02 février 2011

Négligemment

Elle arrive d’une autre région, contrainte de déménager en fin de grossesse car son compagnon vient d’être muté.
Situation inconfortable puisqu’elle ne connait personne ici, ni famille, ni amis. Elle n'aura qu'un rapide contact à la maternité pour ouvrir son dossier.

Pour tenter de faire un lien, la sage-femme qui la suivait auparavant lui a donné mes coordonnées. Elle m’appelle donc à plusieurs reprises, bien avant son déménagement, pour préparer son arrivée, puis une fois installée pour trouver les lieux et les personnes dont elle a besoin. Je tente de la guider dans le dédale de l'inscription à la maternité, des rendez vous à prendre, lui indique quelque pistes associatives pour se sentir moins isolée, quelques adresses à connaitre.

Elle a terminé sa préparation à la naissance avant le déménagement mais souhaite cependant une séance supplémentaire avec moi. Séance qui resterait à sa charge puisqu'elle a déjà atteint son "quota". J'explique que ce rendez-vous isolé me semble vide de sens, insiste sur le fait que son domicile sera au final bien éloigné du cabinet et qu’elle s’adressera très certainement à une autre sage-femme ensuite, affirme que je reste de toute façon disponible pour répondre à ses questions … Elle insiste avec force ; elle veut ce rendez vous.

Rendez-vous annulé une heure à peine avant l’heure dite par un bref message sur le répondeur: Je suis Mme X. Finalement, je ne viendrai pas cet après midi, bonne continuation…
Je lui avais indiqué les appuis qu’elle pouvait trouver près de chez elle en soulignant combien ce rendez-vous me semblait inutile. Elle a insisté et j’ai cédé.
Pour qu’elle prévienne au dernier moment de son absence sans même prendre la peine de s'en excuser.

Les parents se plaignent de l’irrespect de certains soignants.
Balle au centre ce coup là !

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19 octobre 2010

Eléments de langage

Les entretiens de Bichat des sages-femmes ont changé de lieu. Ils quittent l’ambiance solennelle quoiqu'un peu datée de la maison de la chimie pour le palais des congrès. Immense temple de verre, marbre et bois blond, ostentatoire plus que majestueux.

Le premier thème de la matinée «Agir en toute  physiologie » m’est cher ; perdue dans le dédale de couloirs et d'escaliers roulants à la lenteur confondante, je rate le début des interventions. L'exposé en cours compare les modalités de création d’un "espace physiologique" au sein de deux maternités. Le suivant concerne l’expérience d’un établissement parisien organisant les suites de couche en secteur physiologique (accueillant moins de la moitié des accouchées ! ) et secteur qualifié de haut risque. Ces présentations se concentrent sur les stratégies de mise en place, l’organisation des professionnels, les horaires des professionnels, la satisfaction des professionnels. Nous ne saurons rien de ce que vivent les parents au sein de ces services.
Le débat qui suit devrait pouvoir nous éclairer mais le dispositif permettant d'intervenir est décourageant. Seuls trois micros sur pieds sont disposés dans les allées. Il faut donc se lever, déranger l’ensemble des personnes assises dans la rangée, pour aller se dresser sur la pointe des pieds (les micros sont réglés pour des géants) afin de pouvoir être entendu.
Les échanges seront brefs et ne nous diront rien du vécu parental.

Suit la pause. Les couloirs bruissent de voix très majoritairement féminines. Une jeune sage-femme, accueillie en stage au cabinet pendant sa dernière année d'étude vient à ma rencontre. Passionnée par son métier, elle est pleine d’espoir pour l’avenir et persuadée que le regard des professionnels sur la physiologie évolue. Pour m'en convaincre, elle raconte la création, dans la maternité où elle exerce, d'une salle de "déambulation".

Déambulation... qu'en termes choisis ces choses là sont dites ! Cette salle ainsi nommée me semble exemplaire de nos dysfonctionnements actuels. La prise en charge de l’accouchement ne peut s'entendre que rigoureusement encadrée par divers protocoles, règles strictes et techniques reconnues. La naissance physiologique ne saurait s'en dégager.

Ainsi, il ne peut être question de s'appuyer simplement sur le ressenti des femmes. Dédier spécifiquement un lieu à la marche permet d’introduire une rigueur toute médicale dans un espace d’improvisation possible ; inconcevable autonomie, potentielle source de désordre… Une femme en travail ne peut se mouvoir au gré de ses envies.
Elle déambule dans la salle prévue à cet effet.

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20 juillet 2010

Réparée

Deux mots suffisent à qualifier la belle atmosphère régnant dans cette maison, sereine et joyeuse.

Leur second enfant est né quelques jours plus tôt, dans l’intimité de leur foyer. Elle est en train de téter goulument, se détournant parfois du sein quelques secondes, comme intéressée par les bêtises du grand frère défiant l’autorité parentale. Bien vite, elle revient vers le mamelon et s’y arrime à nouveau.

Auparavant, une autre naissance, un autre lieu. Rencontre inaugurée par d’abruptes paroles «Vos contractions sont trop irrégulières pour annoncer l’accouchement, rentrez chez vous». Alors, elle ne sait plus croire ce quelle ressent, et lui ne sait plus comment l’aider. Leur confiance entamée ne sera pas restaurée par les intervenants suivants. S’enchainent un travail trop lent, le découragement, une péridurale, une poussée s'avérant laborieuse en l’absence de toute perception, puis un placenta récalcitrant, le père que l'on "invite" à sortir de la salle avec son enfant, la main du médecin fouillant l'utérus pour hâter la délivrance. Clap de fin, tout va bien.

Reste le souvenir anxieux de cette mécanique médicale si huilée qu’une fois en route, personne ne sait où elle s’arrêtera, un acte en entrainant un autre.
Et ce regret immense, son enfant a ouvert les yeux dans les bras de son père, attendant dans le couloir l'autorisation de retrouver sa compagne. La médecine a privé sa mère de ce premier regard. Blessure.

Les années sont passées. Ils ont beaucoup lu, beaucoup échangé, beaucoup réfléchi. Un nouvel enfant s’annonce et ils savent déjà qu’ils ne veulent pas risquer le même engrenage pour la naissance à venir. Tout naturellement, ils se tournent vers l’accouchement à la maison, trouvent la sage-femme qui les accompagnera tout au long de leur histoire.

Pas de réelle préparation sinon une confiance confortée à chaque rencontre dans leurs propres capacités. Aucune naïveté, aucune inconscience dans leurs démarches. Ils font le nécessaire pour pouvoir être accueillis en maternité si besoin, ouverture de dossier, consultation d’anesthésie, rendez-vous avec un obstétricien, l'un des trop rares à accepter sans ambigüité la naissance à la maison, considérant que son rôle est justement d’accueillir les parents quand la médicalisation s'impose.

Les mois s’écoulent, presque sereins. De fortes nausées, la fatigue, un sommeil échappé ; non, la grossesse n’est pas qu’un épanouissement, elle le sait et l’accepte. Elle n’est pas dans un projet idéalisé mais s'ancre dans le concret.

Les dernières semaines arrivent. Les premiers signes sont guettés, mais rien ne vient. Le temps s’écoule, se teintant au fil des jours de découragement puis de doute, le terme est maintenant dépassé.
Ils se rendent à la maternité pour une consultation, se conformant ainsi à l’accord passé entre leur sage-femme et l’obstétricien. Une autre sage-femme les accueille, charmante, mais qui déjà souhaite intervenir en décollant les membranes. Le médical s’invite avec aplomb et la mère ose à peine l’interroger. Il faut toute la conviction de son homme pour oser affirmer qu’ils n’en veulent pas. La sage-femme s’incline. L'écho de contrôle vient une dernière fois les malmener en annonçant un "petit" bébé. Qualificatif qui se révèlera erroné mais qui vient nourrir leur inquiétude. Pourquoi ne mesurons nous pas mieux l’impact de ce que nous énonçons ?

Mais leur confiance sera la plus forte. Elle accouche le lendemain, rapidement. Dès la première contraction, elle sait que le moment de la rencontre est enfin venu. Un travail rapide, "vautrée" sur un ballon, dans une position instable que son homme s’amusera à me mimer, une poussée instinctive. L'évidence. Ils plaisantent sur l’apparente inutilité de leur sage-femme «qui n’a rien fait d’autre que d’être là» et soulignent combien cette présence leur était indispensable pour avancer en toute sérénité.

La première naissance les avait mis à mal. Celle-ci leur donne une force nouvelle.

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17 janvier 2010

Point de vue bis

Dans le vécu d’un accouchement, ce n’est pas tant la réalité des actes que l’accompagnement qui en est fait qui importe. "Bien accompagnée, on peut vivre sereinement…"  Mon ellipse a manqué de clarté mais c’est pourtant cela que je voulais souligner. Un accouchement difficile peut être transfiguré par une présence attentive, une naissance aisée peut devenir cauchemardesque parce que mal accompagnée.

Cette jeune femme souhaitait accoucher le plus naturellement possible. Elle y avait longuement réfléchi, s’y était préparée. Il n’était pas dans ses attentes de vivre l’enchainement péri/synto/forceps/épisio. Il n’était pas dans les projets de l’équipe de le lui imposer. Les circonstances ont fait que cela est devenu nécessaire et chacun s’y est adapté.
C’est aussi de la responsabilité des sages-femmes que d’aider et soutenir une femme devant renoncer à l’idéal projeté pendant la grossesse.

Il est vrai que certains établissements pêchent par une surmédicalisation systématique (une étudiante me racontait récemment avoir entendu une sage-femme s’alarmer «comment veux tu qu’elle arrive à pousser, elle n’est pas sous synto ?»)
Mais ne nous leurrons pas, la nature ne fait pas toujours bien les choses et l’intervention du médical peut s’avérer indispensable. Toute assertion inverse confinerait à l’irresponsabilité.

Il faut cependant souligner que le recours à la péridurale modifie la physiologie de l’accouchement. Dans le récit précédent, l’enchainement des actes n’est peut-être pas étranger à la demande d’analgésie.

Quand bien même, faudrait-il exiger le sacrifice des mères lorsqu’elles se sentent dépassées ? De quel droit  imposer à une femme de supporter ce qui lui devient insupportable ?

Il n’y a pas de réponse unique, pas d’accouchement idéal, pas de comportement maternel à modéliser. Chaque histoire est singulière. Chacune mérite toute notre attention et notre absence de jugement.

Ne tombons pas dans les travers du monde médical imposant trop souvent ses certitudes sans nuance. Rien n’est plus dangereux que la conviction de savoir ce qui est bon pour l’autre.

 

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15 janvier 2010

Point de vue

Radieuse, son tout petit dans les bras, elle explique en détachant chaque syllabe 
«
J’ai eu un accouchement I-DE-AL ! Ca n’aurait pas pu mieux se passer.
Bon d’accord, l’anesthésiste m’a piquée deux fois pour la pose de la péri et il a dit qu’il n’était pas certain d’y arriver mais finalement, je l’ai eu ma péridurale.

Pareil pour la perfusion, la sage-femme a eu du mal à trouver une veine mais c’est pas de sa faute hein. Je suis difficile à piquer !

Elle a bien marché la péridurale, d’ailleurs le forceps s’est très bien passé.
Oui, j’ai eu un forceps parce que le cœur du bébé ralentissait.  Il a juste été aspiré et un peu oxygéné à la naissance mais rien de grave hein !

Evidemment avec le forceps, j’ai eu une épisiotomie, mais ça tire à peine
».

Idéal vous dis-je…

Sans ironie aucune, je constate combien l’accompagnement est essentiel, permettant ensuite à cette jeune mère d'évoquer avec une  sérénité non feinte un accouchement apparaissant bien laborieux.

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30 décembre 2009

De loin

Coupure de presse : "Française d’origine, Caroline était sage-femme en France et travaille à la Maison de naissance de la Vieille Capitale depuis seulement quelques mois. Elle est venue au Québec suite à une insatisfaction relativement à la pratique sage-femme dans son pays. Intégrée au système de santé, la sage-femme pratique toujours à l’hôpital, tel un obstétricien, et ne fait aucun suivi post-natal. La particularité de son travail est l’accouchement naturel et contrairement aux sages-femmes québécoises, elle ne développe pas une relation privilégiée avec la cliente; aux dires de Caroline, il arrive parfois qu’une sage-femme relègue la fin d’un accouchement en cours à une collègue lorsque son quart de travail est terminé." *

La situation française n'est pas tout à fait celle dépeinte dans ces quelques lignes. Effectivement, les sages-femmes exercent très majoritairement à l’hôpital, mais l'on compte cependant quelques 3000 libérales, dont quelques unes - moins de cent - accompagnent les naissances à domicile.  L’exercice libéral, s’il ne facilite pas la pratique de l’accouchement (pas de maisons de naissance comme au Québec, très peu d’accès aux plateaux techniques des maternités, et une pratique à domicile très décriée et sans possibilité d’assurance…) permet malgré tout de proposer une certaine continuité dans l'accompagnement pre et post natal.

Mais c'est la dernière phrase que je souhaite particulièrement relever. Sa prudente introduction laisse entendre qu’il pourrait s’agir d’une simple rumeur tellement cela semble impossible à croire… Une sage-femme peut quitter un accouchement en cours et le laisser à sa collègue !

La différence de culture se révèle en quelques mots : outre-atlantique, la sage–femme assure toute la continuité de l’accompagnement. Au sein des maternités françaises, les sages-femmes prennent des gardes et il semble normal à tous les intervenants que le relai se fasse en fonction des horaires, 3/8 industriels appliqués à la vie.

Concrètement, les québécoises ne sont -heureusement pour elles ! - pas disponibles 24h/24 mais elles travaillent en équipe restreinte. La future mère connait l’ensemble des sages-femmes susceptibles de l'accompagner. Elle appelle la sage-femme d'astreinte qui restera présente jusqu'à la naissance.
Cette organisation à l'avantage de respecter les attentes des parents tout en préservant les professionnels. Etre au service des uns ne doit pas supposer le sacrifice des autres...

Il y aurait à s'inspirer du modèle québécois. La profession de sage-femme n'existait pas; elles se sont imposées avec le soutien des parents et leur exercice n'est reconnu et légal que depuis 10 ans. C'est certainement ce combat commun parents/sages-femmes qui fait la spécificité de leur pratique.  Il existe là bas une philosophie de la naissance physiologique, de l'accompagnement, que nous gagnerions à retrouver ici...

Comme il serait bon de trouver sur le site de notre Conseil de l'Ordre des propos similaires à ceux tenus par l'OSFQ...

* coupure de presse québécoise dont j'ai perdu la référence

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07 décembre 2009

Heureux métier

Une collègue de PMI*, au bord de la retraite.

Une jeune femme avenante nous apporte le menu dans le restaurant où nous faisons étape.
Leurs regards se croisent et deux grands sourires illuminent leurs visages.  Quelques nouvelles du petit - "déjà trois ans !" - sont échangées. Dans la brève conversation arrachée au temps de la commande émergent quelques bribes d’une histoire mêlant grossesse, jeunesse, précarité et isolement. J'entends le soutien de cette sage-femme, aidant cette jeune mère à trouver l’énergie de sortir d’une impasse annoncée, sans qualification professionnelle, seule avec un enfant .

C’est le coup de chaud dans la salle et la jeune serveuse doit reprendre son service au pas de course. Mais avant, spontanément, elle claque deux gros baisers sur les joues de « sa » sage-femme.

Qui se retourne vers moi en disant "savoir d'où elle vient et la voir comme ça maintenant, je re-signe tout de suite !"

* Protection maternelle et infantile

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24 septembre 2009

La (non) perche

« On m’a perché la poce des eaux… » Cette inversion du « che » et du « ce », elle la répètera trois fois au cours de son récit.
Et dans cette inversion, j’entends tout son besoin d’aide et d’une perche tendue.

Un service débordé.
Elle a eu affaire à des gens charmants, sincèrement désolés de ne pouvoir faire plus, faire mieux, s’en excusant.
Personne n'était disponible pour la rassurer sur la force de ses contractions, lui affirmer qu'elle était capable d'en venir à bout et la soutenir en restant à ses cotés.

Prise dans un conflit de loyauté, elle ne s’autorise même pas à critiquer l’inhumanité de ce non-accompagnement.

Pour ces heures difficiles, elle paie le prix fort, une dépression post natale prenant son origine dans la solitude vécue lors de l’accouchement.
Un trop plein d’émotions contradictoires venues la submerger sans personne pour la soutenir.

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