03 octobre 2013

Solitude

 

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Mardi soir, j'ai voulu jeter un œil sur Babyboom. Pas téméraire, j'allume la télé sans m'installer devant; juste un fond sonore accompagnant mes dernières occupations de la journée. Je vaque d'une pièce à l'autre, m'éloigne et perds le fil, me rapproche et entends une femme s'effondrer à l'annonce de la mort de son bébé - c'est bon pour l'audimat ça coco - puis les remarques à haute teneur philosophique -la vie, la mort, tout ça - d'un membre de l'équipe.

Besoin d'une pause. 

Un peu plus tard, je recroise mon écran. Une femme est seule dans une salle qui n'a de nature que le nom - qualificatif initié par la rédaction ? Elle gémit, pleure, se tord. Elle est seule, très seule.
Toute seule ? A un détail près, l'objectif de la caméra qui nous rend complices et voyeurs. Nous sommes des milliers à contempler son immense solitude. 

Besoin d'une pause. 

Je reviens ; son homme est avec elle, visiblement démuni devant sa détresse.

Besoin d'une pause. 

C'est le moment du changement d'équipe. L'une des sages–femmes explique à la relève que cette femme est là depuis le matin (il est 20 heures) qu'elle espère une péridurale depuis trois heures mais que des urgences ont retenu l'anesthésiste. L'anesthésiste oui, mais d'autres semblaient disponibles ? C'est en tout cas ce que laissent penser les indiscrètes caméras. Pourtant, personne n'a été présent aux cotés de cette femme pour la soutenir, la rassurer, l'accompagner… (ou ces images n'ont pas été retenues au montage ? *)

Coup de sonnette ; une sage-femme prenant la garde va voir. Nous voilà à nouveau dans la salle "nature". L'attitude de la mère fait clairement penser qu'elle est en fin de travail. La sage-femme l'examine, confirme l'imminence de la naissance.

Une femme sur le point de mettre son enfant au monde, une sage-femme. On espère un instant que la situation va s'adoucir, que la présence chaleureuse de l'une va apaiser l'autre, lui permettre de vivre une fin d'accouchement plus sereine, quelque chose de doux et d'humain qui viendrait compenser la solitude des heures précédentes.

Pas du tout.

Tout s'enchaîne ;  allongée,  jambes dans les étriers, poussée bloquée. Aucun mot de réconfort.  La compassion de la sage-femme se résume à cette annonce "Vous allez avoir très très très mal mais ce sera bientôt fini".

En moins de vingt minutes, le bébé naît. Les cris qui ont accompagné sa naissance sont bien des cris de douleurs, ceux d'une femme enfermée dans sa solitude, entre une sage-femme induisant plus de souffrance encore par ses paroles négatives, une auxiliaire tentant quelques mots d'accompagnement et s'affairant à rabattre le drap pour préserver sa pudeur** et un homme perdu devant l'épreuve que traverse celle qu'il aime.

Des gestes, de la technique, du savoir faire… mais quel savoir être ?
Une naissance déshumanisée.

Pause définitive.

 

NB: après la naissance, le père essuie ses larmes et s'éloigne un peu, tournant dans la salle pour cacher son émotion. La caméra le suit pas à pas, sans plan de coupe. Les autres cadres sont fixes et l'on pourrait croire que les monteurs visionnent les images plus tard. La caméra suivant le père prouve que quelqu'un est bien là, partageant l'intimité de la naissance en direct, tout en se faisant totalement oublier du fait de son invisibilité.



*pour avoir décortiqué certaines mises en scène de la première saison... je reste prudente.

** pas de souci, la télé veille. Lorsque la jeune femme s'agite au point de dévoiler un coin de fesse, il est pudiquement flouté par la prod.

 

 

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14 mai 2013

Addendum

 

58518662_c2ebeaed2e_bCertains se sont sentis blessés par le billet précédent. D’où ce nouveau billet pour clarifier ma position.

Loin de moi l’idée que les sages-femmes soient les seules en capacité de…  La plupart de nos actes peuvent être assurés et parfaitement assurés par d’autres professionnels.

Je souhaitais souligner ce qui donne sens à notre métier. Tout ce que nous faisons peut être fait par d’autres mais nous sommes les seules à pouvoir faire tout cela. Cette compétence transversale permet une  continuité dans une prise en charge qui peut sinon se révéler très morcelée et donc très morcelante. Notre profession n'a d'intérêt que par la -relative - cohérence qu'elle apporte.

Mais le billet évoquait surtout une rationalisation des soins si extrême qu’elle en devient déshumanisante. Et si la disparition des sages-femmes n’est que pure fiction, la tarification à l’activité (T2A pour les intimes) est bien réelle. Cette façon d’alimenter les budgets des établissements de santé prend principalement en compte les actes réalisés. Un document de l’IRDES (Institut de recherche et de documentation en économie de la santé) rappelle cette volonté économique : " En tant que mode de financement, la T2A n’a aucune vocation à assurer une couverture optimale des besoins ni à améliorer la qualité des soins". Gloups.

Pour réduire les coûts, les maternités ferment et les naissances se concentrent dans les établissements restants. La santé devient un produit comme un autre. Le terme "économie d’échelle" est d'ailleurs employé pour justifier les restructurations. "Une économie d’échelle est l’accroissement de l’efficience d’une entreprise grâce à la baisse du coût unitaire des produits obtenue en augmentant la quantité de la production". Gloups bis.

Les sages-femmes  - comme les autres professionnels - sont sous pression. Les maternités travaillent à flux tendus. Certains jours, les entrées sont moins nombreuses et les femmes bénéficient d’un accompagnement attentif. Le lendemain, les naissances se pressent et le rythme se doit d’être rapide car sinon, les prochaines accoucheront dans le couloir.

Pour réduire les coûts, on réduit aussi le nombre de soignants. Nous nous éloignons chaque jour un peu plus du très utopiste mais très sensé "Une femme une sage/femme" revendiqué dans nos manifestations. Les équipes doivent se démultiplier. Les écrans centralisés permettent de surveiller d’un œil ce qui se passe dans les  salles voisines, la péridurale est censée pallier l’absence d’accompagnement (comme si celui-ci ne concernait que le vécu douloureux), les temps de présence sont réduits, les explications données rapidement parce que d’autres femmes attendent. Chacun ne peut se concentrer que sur ce qu’il a à faire. Mais "prendre soin" peut-il se résumer à une succession d’actes ?

Les liens de l’article précédent sont tous réels. Il existe des écrans centralisés, des maternités se félicitant d’avoir la télévision en salle de naissance, des sites pédagogiques prêts à pallier nos explications trop succinctes… il y a bien des inventeurs faisant breveter un appareil mesurant la dilatation du col et des obstétriciens défendant la programmation de l’accouchement « Grâce à la programmation, les sages-femmes peuvent organiser les salles de travail et gérer leur effectif en tenant compte du nombre de parturientes programmées ». Gloups ter.

A la fin une mère et un enfant quittent la maternité en bonne santé et nous sommes censés nous en féliciter. Le pouvons-nous vraiment ?

Oui, le monde glaçant décrit dans le billet précédent n’était que fiction, mais pas pure imagination. Juste un sinistre puzzle fait de petits morceaux du pire de ce que nous vivons déjà.

Il est urgent de s'atteler à un nouveau puzzle conjuguant de petits morceaux du meilleur !

 

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PS : En dehors du premier (Irdes), tous les liens de cet article renvoient vers d'autres billets plus anciens. Comme le signe que rien ne change... Quand est-ce qu'on se bouge  ?

 

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12 février 2013

Gagner

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Nous proposons aux parents de les suivre à la sortie de la maternité. Un accompagnement postnatal de quelques semaines qui permet de répondre aux interrogations multiples, de soutenir un allaitement, d'accueillir les inquiétudes, les doutes, la fatigue, les grands bonheurs et petits malheurs coutumiers de l'arrivée d'un nouvel enfant.

Ce bébé et sa famille sont suivis par une collègue. Absente cette semaine, elle m’a demandé d’assurer l’intérim.

Les débuts ont été chaotiques, obligeant à conjuguer mises au sein, biberons de lait maternel et de lait artificiel. L'examen de l’enfant est depuis tout à fait rassurant, il est tonique, vigoureux et la balance confirme à nouveau une prise de poids plus que correcte. Mais bien que la courbe monte en flèche, ses parents restent très vigilants au rythme et heures des tétées et biberons.

Je glisse que l’on pourrait sûrement simplifier un peu maintenant que tout s’est normalisé, supprimer le lait artificiel, augmenter les mises au sein.

Je sens le blocage et  n'insiste pas, liant leur réticence à mon irruption dans une relation établie de longue date avec une autre sage-femme.

Elle me donnera la bonne clef peu après. "Je sais bien que je suis trop fixée sur le poids, que tout va bien, que je pourrais supprimer les biberons progressivement. Mais, et elle me désigne son ainé - atteint d’une pathologie assez lourde - petit bonhomme rieur occupé à faire rouler ses camions entre les pieds des chaises,  le premier signe de sa maladie, ça a été la perte de poids."

 

 

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19 janvier 2013

Lol :(

 

6183597043_f98bdc56fb_b (1)Au début, je l’ai juste tweeté, évoquant une insondable stupidité méritant une péridurale du cerveau.

Et puis j’ai vu ce truc multirelayé par divers médias web, sites de vulgarisation médicale, sites "d’information" dédiés au féminin, pages facebook... La pseudo info est même arrivée dans ma boîte mail perso. J’ai lu des commentaires amusés, des admiratifs, des "Comme ça, ils sauront ce que c'est", des Lol et autres mdr...

Tout ça pour quoi ?

Pour une émission de télévision (Pays-Bas) à la noix où deux jeunes mecs se font poser des électrodes sur les abdominaux et subissent des stimulations électriques allant grandissant, soit-disant pour leur faire vivre ce que vit une femme lors d’un accouchement. 

L'extrait qui circule commence par des images de vraies naissances, sonorisées comme il se doit de bruits divers et cris plus ou moins étouffés. Au passage, j’aimerais qu’on rétablisse cette vérité : le cri de la poussée n’est pas corrélé à la douleur ; il  permet l'ouverture du périnée au passage de l'enfant. Une efficace protection du dit périnée prévue par dame nature.

On enchaîne sur des images des deux jeunes cons, plutôt hilares au début, et puis de plus en plus tordus de douleur.

Qui pourrait imaginer que les contractions utérines seraient équivalentes à des abdos trop sollicités ? Le mécanisme de l’accouchement est physiologique, le muscle répond normalement à une demande pour laquelle il est prévu. Rien à voir avec ce simulacre où les muscles sont artificiellement tétanisés.

Et puis, y aurait une  sage-femme… Elle tient la main, suggère des positions, cale un oreiller, masse, respire avec "l'accouchant". Toutes choses pouvant réellement aider lors d’un vrai travail utérin ; mais on joue à quoi là ??  En quoi un coussin préservant l’ouverture du bassin par la rotation externe des fémurs pourrait-il soulager une crampe ?

Ça doit se sentir, cette émission m’a mise en rogne. Parce qu'elle fait du spectaculaire racoleur en prétendant faire du scientifique, parce qu’en filmant ce simulacre d’accompagnement, on dénigre ce travail essentiel qui permet à une femme de lâcher prise pour laisser son corps s’adapter au mieux.

Le travail de mise au monde, mêlant corps et psyché, est autrement plus complexe que ce que veut nous faire croire cette piteuse blague à la fois sadique et potache.

 

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14 novembre 2012

Taire

 

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Fin de matinée, fin de consultation. Elle se penche pour extirper un porte-carte de l’immense besace posée sur le fauteuil voisin, murmure quelques mots, inaudibles, se tait, continue à farfouiller. Mais un très neutre «Vous souhaitiez ajouter quelque chose ?» libère un flot de paroles. Elle évoque son couple, dérive sur celui de ses parents  puis, sautant de génération en génération, convoque tout son arbre généalogique.

Son récit la submerge. Je l‘écoute, tendue vers elle, attentive à l’accompagner du regard, de quelques mots. Dans sa famille, aussi loin qu’elle remonte, naître fille n’est  que très lourd fardeau. Ni bonheur ni plaisir mais renoncements, sacrifices, maltraitances ; la féminité est une malédiction.

Petit à petit, ses mots et ses pleurs se tarissent. Elle s’en va.

Moi qui peux me retrouver l’œil humide au simple récit d’une naissance un peu chaotique, d’une désillusion modeste, je me sens étonnamment calme.

Je m’affaire à ranger un peu avant d’aller manger ; mes pensées vagabondent…

Un peu plus tard, ma collègue psychologue passe la tête à la porte et s’invite à une causerie informelle. Nous parlons de tout et de rien. Sa question anodine « Tu vas bien toi ? et ma réelle surprise en m’entendant répondre : Pas du tout…»

Ce sont maintenant mes larmes qui coulent en évoquant les grandes lignes de ce que je viens d’entendre.

Elle écoute, me relance quand je bute, des mots légers, à peine posés ; mes émotions se décantent. Je suis inquiète pour les filles de cette patiente, pour la petite dernière à peine née. Comment leur mère pourra-t-elle les préserver de cette lourde généalogie alors qu’elle la subit encore au quotidien ?

Elle m’aiguille doucement sur ce que je pourrais lui dire. Il ne s’agit que de signifier à cette jeune femme que je l’ai entendue, afin de pouvoir l’orienter ensuite vers des lieux d’aide et de soutien. Je bataille, je m’entends batailler sur ce que je ne peux pas dire, sur ce que je pourrais mal dire, trop dire…

Toujours par touches légères, elle révèle le décalage entre mes peurs et les quelques mots suggérés.

Je ne cède rien, en appelle à ma fonction de sage-femme, à mes "limites de compétence"...
... puis soudainement mon malaise prend sens.

Cette autre mère il y a longtemps, son histoire plus que difficile ; cette femme que j’avais accompagnée pendant de longs mois, qui m’avait donné sa confiance, raconté son passé, ses blessures…

Je me revois précisément quelques quinze années plus tôt ; le lieu, l’heure où je reçois son appel. Elle est inquiète  pour son bébé. En l’écoutant, une évidence s’impose à moi, les symptômes de l’enfant sont une mise en scène de l’histoire maternelle.

Si fière d’avoir trouvé le lien, de comprendre ce qui se joue, je lui assène mon interprétation en une seule abrupte phrase.
Je le regrette dans l'instant mais il est déjà trop tard. Le fil est brisé.

Me reste la mémoire de ma jouissance à "savoir" s'entrechoquant avec la violence de ce que je lui imposais.
Me reste la culpabilité.
Ce matin-là, le souvenir de cette femme a croisé la route de celle qui venait de quitter mon bureau.



 

©Photo

 

 

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06 janvier 2012

Pas touche !

3458656069_18418e186bDe passage à la maternité, une de mes collègues et amies m’interpelle, elle souhaite me parler d’une patiente… Nous nous éloignons un peu du brouhaha des "transmissions" accompagnant le changement de garde.
Elle m’interroge sur une jeune femme dont j’ai suivi la grossesse
«- Elle était comment ?
 - Euh, comment ça comment ? Elle était… normale ! Mais pourquoi ta question ? »

Présente à l'accouchement, elle a accompagné longuement cette mère qui ne souhaitait pas de péridurale.
Postures, étirements, bain… La dilatation avance tranquillement. Puis le travail change de cadence, les contractions s'intensifient. La mère se plaint de son dos. Espérant la soulager, la sage-femme commence à la masser.
Un cri « Ne me touchez pas ! » interrompt son geste.
Pensant que son massage n’est pas adapté, elle tente, avant la prochaine contraction, de savoir comment procéder « Plus fort ?  Moins fort ? Plus haut ? Plus  bas ? ».
Mais la jeune femme se fâche «Ne me touchez pas, pas du tout, ni là ni ailleurs !»

Elle se plie évidemment à son désir, restreint les examens au strict minimum et se limite à guider de quelques mots la phase de poussée. Le bébé naît sans autre intervention de sa part. C’est la mère qui l’accueille dans ses mains.

Après la naissance, elle est chaleureusement remerciée par les parents. Mais elle reste préoccupée  - quelle maladresse a-t-elle commise pour se faire ainsi repousser ? - et me charge de transmettre sa question.

Lors du suivi post natal, la mère revient sur son accouchement. Elle en garde un merveilleux souvenir et évoque l’accompagnement de la sage-femme, très à l’écoute, très présente, respectueuse, en un mot  parfaite … 
Je m'autorise à glisser :
«- Tu lui as dit que tu ne voulais pas qu'elle te touche ?  
- Ah oui, je lui ai dit ça. Elle me tenait la main, elle me massait le dos, elle caressait mon bras et moi je ne supportais pas…
- Pour ton premier, la sage-femme ne te touchait pas ?
- Ah si, c’était pareil,  MAIS J'AVAIS PAS OSE LE DIRE ! »  
 


Cette histoire m’est revenue après  la lecture d’un billet de Jaddo. Lors des échanges qui ont suivis (sur Twitter), je soulignais combien souvent les sages-femmes sont dans cette présence très physique.
L’accouchement court-circuite les mots. L‘échange avec une femme en plein travail - et sans péridurale - passe bien moins par la parole que le regard, le souffle et le toucher ;  main posée, main tenue, massage… Cette façon d'être avec les femmes m'est restée coutumière, même en dehors de l'accouchement.

Et du coup, je m'interroge sur mon possible envahissement...


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En ce début d'année, je tente un autre mode de communication en créant un compte FB "Dix lunes et un peu plus". Le moyen de partager plus d'informations et d'aborder aussi d'autres sujets qui me tiennent à coeur (droit des femmes, accès aux soins, politique de santé...)

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13 octobre 2011

Cherchez l’erreur…


Ces derniers temps, la presse abonde (tout est relatif) d’articles dithyrambiques sur de nouvelles maternités reconstruites, remodelées, recolorées… Dénoncer l’hypertechnicisation de la naissance semble devenir de bon ton. Réjouissons-nous de voir les médias s’enthousiasmer pour des naissances plus "naturelles", vécues dans d’agréables salles d’accouchement peuplées de ballons et de "lianes" pour le confort de la mère.
Ainsi cet article sur la maternité de Montfermeil.

Si je ne doute pas de la bonne volonté des sages-femmes travaillant dans ce service, je doute fortement de celle de la direction imposant un système "de centralisation des monitorings (...) que l’équipe médicale de la maternité peut ainsi suivre à distance".

Parce que l’équipe médicale, entendons nous bien, ce sont les sages-femmes. Jamais vu un obstétricien rivé devant un écran pour décompter les contractions ou calculer le rythme de base du cœur fœtal et analyser ses variations. Cette surveillance est assurée par les sages-femmes qui, lorsqu’elles détectent une anomalie, la signalent au médecin. En cas de doute celui-ci, compulsant plus ou moins attentivement l’accordéon de papier quadrillé de vert pale ou l’écran de contrôle, vient confirmer le diagnostic.

Il n'y a pas de poste de spécialiste "es analyse du rythme cardiaque fœtal", la centralisation de l’ensemble des enregistrements ne dégage donc en rien l’équipe de ce travail.
Cette organisation vient simplement souligner que le slogan "Une femme / une sage-femme" est vide de sens pour les administratifs.

Aux yeux des décideurs, la sage-femme fera tout aussi bien son boulot - et de façon plus rentable - en surveillant du coin de l’œil ce qui se passe dans les autres salles tout en étant auprès d’une femme… Si tant est que l'on peut réellement se consacrer à l'une en restant en permanence attentif aux autres.

Toute femme ayant vécu un accouchement en comptant sur ses propres ressources sait les phases de découragement où l'on se sent totalement dépassée. Le recours à la péridurale est alors une tentation envahissante. Dans ces moments de doute, l'accompagnement rassurant de la sage-femme peut tout changer ; le niveau de la douleur s’abaisse, celui de la confiance remonte... et c’est reparti. Mais comment repartir sans soutien ?

Les lits ronds et roses, les ballons ronds et bleus, les écharpes roses et douces ne sont que poudre aux yeux si les équipes ne sont pas en nombre suffisant. La douleur et le stress se payent cash et le risque est de voir pulluler des statistiques démontrant l'inanité des ces équipements car les taux de péridurale et d'intervention restent inchangés...

Alors, oui à des maternités design, confortables et colorées mais pas sans sages-femmes DISPONIBLES !

 

 

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29 mai 2011

Sans joker

 

Au deuxième étage, la fenêtre de la salle de naissance s’ouvre sur un arbre majestueux qui offre son feuillage juste à hauteur des yeux. C’est une journée de printemps, soleil radieux, air doux.

Arrivée depuis quelques heures, elle préfère passer son travail dans le petit jardin qui ceint la maternité. Elle vit sereinement ses contractions, s’immobilise à chacune d’entre elle dans la position qui lui apparaît "confortable". Son homme est un support très modulable, et si ce n’est lui, elle trouve à s’appuyer contre un mur, le banc du jardin, le tronc de l’arbre… Régulièrement, elle remonte pour faire le point. A chaque fois, elle choisit l’escalier plutôt que l’antique ascenseur. Les deux volées de marches ne l'impressionnent pas, elle y voit au contraire l’occasion de mobiliser son bassin pour aider son petit à progresser.

Cette fois ci encore, elle revient joyeuse, les joues rosies par l’air tiède et l’effort des deux étages à grimper. Elle dit son impatience de connaitre sa dilatation. Cet accouchement qu’elle appréhendait tant se passe au mieux. A sa dernière visite, elle était à 5 cm. Elle est maintenant à 8. Son travail avance bien et je m’empresse de le lui annoncer.

Dans l’instant, son attitude se modifie. Son visage blêmit et se ferme. La contraction suivante passe mal. Elle ne parvient plus à trouver de position, ses poing se crispent, son souffle se fait superficiel. Son homme et moi assistons impuissants à sa transformation. Elle se tord, se tend ; ce n’est plus la danse harmonieuse des débuts mais une lutte violente avec des sensations qu'elle ne tolère plus…
Elle reste sourde à nos paroles, repousse vivement la main qui cherche à l’apaiser, fuit nos regards.

Pensant que la dilatation a pu se compléter, que l’appui du bébé pourrait expliquer la puissance de ce qu’elle ressent, je lui propose de vérifier rapidement. Il n’en est rien. Elle est toujours à 8 cm et son col si souple il y a peu est en train de se cercler…

Je tente de comprendre ce qui l'a si brusquement déstabilisée ; une hypothèse se révélera juste. A l’époque, l’ultimatum est clairement annoncé, après 8 cm, on ne pose plus de péridurale (elle n’aurait d'effet qu'après la naissance et devient donc d’évidence inutile).
Elle vivait un travail paisible et harmonieux mais la sécurité du "joker" analgésique y contribuait. L’annonce du cap des 8 cm l’a privée instantanément de la confiance que ce joker lui procurait.

Ce quelle vivait si bien une minute avant de « savoir », elle peut le vivre tout aussi bien maintenant… Une fois cela mis en mot, il lui faudra peu de temps pour retrouver sa sérénité.


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12 avril 2011

Faillibles

Un peu de tangage sur ce blog les derniers temps ; quelques sujets explosifs : l’épisiotomie (Ne coupez pas), les exigences de certains parents (VIP), la déshumanisation des maternités faute de personnels et de moyens (Teasing).

Je ne renie rien de ce que j’ai écrit,
mais m’étonne cependant de l’âpreté de certains commentaires.

Je suis la naïve de service...
Les soignants sont bienveillants et dévoués ; seules les conditions qui leurs sont faites les amènent à se montrer indifférents.
Les parents respectent nos compétences et nous font confiance pour peu que nous prenions le temps d’expliquer nos décisions.
Les femmes sont déterminées à vivre intensément la mise au monde.
Ben c’est pas vrai !

Les soignants sont pervers et jouissent du pouvoir qu’ils ont sur les soignés.
Les parents sont obtus et refusent d’entendre ce que nous voulons leur transmettre.
Les femmes ne voient dans la mise au monde qu’un ennuyeux et douloureux passage imposé.
Ben c’est pas vrai non plus !

La réalité est forcément plus complexe que ces quelques raccourcis béats ou rageurs.

Ainsi cette ancienne collègue, obsédée par le risque de complication obstétricale, affichant pour les accouchements qu'elle accompagnait un taux d’intervention médicale bien supérieur à la moyenne. Situation bloquée jusqu’à ce qu’elle révèle un pan de son passé. Le décès d’un bébé lui avait été imputé "par défaut de surveillance," alors que seule sage-femme de garde dans une maternité surbookée, une autre situation urgente avait réclamé toute son attention. Elle avait ensuite été jugée et condamnée pour faute grave.

Ou encore ces parents plus qu’exigeants dans les suites de l'accouchement, agressifs, réclamant incessamment notre présence, persuadés que les saignements étaient anormaux,  sourds à toutes nos tentatives d'explication ou de réassurance … jusqu’au moment où elle a pu évoquer sa tante maternelle morte en couche d'une hémorragie.

Et aussi cette femme, absente à sa grossesse, fuyante lors de son accouchement, indifférente à son enfant. Après une fausse couche mal expliquée par un praticien débordé, elle s'était persuadée qu'elle ne pourrait être mère et se préservait de la perte annoncée en refusant de s’attacher à son bébé.

Tout au long de la maternité, l’histoire de chacun des intervenants viendra peser sur son déroulement, son vécu. Nous avons tous à faire avec ce que nous sommes, ce que nous portons, nos failles et nos blessures.
C’est ainsi.

Alors tentons de préserver l’espace de dialogue apaisé que j’ai souhaité créer ici. Expliquer les contraintes des uns, entendre les besoins des autres.
Et réciproquement.

 

 

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11 avril 2011

Une femme/une sage-femme

Les sages-femmes réclament les moyens d'exercer le métier qu'elles ont choisi.

Parce que les maternités sont surbookées et les personnels débordés.
Parce que l'hypertechnicité vient remplacer l'humanité d'une présence.
Parce qu'il n'existe pas de lieux dédiés à l'accouchement physiologique.
Parce que l'accompagnement global souhaité par les parents peine à exister.
Parce que tout maintenant doit se gagner de haute lutte.

Parents et professionnels manifesteront ensemble le 12 mai à Paris

Et il fera beau !

Toutes les informations ici

Je compte sur chacun d'entre vous pour faire largement circuler cet appel. Sans les parents, 20000 sages-femmes ne pèsent rien. Avec eux, elles peuvent tout !

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