21 avril 2013

Géant

 

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Elle fait des gestes, de grands, de très grands gestes…

Elle débute une grossesse et c'est notre première consultation. Elle a déjà une petite fille, née quatre années plus tôt. Elle affirme, selon la formule consacrée, "Tout s'est très bien passé". Les neufs mois d'attente ont été sereins, l'accouchement s'est déroulé simplement, "presque" tout seul.

Le "presque", c'est juste un "petit forceps". Je tente de lui en faire préciser les circonstances. Mon intérêt semble la surprendre. Elle s'autorise du coup un récit détaillé, décrit très précisément toutes les étapes, les premières contractions ressenties à la maison, l'arrivée à la maternité, le monitoring, l'attente, l'immobilité, la péridurale salvatrice. Puis, au moment d'évoquer la dernière phase, son corps se met en mouvement. 

Elle mime bras tendus l’arrivée de l’obstétricien, suggérant d’immenses instruments de métal brandis par le médecin.

Repousse le bureau pour suggérer une puissante traction,

Zèbre l’air à grands coups de poignet pour expliquer l’épisiotomie,

Et conclut par de grands cercles de la main figurant le trajet d’une gigantesque aiguille venant joindre les chairs.

Quelque chose me dit que son excellent souvenir affirmé en conclusion mérite d’être un peu interrogé.

 

©Photo

 

 

 

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25 décembre 2012

Treize à la douzaine

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La fac qui accueille cette journée d'information sur les professions médicales a fermé ses portes pour le temps du repas. Nous somme priés d’abandonner nos stands pendant deux heures.

C’est ainsi que je me retrouve à errer au hasard des rues piétonnes… Une vitrine attire l’œil. Joyeuse, colorée, chamarrée, elle expose des ustensiles de cuisine et des éléments de décoration pour la maison.

L'apercevant de l’autre coté de la rue, un petit bonhomme traverse en courant pour venir écraser son nez sur la vitre.

Je le pense déçu de ne pas trouver les jouets qu’il devait imaginer de loin.

Mais il reste en contemplation et quand son père prend sa main pour poursuivre la promenade, il résiste
-"Papa, attend papa ! On pourrait entrer !
- Il n’y a rien d’intéressant pour toi dans ce magasin.
Mais le petit garçon insiste : Mais si, papa, mais si, on pourrait acheter des …des…. des fourchettes ! "

Et ça a l'air de lui faire vraiment plaisir !

 

©Photo

 

Le calendrier de l'Avent, c'est 24 cases, mais comme je ne sais pas compter, j'avais un 25ème billet. Suis heureuse d'avoir tenu mon pari en postant chaque jour (en y engloutissant l'ensemble de mes anecdotes joyeuses. Faudrait pas m'en vouloir si je n'écrivais que du sombre en 2013 !)

Comme j'ai pu vérifier qu'annoncer m'engage, voici la suite du programme :
Le prochain défi est prévu tout début janvier - le 1er si tout va bien - Un jeu d'écriture avec d'autres blogueurs sages-femmes.
Suivra ensuite un petit billet "promo" sur notre métier que j'espère vous voir largement relayer.

Merci à tous pour vos encouragements. Joyeux Noël !

 

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19 décembre 2012

Références...

 

6933072460_70381330b2_bElle est une mère heureuse et aimante mais l'implication physique de la maternité lui a été pesante. Elle garde un souvenir contraint de sa grossesse et de son accouchement ; se sentir ainsi soumise au bon vouloir de son corps  ! 

Le temps a passé. Avec bonheur, elle évoque pèle mêle le retour des bonnes nuits  "Ca change du biberon de deux heures du matin, hein ! ", rebondit sur sa ligne retrouvée "J’ai enfin pu virer mes fringues de femme enceinte" affirme que "C’est sur, je risque pas d’oublier ma pilule " et fait l’apologie de l’enfant unique, tradition familiale qu’elle a bien l’intention de respecter…

En me quittant un peu plus tard, elle lance "Au fait hier, j’ai vu un reportage sur les vêlages, j’ai pensé à toi "... 

 

©Photo Fourure

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17 décembre 2012

Comme sur des roulettes

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J'enchaine bus, TGV et couloirs du métro. En route pour tenir un stand dans une rencontre de sages-femmes, je transporte une lourde documentation, trop contente d'inaugurer ma valise à quatre roulettes. Elle m'économise bien des efforts, excepté dans les nombreux escaliers du métro parisien...

La rame arrive et je m'y engouffre. Il reste de la place sur les strapontins. Je m'y effondre sans grâce, ravie de récupérer pendant quelques stations avant d'affronter les prochaines marches.

Assis en face de moi, deux hommes, teint mat, barbe longue, front ceint de grands turbans. Des sikhs me semble-t-il. Leurs visages sont fermés, presque sévères. J'ai lancé un demi sourire resté sans réponse. De toute façon, j'ai accepté la règle parisienne, on ne sourit pas dans le métro pour ne pas passer pour une infâme provinciale, pire une touriste...

Ma valise toute neuve est posée devant moi. Le métro repart avec son habituel petit "coup de rein". Sauf que d'habitude, ma valise à deux roulettes ne bronche pas.

A quatre roulettes, elle s'élance à toute vitesse avant que je puisse réagir.  Mon voisin d'en face a juste le temps de tendre le bras pour l'intercepter avant qu'elle ne traverse tout le wagon.

En repoussant la valise vers moi, ça y est, il rigole franchement ! 

 

©Photo

 

 

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12 décembre 2012

Jackpot

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Nous quittons à pas rapides le centre de congrès qui abrite cette rencontre professionnelle. La journée passée nous a miné le moral.

De trop nombreuses communications assurées par de doctes docteurs religieusement écoutés. De trop gentilles sages-femmes prêtes à se réjouir chaque fois qu'une once de compétence leur est reconnue. Une parole accaparée par les mandarins et le présupposé que les processus physiologiques ne méritent pas d'être analysés.

Nous sommes censés vibrer de concert à la pathologie rare et savamment gérée par un protocole pointu.

Nous fuyons donc pour aller retrouver la voiture chèrement garée au parking voisin.
Devant nous, à la caisse automatique, un austère homme d’affaire, paré de tous ses attributs, costume et cravate sombres, chemise blanche et attaché case, s'apprête à payer.

Une fois son ticket avalé, des chiffres s'alignent sur l'écran numérique. Il cherche sa monnaie, n'en trouve pas mais, sûrement conforté par l’affiche annonçant "la machine fait l'appoint", glisse un billet dans la fente dédiée.

L'appareil cliquète un instant puis laisse tomber, une à une, un nombre conséquent de petites pièces jaunes. Si conséquent que le réceptacle déborde bruyamment. L'homme se baisse pour rattraper sa monnaie tombée au sol.

En se redressant, il nous lance un grand sourire «Vous auriez du jouer aussi ! »

Inattendue complicité qui égaye enfin notre journée.

 

©Photo

 

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08 décembre 2012

Fatigue

 

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C'est notre première rencontre et la dernière consultation d'une longue journée. Elle m'épelle son nom qui accumule les lettres comptant triple au scrabble. Je la fais répéter deux fois. 

Je bafouille à chaque phrase, cherche successivement stylo, roulette, m'interromps pour répondre à un appel, plante mon ordi en cherchant l'info demandée, raccroche en promettant de rappeler un peu un plus tard et ne retrouve plus mon stylo...

Je reprends la consultation. Elle me donne la date de naissance de son premier enfant, puis, quelques minutes plus tard, la date de ses dernières règles. Les deux coincident, à trois ans près. Elle s'amuse à le souligner : "Je vous le fais remarquer parce que dans l'état où vous êtes, vous allez croire ensuite que vous avez mal noté".

Je pourrais en être vexée mais son grand sourire atteste d'une sincère solidarité.

 

©Photo

 

 

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04 décembre 2012

GénérationS

 

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Une jolie brune passe la tête par la porte entrouverte du bureau.

- "Bonjour Lola, je suis Marie, la fille d'Agnès, tu te souviens ?
- ...
- Mais si, tu t'étais occupée de ma mère à la maternité. Et puis l'été suivant, tu étais venue passer quelques jours à la maison !
- Heu...mais c'était quand ?
- Pour la naissance de mon petit frère
- Il a quel âge ton petit frère ?
- Dix huit ans
J'assure, assez soulagée que le temps qui passe ne soit pas ainsi marqué par l'évocation d'un jeune majeur,
- Ah non c'est pas possible, il y a dix huit ans, je n'étais pas ici.
- Non, non, je sais bien, ma mère a accouché à Chateauroux.
Je me tasse d'un cran sur ma chaise. Finalement, le temps qui passe est bien passé...
Elle continue à égrener ses souvenirs
- Tu jouais avec moi dans les couloirs de la maternité...

Au fil de son évocation, mes souvenirs reviennent. J'avais sympathisé avec ses parents. A l'époque les femmes restaient hospitalisées douze jours après la naissance, ce qui nous laissait largement le temps de nouer des liens ! Comme ils venaient de loin, la famille avait campé dans la chambre toute la durée du séjour. Marie était une charmante petite fille d'une dizaine d'années qui m'accompagnait dans mon travail quand mon occupation du moment s'y prêtait.

L'échange est chaleureux. Je prends des nouvelles de ses parents que je resitue maintenant très bien, puis elle me parle des études de son frère.
- Et toi comment vas tu ?
- Moi, je suis enceinte !! clame t'elle joyeusement en désignant son ventre légèrement bombé... C'est pour ça que je suis là, je suis venue voir ta collègue.

Et elle poursuit avec enthousiasme
- Oui parce que je me souvenais bien de toi, et comme je savais que tu étais ici alors je me suis dit que j'allais voir ton associée, que si elle travaillait avec toi, elle devait être sympa... Parce que toi, je ne pouvais pas venir te voir, toi tu es la sage-femme de ma mère"...

 

 

©Photo

 

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27 août 2012

Max

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Max ça fait plus de trente ans que je le connais, ou presque 50 ans. Ca dépend comment on compte. Quand j'étais toute petite fille, il me faisait sauter sur ses genoux. C'est ce qu'il avait raconté dès le premier repas d'équipe, le jour de ma première garde dans sa maternité. Moi fraîchement diplômée, en quête de légitimité professionnelle... le coup du "à dada", ça m'avait pas vraiment aidée.

Max, ami de mes parents, révélateur miraculeux avec Nicole, sa compagne sage-femme, qui permit à ma mère de découvrir le bonheur d'un accouchement heureux, joyeux et -presque- sans douleur après deux mises au monde calamiteuses. Max que j'ai connu enfant puis perdu de vue. Max que j'ai retrouvé 20 années plus tard grâce aux hasards de la vie, mais était-ce vraiment un hasard ? Le CHU qui m'avait formée ne voulait plus de moi et l'offre d'emploi signée de son nom venait juste d'être affichée sur le panneau de liège de l'école.

Max, coeur et maison grands ouverts, passionné, généreux, enthousiaste, confiant, optimiste. Max, son amour des femmes, sa folie douce, ses coups de gueule. Militant de la cause des femmes, il a été parmi les pionniers de  nombre de combats, accouchement sans douleur, contraception, avortement, naissance sans violence, naissance respectée... 

J''ai quitté sa maternité il y a bien longtemps. Mais je sais ce que je lui dois. Il m'a offert un nouvel horizon.

Max est mort ce week-end.

Max tutoyait tous les membres de son équipe sauf quand il les engueulait. Le vouvoiement nous annonçait son ire tout comme sa voix tonnant dans les couloirs de la maternité, clamant le prénom de la désignée coupable. Sans savoir pourquoi,  je faisais l'inverse. Je le vouvoyais au quotidien, le tutoyant quand j'étais fâchée contre lui.

Max Ploquin, vous m'emmerdez à être mort.

 

NB : Cette maternité, je l'évoque aussi ici et encore là...

 

 

 

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17 février 2012

Fragile

 

2409012938_c6729e3679_zTatoués, percés, crêtés, ils ne passent pas inaperçus. 

Ils attendent leur premier enfant avec bonheur, s'émeuvent des premières sensations, imaginent les mois à venir, s'interrogent sur leur compétence parentale. Habituelles réflexions partagées par de nombreux couples.  

Pourtant... réactions un peu vives, critiques à peine voilées, au fil des mots se révèle leur totale défiance vis à vis du monde médical.  

L’un comme l’autre ont une santé fragile, l’un comme l’autre se heurtent à un système de soin qu'ils ressentent comme brutal. Ils dénoncent une médecine indifférente et riche en préjugés.

Si elle a cessé de fumer depuis le début de sa grossesse, lui n’y parvient pas. Ce serait pourtant nécessaire. Un asthme sévère l’amène régulièrement aux urgences. Une fois soulagé, il en ressort avec un traitement, les consignes d'un suivi régulier et d'arrêt du tabac. Tous conseils qu'il s'empresse de ne pas suivre.

Le dernier pneumologue, consulté il y a plusieurs années, lui aurait annoncé qu'il mourrait trop vite de l’action conjuguée de son asthme et de son tabagisme… Provocation volontaire pour le faire réagir et le mettre en face de choix essentiels ? Lui l’a entendu comme une fin de non-recevoir.

Du pré au post natal, notre chemin commun durera une année. J'ai très naïvement espéré le convaincre de mieux se soigner, cherchant le spécialiste qui l'accueillerait sans jugement abrupt, espérant que l'accompagnement respectueux de la grossesse restaurerait sa confiance dans le milieu médical.

Peine perdue.

Il néglige tout suivi, consentant à se rendre aux urgences lorsqu'une crise plus grave le met à bout de souffle...
Il n'a pas trente ans et ne peut monter des étages sans faire étape à chaque pallier.

 

©Photo

 

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03 décembre 2011

Mal lunée

 

Le bus bondé nous bringuebale à travers la ville. L’humidité qui s’échappe des vêtements trempés de pluie et la chaleur des corps pressés les uns contre les autres le transforment en serre tropicale. Je me fraye un chemin en essayant de ne pas perdre l’équilibre malgré les puissants coups de freins et m’échoue contre le siège de trois retraitées assises en file indienne.

Elles sont vêtues à l'identique, parka imperméable, veste stricte, jupe droite, collant épais et larges chaussures à semelles compensées. Noir de jais ou roux flamboyant, leurs cheveux permanentés gomment le prévisible poivre et sel.

Elles débattent avec cœur de la qualité de leur sommeil. La dernière nuit n’a pas été bonne.

« Evidemment s’écrie la première, c’était la pleine lune. C’est bien connu, la pleine lune ça a de l’effet sur le sommeil. Je ne dors jamais les nuits de pleine lune ».
Sa voisine renchérit « C'est pas seulement la pleine lune, à la lune noire c'est pareil. »
La troisième « Peut-être bien que c’était la pleine lune hier, mais moi je dors mal depuis trois jours ! ».
Et la première de conclure « Normal, la lune ça joue trois jours avant et trois jours après. »

On pourrait remplacer insomnie par accouchement, les débats seraient tout autant passionnés et les avis tout aussi péremptoires...

 

NB: la lune n'a aucune influence sur les accouchements

 

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