la cause des femmes, il a été parmi les pionniers de  nombre de combats, accouchement sans douleur, contraception, avortement, naissance sans violence, naissance respectée... 

J''ai quitté sa maternité il y a bien longtemps. Mais je sais ce que je lui dois. Il m'a offert un nouvel horizon.

Max est mort ce week-end.

Max tutoyait tous les membres de son équipe sauf quand il les engueulait. Le vouvoiement nous annonçait son ire tout comme sa voix tonnant dans les couloirs de la maternité, clamant le prénom de la désignée coupable. Sans savoir pourquoi,  je faisais l'inverse. Je le vouvoyais au quotidien, le tutoyant quand j'étais fâchée contre lui.

Max Ploquin, vous m'emmerdez à être mort.

 

NB : Cette maternité, je l'évoque aussi ici et encore là...

 

 

 

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18 août 2012

Ce fessier que nous ne saurions voir

 

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Elle est en début de travail, virevolte, plaisante, sourit... Ses pas légers l'amènent à à la baignoire. Elle en ressort bien plus tard, se drape dans un paréo. Les contractions montent en puissance. Son souffle se force, ses mots se raréfient. Encore un peu de temps. Elle est agenouillée, appuyée sur le ballon, face au mur. Le paréo la gêne. Elle le dénoue, l'arrache presque, le lance un peu plus loin et se retourne vers nous, l'oeil malicieux, "d'habitude, je n'aime pas montrer mes fesses".

Ce seront ses derniers mots avant la naissance. A la vague suivante, elle est seule au monde, souffle long, regard dans le vague. Nous prenons garde de ne pas la déranger. Le besoin de pousser s'impose à elle. Toujours pas de mot, elle sait, son corps sait. L'enfant apparaît rapidement sur le périnée. Un bref rappel presque murmuré pour lui demander de souffler plus doucement. Elle redresse son bassin, maintenant plus à quatre pattes qu'à genoux. Un dernier son rauque au passage des épaules. Sa main vient chercher l'enfant qui glisse hors d'elle. Je l'accompagne entre les cuisses maternelles.
Puis elle s'allonge et une grande serviette chaude vient la couvrir, protégeant la chaleur de leur peau à peau.

 

Depuis la fin de mes années d'études, je n'ai pas connu de maternité imposant une tenue aux parturientes. Les femmes choisissent de se couvrir... ou pas. Cela dépend souvent de l'évolution du travail. Plus il est avancé, plus le vêtement devient détail futile. La femme qui accouche est seule à son monde. 

Si cette nudité choisie ne dérange personne, la nudité imposée est une atteinte à la dignité. La chemise ouverte dans le dos reste pourtant un gimmick de l'hospitalisation. Une pétition dénonçant cette petite maltraitance ordinaire circule sur le net. Lancée il y a quelques jours, elle est largement relayée par les médias - un sujet de société à glisser entre les massacres syriens, la canicule et le marronnier des week-ends embouteillés - a retenu l'attention de Marisol Touraine. Succès immédiat, elle a déjà dépassé les 11000 signatures. 

C'est à votre tour !

 

PS : je suis la retardataire de service. Cette pétition lancée par Farfadoc a déjà été relayée par de nombreux blogs. Ne manquez pas les dessins du Dr Couine  qui a listé les billets parus sur ce thème.

 

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