01 octobre 2012

Prix d'excellence

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Il faudra que je pense à remercier le Syngof qui se montre attentif à mes pannes d’inspiration et me donne régulièrement - un peu trop - matière à billets.

Voici donc un nouveau communiqué tout poli tout lissé pour s’étonner «de l’appel lancé par l’ordre des sages-femmes incitant les femmes françaises à les consulter en gynécologie»

"L’appel" est pourtant plus que discret ; il ne s’agit que d’une page sur le site de l’ordre intitulée «Histoire de la profession» qui, entre autres éléments, cite la compétence accordée aux sages-femmes depuis juillet 2009 dans le suivi gynécologique de prévention.

Le Syngof lance des attaques récurrentes contre notre profession. Les arguments utilisés sont eux aussi récurrents. Mes réponses finissent par l'être tout autant.

J'aurais donc pu bouder ce énième avatar de "c'est qui qu'est le meilleur" si, dans sa volonté de convaincre, le Syngof n'avait pas usé d'un nouveau qualificatif à notre égard. Soudaine reconnaissance «Elles [les sages-femmes] excellent en salle de naissance ». Cette reconnaissance se tempère cependant rapidement par le «dévouement» qui suit. Chers confrères, plutôt que de dévouement, parlons de compétences. Je ne me dévoue pas à mes patientes, j’exerce mon métier. Et si j’y trouve de grandes satisfactions, abnégation et renoncement, grands compagnons du dévouement, ne font pas partie de ma vie.

Donc nous excellons en salle de naissance alors que l'année dernière, le même Syngof souhaitait «demeurer vigilant sur la sécurité de l’accouchement qu'elles [les sages-femmes] ne peuvent assumer seules». Loin de moi l'idée d'affirmer l'inutilité des obstétriciens. Mais la tournure de la phrase et le contexte du moment laissaient à penser que nous n'étions que de stupides exécutantes.

La lutte de territoire semblant se déplacer sur le terrain de la gynécologie, le Syngof nous accorde enfin toutes les qualités en obstétrique.

Quoique..  le petit lapsus de ce communiqué de presse prouve que rien n’est gagné. Nous excellons (permettez-moi de me régaler de ce verbe)  mais «depuis toujours, les femmes françaises ont une relation privilégiée avec leur gynécologue - le "gygy" cher à Borée ? - ou généraliste pour tout ce qui concerne le suivi de leur grossesse ».

"Depuis toujours" est à la louche aussi précis que "ça fait bien longtemps", oublie l’histoire de l’obstétrique pratiquée par les ventrières bien avant que les arracheurs de dents (ancêtres des chirurgiens) ne viennent s’en mêler. L'imprécision du terme évite de s'interroger sur la répartition optimale des rôles entre sages-femmes et médecins. Mais surtout, cette affirmation convaincue élude une réalité : de plus en plus de femmes choisissent de s'adresser aux sages-femmes. 

Le résultat de l'excellence sans doute...

 

 

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31 janvier 2012

Spontanée

 

4690504255_b1a1a09879_zSon accent chante mais son regard est voilé de larmes… Elle s’inquiète de tout, échafaude de nombreuses et hasardeuses hypothèses, soumet sa vie à de multiples rituels censés porter chance à son futur enfant. Elle s’angoisse du trop ou du trop peu de ses mouvements, de son ventre très rond mais pas encore assez, des aliments quelle mange et de ceux qu’elle boude, des douleurs ressenties et des risques de leur traitement, de ses nuits d'insomnie ou de son sommeil de plomb...

Et plus encore elle s’angoisse ce que son angoisse fait vivre ainsi à son futur bébé.

Ces questionnements incessants ne sont que la partie émergée d’une histoire complexe dont elle livre quelques bribes lors de notre première rencontre. Je sais déjà qu’il me faudra la guider vers d’autres soignants et d’autres compétences pour l’aider à sortir de cette nasse de symptômes et pensées qui l’envahissent et l’encerclent.

Pour le moment, il me faut bien faire quelque chose pour qu’elle se sente accompagnée, pour qu’elle puisse déposer un peu de son si lourd fardeau.

Alors, je reprends avec elle l’ensemble des symptômes évoqués, tentant pour chacun de valoriser l’extrême attention qu’elle porte à son bébé.

Au milieu d’une phrase, elle me coupe et s’exclame « Ah ça me fait du bien ce que vous me dites ! », puis elle se lève avec élan et, se penchant vers moi, me claque une grosse bise sur la joue.

 

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13 juillet 2011

Déniée

 

De presque aussi loin que je me souvienne, j'affirme ma confiance dans le ressenti des femmes enceintes.
Ce jour là, ma profession de foi s'est révélée désincarnée.

Fin d'après midi. Au cinquième mois de sa grossesse, elle appelle pour partager son inquiétude. Elle ne se sent pas bien sans parvenir à préciser mieux ce qui se passe. Elle décrit quelques tiraillements abdominaux qu’elle identifie comme des contractions. Rien de violent, mais le sentiment lancinant que quelque chose ne va pas. Nous faisons un premier point par téléphone, pas de douleur, pas de signes d’infection urinaire, pas de fièvre, pas d'événement notable ces derniers jours, son bébé bouge bien... Je lui propose de la recevoir après mes rendez-vous programmés, dans moins de deux heures. Cherchant à apaiser ses craintes, j'ajoute que ses symptômes m'apparaissent tout à fait banals.

Elle arrive les traits tirés, visiblement anxieuse. A nouveau, je ne perçois rien d’inquiétant dans les sensations qu’elle décrit. Je suis rassurée et me veux rassurante. Mon cerveau refuse d’entendre la sonnette d’alarme, cette irrationnelle angoisse croissante chez une femme habituellement sereine.

Je m'attache à relativiser son ressenti ; ces tiraillements sont certainement ligamentaires, cette fatigue bien compréhensible au vu de ses deux aînés qui réclament énergie et disponibilité.
L'examen clinique va à coup sûr me permettre de la tranquilliser.

Le coeur du bébé galope, l'utérus semble un peu tendu. Au toucher vaginal, la situation bascule en quelques secondes ; son col est déjà dilaté de deux bons centimètres et la poche des eaux bombe sous mes doigts.
Adressée en urgence à l'hôpital voisin, ils ne pourront rien faire. Les quelques kilomètres qui séparent le cabinet de la maternité ont suffi à l'utérus pour poursuivre sa dilatation. Elle perdra son trop petit enfant peu après.

La croire immédiatement n’aurait, il me semble, rien changé au dénouement.
Mais je me suis retrouvée en flagrant délit de pouvoir médical. Je pensais savoir et ne l'entendais pas.
Mes belles théories sur la compétence des femmes n’ont pas résisté à cette violente mise en situation.

Cette erreur, comme d'autres, m’anime encore.
Lorsqu'une femme évoque une inquiétude irraisonnée, je tente d’en décrypter l'origine ; parfois trop d'informations erronées sur le net, trop d'affirmations sans nuance dans la presse dédiée, trop de conseils avisés des copines…

Mais s'il s’agit d’un ressenti profond, d’une "intime conviction",  je m'applique à prendre cette alerte en compte.

 

 

07 novembre 2009

Décompte

Elle est à six mois de grossesse.
« J’ai appelé la maternité parce que j’ai eu des contractions cette nuit. La sage-femme m’a rassurée mais elle m’a dit de prendre du S… (antispasmodique), de compter mes contractions et de consulter si j’en avais plus de dix dans la journée. Là je suis très inquiète car j’en ai eu bien plus de dix ».

Je ne l’ai rencontrée qu’une seule fois mais elle avait déjà laissé entendre combien elle doutait de sa compétence à porter et mettre au monde un enfant. On vient de lui fournir de quoi nourrir son angoisse. La prescription de ce médicament, tout à fait banale au demeurant, est venue la renforcer dans la conviction de la pathologie. Ce quelle ressent est bien inquiétant puisque il lui faut prendre un traitement et s'assurer de son efficacité.

Elle a donc passé sa journée la main sur le ventre, comptant chaque crispation utérine ; quand elle se tourne, quand le bébé bouge, quand elle a envie d’uriner, quand elle se lève… Toutes réactions musculaires parfaitement normales mais qui lui font vite dépasser le seuil fatidique.
Elle s’imagine déjà avec un bébé prématuré.

Nous sommes à la fin de cette journée et son visage est marqué par la fatigue et l'inquiétude. En la questionnant plus longuement, il ne s’agissait pourtant que d’une bien mauvaise nuit rythmée par une contraction… par heure. Contractilité attendue au vu de sa description d’un sommeil agité marqué de retournements divers au creux du lit à la recherche d’un repos salvateur.

Il va falloir replacer le travail utérin dans son cadre physiologique, rappeler que les premières contractions ont lieu - si tout va bien ! - au moment de la conception puisqu’elles accompagnent l’orgasme, expliquer que palper son ventre pour en vérifier la souplesse suscite en retour une réponse musculaire, démonter le cercle vicieux stress/contraction. Bref démêler cet écheveau d’angoisse construit sur un bref échange téléphonique.

Restaurer sa confiance prendra bien plus de temps que les quelques minutes de cet appel.

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19 octobre 2009

Subliminal

Dernières gardes avant d’obtenir mon diplôme et de voler de mes propres ailes.
Une des sages-femmes de la maternité accouchera cette nuit là, bien décidée à vivre la naissance à sa manière, sans l'intervention de l'équipe.
Lors de la poussée,  la sage-femme de garde et l'étudiante que je suis encore nous bornons à tenir le miroir lui permettant de contrôler elle-même la sortie de son bébé.
Demi-assise sur le lit, les pieds dans les étriers, elle guide son enfant, le regard rivé à l’image qui se reflète.  La tête apparait doucement, accompagnée par le souffle de sa mère plus ou moins appuyé pour maitriser le dégagement et préserver le périnée. Puis le petit fait son quart de tour, les épaules se placent dans le bon diamètre, encore une ou deux poussées et elle peut prendre son bébé sous les aisselles et l'attirer sur son sein.
Elle l’a mis au monde. Toute seule.

L’histoire fait le tour de la maternité en quelques heures. Il faut bien être sage-femme et sage-femme émérite pour pouvoir ainsi accoucher sans que nul ne touche à l’enfant, ne retienne sa tête, ne soutienne le périnée. Cette aventure est de l’ordre de l’exploit personnel, un Everest obstétrical…
Du haut de mon inexpérience, je m’extasie de concert…

Quelques semaines plus tard, je prends mon premier poste dans une maternité « alternative », respectueuse des femmes et confiante dans leurs compétences.

Je découvre une autre façon de travailler, d’accompagner, de respecter.
Je m’émerveille mais cherche ma place. J’ai été formée pour diriger, je dois apprendre à m’effacer. Installée entre les cuisses maternelles, un autoritaire « Madame ne poussez plus ! » nous laissait tout loisir de dégager la tête, geste "noble" s’il en était. Ici, les sages-femmes se placent de coté et ne guident que par quelques paroles. Nous n'agissons que si cela s’avère indispensable, rarement.

Loin de l’exploit de cette nuit hospitalière, simplement, les mères font naitre leur bébé elles-mêmes, sans que la sage-femme n' intervienne.

Cette simplicité ne se réduit pas aux dernières minutes de la naissance.  La confiance dans les ressentis maternels, le respect de l’autonomie modifient le déroulement - et le vécu - de tout l’accouchement.
A l’évidence, les femmes savent faire.

Ce qui était extraordinaire là-bas devient banal ici. Pourquoi ?
Les attitudes semblent similaires, les paroles encourageantes sont les mêmes. Mais il y a d'un coté la conviction de la compétence maternelle et de l’autre la défiance.
Rien n’est dit.
Mais le message passe.

C’est dans ce message subliminal qu’il faut chercher la source de l’incompréhension entre professionnels. Chacun est convaincu que seule sa façon d’exercer est possible. Chacun est conforté dans ses certitudes par son vécu quotidien.

Notre façon d’être dicte l’attitude des couples que nous accompagnons. 

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