11 juin 2012

L'intrus

674840669_12d761d006_z

Il y a plus de trente ans, elle franchissait le seuil du ministère de la santé, sa fille de quelques mois dans les bras. Elle venait, avec d’autres sages-femmes, défendre la possibilité pour elles d’accéder au plateau technique des maternités.

Le garde à l’entrée ne s’est pas offusqué de la présence de ce bébé. Il a simplement prié sa maman de ne pas encombrer les bureaux ministériels du couffin qu’elle avait pris soin d’emmener. Le berceau a donc été remisé dans un coin de l'accueil, le temps du rendez-vous…

Après la réunion, en traversant le hall, un attroupement d'uniformes bleu marine attire leur attention. Quelques mots s’échappent du groupe, rapt, bébé abandonné… A l'origine de ces hypothèses inquiétantes, le couffin forcément déserté qui attend le retour de l'enfant et de sa mère. Se frayant un passage parmi les uniformes, elle recouche son bébé et rassure ainsi la maréchaussée.

Bien des années plus tard, une autre sage-femme, jeune mère elle aussi, doit se rendre au ministère de la santé. Elle porte sa toute-petite en écharpe, tout contre elle. L'enfant dort paisiblement.

Mais le garde a changé et les mesures de sécurité sont devenues strictes. Sacs et valises passent au scanner et le portique oblige à se délester des téléphones et clefs qui font sonner le détecteur de métaux. Les procédures sont bien rodées.

Mais un bébé ? Que faire de cet inhabituel visiteur ?

Il faut en référer au responsable. Bien embêté le responsable ! Plusieurs coups de fils seront nécessaires pour obtenir le sésame. Le thème de la réunion - l'accompagnement des débuts de la parentalité - permet de dénouer l'épineuse question. Les bébés sont au final tout aussi concernés par le sujet que parents et professionnels !

Présence maternelle rassurante et sein à volonté, à aucun moment, le nourrisson n'a "perturbé" la séance.
Cela vaudra à sa mère chaleureuses félicitations et remerciements étonnés...

 

©Photo

 

 

Posté par 10lunes à 09:50 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
Tags : , ,


06 août 2011

Au tapis mais pas KO !


Round 1  - Eté 2009
La loi HPST valide la compétence des sages-femmes pour le suivi gynécologique de prévention et la prescription de la contraception.
L’article  L5134-1 titre III du code de la santé publique est ainsi rédigé : "Les sages-femmes sont habilitées à prescrire les contraceptifs locaux et les contraceptifs hormonaux. La surveillance et le suivi biologique sont assurés par le médecin traitant."
Cette dernière phrase est un ajout aberrant à coup sur téléguidé par certains syndicats médicaux soucieux de préserver leur hégémonie dans le domaine de la contraception.
Pénurie de praticiens oblige, il était politiquement difficile de s’opposer à l’extension de nos compétences. Les élus ont du s’incliner devant cette évidence : contraception et suivi gynécologique risquent de manquer de "bras" ; nous étions toutes désignées pour pallier le déficit annoncé.
Protectionnisme solidaire, la seconde partie de la phrase vient contredire la première.

Round 2  - automne 2009
Le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2010 tente de réparer l’anomalie. Un amendement supprimant l’obligation du suivi biologique par un médecin est voté.

Round 3 - hiver 2009
Le conseil constitutionnel censure cette disposition, estimant quelle n’a pas sa place dans le PLFSS car elle n‘aurait pas d’incidence sur les comptes de la sécurité sociale.

Round 4  - printemps 2010
Nous retrouvons par magie notre légitimé contraceptive dans un communiqué du conseil de l’ordre des médecins ... brève alliance imposée pour mieux fustiger pharmaciens et infirmiers !

Round 5  - mars 2011
Un débat peu glorieux pour certains de nos représentants a lieu sur les bancs du sénat. Si vous n’avez pas lu ce billet lors de sa parution, faites-le ! A l'approche de 2012, il est bon de s'informer...

Round 6 - mai 2011
Le Syngof publie un ignominieux communiqué (encore disponible sur le net en cherchant un peu ...)

Round 7 - 25 mai 2011
Le Syngof présente ses excuses et retire le communiqué de son site.

Round 8 - 1er juillet2011
L’amendement 17 bis déposé par Mme Poletti propose de remplacer "La surveillance et le suivi biologique sont assurés par le médecin traitant" par "En cas de situation pathologique, la sage-femme adresse la patiente au médecin traitant". Il est adopté.

Round 9 - 13 juillet 2011
La loi est définitivement votée. Deux ans à batailler mais l'aberration législative est enfin corrigée. Réjouissons-nous !

Round 10 -4 aout 2011
Le conseil constitutionnel considère "que ces dispositions ne présentent pas de lien avec les dispositions de la proposition de loi initiale ont été adoptées selon une procédure contraire à la Constitution". L'article 41 (et d'autres dont hélas l'expérimentation - pourtant très encadrée - de prescription de l'IVG médicamenteuse par les sages-femmes) est déclaré anticonstitutionnel.

Honteux combat au service d'intérets particuliers. Le onzième round verra, j'en suis certaine, notre victoire.
Amère victoire tant d'évidence les questions de santé publique et de droit des femmes n'y auront pas eu leur place.

 


NB 1 : le bilan pour contraception oestroprogestative se résume à trois données facilement interprétables par la femme elle même vu que les normes sont écrites à coté par le laboratoire ! Le plus important est d'éliminer les contre-indications liées à des antécédents médicaux particuliers. Si le bilan biologique peut attendre, cette recherche de contre indications doit être faite dès la première prescription.

NB 2 : Pour en savoir plus : Voir ces recommandations de la Haute Autorité en Santé

NB 3 : le Syngof ne désarme pas. Lors de son dernier CA, le Dr Aubeny (Association française pour la Contraception) a réitérer "son soutien à la loi HPST autorisant les sages-femmes à prescrire la contraception. En effet, les difficultés d’accès à la contraception auprès des médecins généralistes et des gynécologues pouvant contribuer à augmenter le nombre de grossesses non désirées, le principe d’une plus grande ouverture de la prescription, à des personnels dédiés à la santé des femmes et formés en ce sens, ne peut être qu’un atout pour la population féminine",  et présenté un diaporama du modèle québécois sur la prescription partagée

Réponse du Syngof : "La majorité des membres du CA pense que ce qui se fait au Québec n’est pas transposable en France".
Pas transposable ? Ah bon ! J'aimerais tant connaître les raisons de cette impossibilité...

 

Posté par 10lunes à 10:41 - - Commentaires [23] - Permalien [#]
Tags : , ,

31 mars 2010

A son corps défendu

Il est comte, vicomte ou marquis je ne sais plus mais il a pris soin de me faire savoir sa noble ascendance… Plutôt jeune, plutôt avenant.
Il l’accompagne à tous les rendez-vous, plein d’attention et de prévenance, aux petits soins pour elle.

Elle est extrêmement belle, extrêmement réservée et parle un français laborieux. Elle vient de l’autre bout du monde et porte leur enfant.

Belle histoire d’amour reliant deux pays, deux cultures, deux êtres humains.

Lors d’une consultation, je soulève la question de l’alimentation de cet enfant à venir. Avec ses mots maladroits, elle explique que dans sa famille, dans son pays, toutes les femmes allaitent leur bébé et qu’elle sera très heureuse de faire de même.

Il l’interrompt brutalement, et me lance, sans même la regarder «Il n’en est pas question, ça va lui abimer les seins et ses seins sont à moi».

Soudain le sentiment qu’il est allé faire son marché dans cet autre pays, ramenant comme un trophée la femme au corps parfait choisie avec soin.
Elle a baissé la tête.
Je tente de lui donner la parole mais elle s’est déjà rangée à ses arguments. Elle est sa propriété et cette évidence acceptée me glace.

Posté par 10lunes à 08:17 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
Tags : , , ,

26 octobre 2009

Sororité

Les anti-IVG tentent de s’acheter une conduite au travers d’un regroupement de sages-femmes. J’en tairai le nom pour éviter de leur faire de la publicité.
Leur courrier semble avoir été adressé, (accompagné d’une enveloppe T)  à l’ensemble de la profession. Nous sommes plus de 20 000 et aucune participation financière n’est sollicitée. D’où proviennent les fonds permettant une action de cette envergure ?

Evidemment,  elles avancent masquées… «Nous nous battons pour des maternités plus sures et plus naturelles». Qu’en termes choisis ces choses là sont dites.
Sous couvert de défendre les conditions de naissance, elles torpillent le recours à l’avortement, comme si l’un s’opposait à l’autre, comme si accouchement et IVG n’étaient pas les deux facettes d’une seule histoire, celle des femmes.

Nous considérer «comme prescriptrice d’avortement ferait basculer l’équilibre fragile de notre profession».
Si nous n’avons pas encore le droit de prescrire l’IVG médicamenteuse (le lobbying hélas efficace des anti-IVG a fait retirer des amendements à plusieurs reprises), j’accompagne déjà des femmes et des couples qui se posent la question de poursuivre ou non une grossesse.
Aucune fragilité, aucune ambigüité dans ma position.
Si l’on s’adresse à une sage-femme, c’est justement parce que l’on sait pouvoir trouver auprès d’elle attention et respect ; il ne s’agit pas de juger mais d’offrir notre écoute pour aider la décision à émerger, quelle qu’elle soit.

Choisir de ne pas poursuivre une grossesse ne se fait jamais facilement
Nul ne peut s’arroger le droit de décider du devenir des femmes.

La loi Veil a été votée un an avant le début de mes études. Grâce à ce vote, je n’ai pas eu à connaitre les femmes décédant d’hémorragie ou de septicémie après un avortement clandestin.

De nos jours,  l’IVG est attaquée de toutes parts. Certains centres sont fermés, (voir ici par exemple ici), les vacations, sous-payées, sont pour la plupart assurées par des médecins militants de la première heure et donc proches de la retraite. La relève tarde à venir.

Alors oui, je me bats pour les droits des femmes et pour l’accès à l’IVG et je veux bien m’y engager plus encore pour permettre à ces femmes de trouver les réponses qu’elles attendent.

Comme militante de la naissance respectée, je dénonce l’amalgame entre défense de la physiologie et opposition à l’avortement.

Comme citoyenne, je déplore que de jeunes sages-femmes soient assez naïves pour servir de de cheval de Troie aux extrémistes.

Et comme sage-femme, je m’indigne de ces assertions qui voudraient nous faire croire que l’histoire des femmes peut se morceler, que nous devons être près d’elles quand elles accouchent mais nous en éloigner quand elles avortent.

Ma place de professionnelle est, toujours, à leurs cotés.

Edit du 29 octobre :
Un collectif de soutien à l’extension des compétences des sages-femmes à l'IVG est en train de se constituer.
Vous pouvez adresser votre mail à sforthogeniques@orange.fr en indiquant vos nom, prénom, adresse, email, profession et votre volonté de soutien ou de participation active à ce collectif.

Posté par 10lunes à 10:26 - - Commentaires [18] - Permalien [#]
Tags : ,