21 avril 2011

Inutile

Chaque week-end, le numéro d’une sage-femme est indiqué sur les répondeurs de tous les cabinets des environs. Cette organisation préserve nos temps de repos tout en assurant les rares suivis de grossesses nécessitant un passage quotidien ou les visites aux accouchées sorties rapidement de la maternité.
Cette semaine, c’est moi qui m’y colle. Le dimanche s’annonce calme mais je reste au bout de mon portable au cas où…

Le cas où, c’était elle. Une voix angoissée «Pardon de vous déranger mais j’ai besoin d’être rassurée».
Enceinte de six semaines, elle perd du sang depuis la veille au soir, sans facteur déclenchant ; saignements peu abondants mais continus. Evidemment, son inquiétude est grande.

Elle appelle d’abord SOS médecins. Le praticien venu la voir l’examine mais ne peut la rassurer sur l'évolution de sa grossesse sans examen complémentaire. Il lui prescrit une échographie.
L'hôpital contacté ensuite refuse de la recevoir un dimanche puisqu'elle ne se vide pas de son sang. L’interne de garde a justifié son refus «A ce stade, on ne peut rien faire». Effectivement ces saignements peuvent être sans importance ou annoncer une fausse couche mais la médecine est impuissante à protéger une grossesse débutante.
Ce n’est donc pas une urgence et son angoisse devra attendre le lendemain...

Alors elle tente de joindre une sage-femme et c’est mon numéro qu’elle trouve.
Enfin une oreille. Elle se plaint du médecin venu pour rien, de l’hôpital qui refuse de l'accueillir, de la PMI (qui suivait sa grossesse précédente) fermée le week-end. Elle demande à ce que je vienne écouter le cœur de son "bébé". Mais c’est impossible, les battements cardiaques sont inaudibles à ce terme.

Mon inutilité l'excède. Je me fais vertement reprocher de ne pas disposer d’appareil d’échographie. Dernier maillon de la chaine, elle déverse sur moi toute son amertume. Puis elle raccroche, furieuse.

Je la sais seule avec sa peur.

Posté par 10lunes à 08:00 - - Commentaires [17] - Permalien [#]
Tags : ,


02 octobre 2010

Pour Ambre

Ambre est sage-femme. Ambre attendait un enfant. Parfois, la vie ne veut pas et Ambre pleure.
Elle ne devait pas pleurer assez fort aux yeux de l'anesthésiste puisque ce sombre idiot mais néanmoins "collègue" a démontré en trois lettres son impensable inhumanité*.


* comme le lien, ne fonctionne plus, j'ai demandé à Ambre l'autorisation de copier son texte ici.

Abruti d’anesthésiste
Publié le 1 octobre 2010 par ambresf

la grossesse qui ne s’évacue pas, malgré les médocs et les contractions.
l’épée de damoclès du bloc dans quelques jours.
et la consultation préventive d’anesthésie.

il prend une feuille, note mon nom, mon prénom, ma date de naissance, ma taille, mon poids.
et à côté du motif, écrit: « IVG »

en me disant: de toute façon, c’est la même chose.

Posté par 10lunes à 11:46 - - Commentaires [17] - Permalien [#]
Tags :

13 septembre 2009

Le temps des pleurs

Ils sont très en retard et je ne peux m’empêcher de leur en faire la remarque, précisant que nous n’aurons que peu de temps.

Elle s’est assise, ou plutôt recroquevillée, sur le fauteuil. Lui est à ses cotés, silencieux. Il m’est facile de comprendre que mon accueil sans chaleur ne suffit pas à expliquer leur mutisme. Je leur présente mes excuses et affirme ma disponibilité.
Ses yeux s’emplissent de larmes. Elle tente une phrase mais sa voix éteinte par l’angoisse est à peine audible. Elle l’implore du regard. Alors c’est lui qui raconte, tourné vers sa compagne, tendu vers elle et sa souffrance.

Et c’est une sale histoire.
Un enfant espéré depuis des années,  l’attente d’abord, puis les examens, le diagnostic de stérilité et le laborieux parcours de la procréation médicalement assistée.

Enfin, une grossesse survient. Le premier contrôle échographique révèle deux embryons. Dès l'annonce de la gémellité, elle est envahie par l’inquiétude. Elle avait perdu toute confiance dans sa capacité à porter un enfant, alors deux…

Elle me contacte peu de temps après, craignant une  fausse couche. Devant l’immensité de son angoisse, je la renvoie vers un médecin échographiste ( il est trop tôt pour entendre les battements de cœur) et lui propose cependant de nous voir rapidement. Après l’échographie, rassurée, elle souhaite différer le rendez-vous.

Nous sommes donc à cette première rencontre, programmée depuis plus de deux mois. Elle tombe bien ou mal, c’est selon. Car depuis peu, ils ont appris que l’un des bébés, atteint d’une grave malformation, ne pourrait survivre. La question est maintenant de savoir quand il va cesser de vivre et quelles conséquences cela aura pour son jumeau. Devant le risque, les médecins proposent une interruption sélective de grossesse sur le fœtus atteint, mais ce geste n’est pas dénué de danger pour le second.

Eux sont perdus devant cette alternative - agir ou laisser faire - qui n’en est pas vraiment une.

Ils sollicitent mon avis. Je ne peux en rien les guider. Je ne connais du dossier que ce que le père m’en rapporte et cette situation est de toute façon bien éloignée de mes compétences.

Je ne peux leur offrir que peu, mon temps et mon écoute ; dans le tourbillon diagnostique et la difficulté de choisir une stratégie «thérapeutique», l’équipe qui les prend en charge, si elle fait preuve d’une grande humanité, manque de temps pour les accompagner.

Elle pleure longuement, sans bruit. Il ne la quitte pas du regard, souffrant plus encore de sa souffrance à elle que de sa peine à lui. Le temps s'étire en silence.
Ils repartent avec ma promesse d’être disponible autant que nécessaire.

Elle me contactera une dernière fois quelques semaines plus tard pour me donner l’épilogue. Comme on le craignait, l’interruption sélective a entrainé le décès du deuxième jumeau… elle vient d’accoucher de ses deux enfants morts.

La vie est parfois chienne.

Posté par 10lunes à 11:03 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , ,

25 août 2009

Fausse-couche

Elle a laissé un message pour annuler la consultation. Un curetage, hier. Il n’est plus nécessaire de se voir mais elle aimerait cependant me parler.

Je l’appelle et elle répond d’un ton léger. Derrière elle, les bruits joyeux de son premier enfant qui joue et chantonne. Oui, elle va bien, « ça » s’est bien passé…

Elle raconte « l’œuf clair », découvert lors de l’échographie. Elle me répète aussi les quelques mots accompagnant l’annonce pour la dédramatiser : «la grossesse s’est arrêtée très précocement, à son début».

Très tôt donc. Mais cette première échographie se réalise vers la fin du premier trimestre. Cela faisait bientôt trois mois qu’elle se pensait enceinte, imaginait son petit, se projetait dans une vie avec deux enfants…

Ce n’est pas en décomptant le nombre de cellules embryonnaires que l’on peut calculer le poids de la peine.
Je lui dis simplement qu’elle a le droit d’être triste.
Et ça lui fait du bien.

Posté par 10lunes à 11:05 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : ,