10 septembre 2009

Circulez

Elle s’est rendue à la maternité pour une visite de terme dépassé.
Quelques contractions se sont installées discrètement. Rien de suffisamment présent pour l’aider à anticiper la suite des événements. Allongée, monitoring branché au ventre, elle est en train de discuter avec son homme de la meilleure façon d’occuper cette journée une fois la consultation terminée.

A l’examen, il s’avère cependant que les contractions font leur effet et que le col commence à se dilater.
L’annonce «ce sera pour aujourd’hui» la plonge dans un abime d’incrédulité.

Mais ce qui nourrit ma propre perplexité lors de son récit, c’est la petite phrase adressée au père juste après cette annonce « rentrez chez vous manger, et revenez ensuite, pour le moment il n’y a rien à voir»

Comme si la naissance n'était qu'un spectacle.
Comme si un père venait simplement s’assurer que l’enfant est issu du ventre de sa compagne.
Comme si enfin, comme si surtout, un homme et une femme n’avaient rien à partager dans ces derniers moments à deux avant l’émergence du tiers.

La parole médicale apparait trop souvent incontestable. Le père a obtempéré.

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03 septembre 2009

Agenda

Il commence par expliquer qu’il est un homme très important et donc très occupé. Son planning est plus que chargé et il a libéré une journée afin d'être présent à l’accouchement.
C'est donc son agenda qui impose le déclenchement et détermine sa date.

Dès l’accueil, la sage-femme perçoit les réticences de la future mère. Mais de quel droit s’immiscer dans un choix qui appartient au couple ? Il n’y a pas de contre-indications médicales et le terme est suffisamment proche. Refuser l’intervention serait une prise de pouvoir toute aussi inacceptable que celle que cet homme exerce sur sa compagne. Que dire sans abuser de la position de soignant ?

Elle sonde doucement le terrain, tend quelques perches et profite de ses explications sur les modalités du déclenchement pour demander à la mère si elle s'y sent prête.
Sa réponse évasive vient enfin interpeler son compagnon : «Tu veux qu’on attende un peu ma chérie» ?
Soulagée, elle acquiesce avec enthousiasme.

La sage-femme se sermonne intérieurement pour son jugement aussi hâtif que négatif.
Mais il ajoute : «pas de problème, on va se donner un petit quart d’heure»

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31 août 2009

Demandez le programme

« Faut-il programmer le jour et l'heure de son accouchement ? »
C'est le titre d'un article paru dans une revue féminine il y a déjà quelques temps. Un médecin y affirmait : «l'accouchement programmé offre une plus grande sécurité pour la mère et l'enfant car la présence de l'équipe médicale est assurée».
Naïvement, vous pensiez  que c'était aux équipes de se tenir prêtes à accueillir les couples à toutes heures du jour ou de la nuit ? Que nenni ! Voici que les femmes enceintes se doivent d'être disponibles à notre convenance.

Quelques lignes plus loin, le même auteur précise «il n'y a pas de bénéfice médical réellement prouvé».
Avec un mauvais esprit certain, je m'empresse de rapprocher ce constat de la « présence assurée de l'équipe ».
Devons-nous en conclure que nous ne servons pas à grand-chose ?

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27 août 2009

Crampe

Certaines phrases énoncées par mes pairs, mal vécues, mal reçues, simplement maladroites ou réellement assassines, me sont parfois rapportées.
Le souvenir est subjectif et le récit qui nous est donné peut s’éloigner de toute réalité. Je m’abstiens donc de les commenter dans la vraie vie.

Mais je ne manquerai pas de les évoquer sur la toile.

Tant qu’à épingler les professionnels, inaugurons le thème par un peu d’autocritique.

C’est par le biais d’un film que je peux raconter ce qui suit, car, bien évidemment, je ne me  suis pas entendue prononcer ces mots.

Cette naissance est longue et difficile, accompagnée par une famille extrêmement présente, voire envahissante, caméra au poing.  L’offre d’un café réussit finalement à entrainer tout ce beau monde hors de la pièce.
Une IVG précédente, secret trop bien gardé, pesait sur l’avancée du travail. L’intimité retrouvée lui permet enfin de lâcher prise. Au bout de ces trop longues heures, elle ressent le besoin de pousser.

Elle s’est installée de façon asymétrique, en torsion, une jambe presque tendue, l’autre très fléchie. Son cri sourd accompagne chacune des contractions.  Une masse de cheveux noirs commence à poindre.
Soudain, elle tend son autre jambe et le cri s’articule « j’ai une cram-am-pe ! ». Je m’empresse de masser et étirer son mollet pour faire cesser la contracture.

Jusque là rien que de très normal…
… sauf la phrase prononcée dans le même temps : « ah ben ça, c’est pas le moment ».

Empathique et soutenante.

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17 août 2009

A la maison

Quelques journées passées avec une amie, sage-femme elle aussi, exerçant à domicile...

Fin de matinée, entre deux consultations, un appel : elle vient de perdre les eaux.

Une route sinueuse nous amène chez eux.  Elle n'a que peu de contractions, tourne et vire dans la maison, en attente. Son compagnon s'occupe en cuisine et nous propose de partager leur repas. On parle de tout et de rien, du temps qu'il fait, du bébé à venir, de l'ainé justement parti 24 heures chez des amis.
Deux heures s'écoulent au même rythme que le liquide amniotique, tranquillement.
Cela laisse le temps d'envisager d'autres visites.

Quelques virages plus loin,  une maison joyeuse. Une mère s'y repose, son nouveau-né d'hier auprès d'elle... Autour d'un café, on parle de tout et de rien, du bébé, de cette autre naissance qui s'annonce dans la maison presque voisine, du temps qu'il fait... Tout va bien.

Autres virages, autre famille. L'enfant a deux semaines et son père demande à être rassuré sur sa croissance. La petite est potelée et les seins de sa mère lourds de lait.  Allez, on la pèse pour faire plaisir au papa... ça lui fait plaisir. Vous prendrez bien quelque chose ? On parle de tout et de rien.

Retour dans la première maison en fin d'après midi. Les contractions sont un peu plus présentes, pas encore suffisamment ; quelques granules sont proposés pour aider le travail à s'installer. Il faut se donner le temps.
C'est l'heure du repas et le papa nous invite à nouveau autour d'un plat de pâte. La soirée est douce.
Les heures passent, les contractions s'installent, trop pour repartir, pas assez pour que ça avance vraiment. Chacun tente alors de se reposer un peu

Une heure. Un son modulé... les contractions sont maintenant bien là.
Elle marche, prend un bain, en ressort... une musique qu'elle n'entend plus tourne en boucle sur la platine.
Petit café pour tous sauf elle, déjà dans un autre monde, isolée,  il n'est plus temps d'autre chose que d'accoucher... Elle accompagne chaque contraction d'une psalmodie, quelques mots, toujours les mêmes, comme un mantra. Le son va crescendo puis redescend. Accrochée au chambranle d'une porte, elle s'étire et se balance.

Plus tard, elle s'est accroupie, la tête du bébé juste là, posée sur le périnée. Le père pleure déjà... Aucun mot, aucune "consigne", juste la confiance, notre certitude à tous qu'elle sait «faire», sa tranquille assurance en son corps agissant.
Le bébé glisse dans un souffle.

C'est une fille, elle porte un nom d'étoile.

Je sors sur la terrasse, le ciel est bleu profond.
La douceur de la nuit.
La vie
Vraie

PS : afin de ne pas nourrir la vindicte des détracteurs de la naissance à domicile, je tiens à préciser que la surveillance « technique » du travail a eu lieu. Mais les gestes sont si mesurés, retenus, dans le respect de ce que vit la femme, soucieux de ne pas la déranger... qu'ils en deviennent presque invisibles.

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13 août 2009

Désemparé

Elle est en travail depuis plusieurs heures… le vit bien… centrée, recentrée sur ses perceptions, silencieuse, à l’écoute d’elle-même, cherchant la meilleure adaptation possible au cheminement de son enfant  …
Elle bascule et ondule au rythme du travail utérin.
Sereine
… mais muette.
Pas de place pour les mots, l’impérieuse nécessité de n’être qu’à elle-même.

A ses cotés, il est agité, désemparé, aussi anxieux qu’elle est sereine.
Il en arrive à réclamer pour elle une péridurale.
Elle quitte son silence pour préciser qu’elle n’en veut pas.
Il insiste.
Elle persiste, secoue la tête avec exaspération.
Il revient à la charge, quémandant mon soutien.
Et comme je souligne son refus, il rétorque furieux : « Vous voyez bien qu’elle n’est pas en état de décider !»


Si !

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