08 mars 2011

Alibi

Ils attendent leur troisième enfant. A chaque fois, ce père s'est investi avec bonheur dans la grossesse, s'est montré réellement attentif et soutenant lors de l'accouchement, a "paterné" avec tendresse cette nouvelle vie s’invitant chez eux, s'enchantant par exemple des tétées nocturnes, moment de douceur partagée à trois dans la chaleur du lit.

Ce jour là, deux autres couples sont présents pour une ultime séance de préparation à la naissance. La conversation s’initie autour des derniers événements, émotions, ressentis. Au fil de ces rencontres, chacun s'est confié un peu plus au groupe qui partage maintenant une réelle complicité.

Assise à ses cotés sur le tapis de mousse, l’œil taquin, elle le secoue par le bras, chuchotant de plus en plus fort «Dis leur ce que t’as dit ! Mais si ! Dis-leur ! Mais dis-leur ! »
Ainsi mis au défi, il se résout à raconter.

Grand gaillard travaillant sur les chantiers routiers, il a quitté son travail un peu plus tôt ce soir là pour nous rejoindre. Comme ses collègues s’interrogeaient sur ce départ anticipé, il a voulu partager un peu de son expérience et du plaisir pris à ces échanges. Devant leur air goguenard, il s'est tu rapidement pour se sauver sur une pirouette :
«C’est pas pour moi hein, c’est pour faire plaisir à ma femme ! ». 


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08 janvier 2010

Top départ

Elle termine son travail sous péridurale. Ses perceptions sont émoussées par l'anesthésie et elle ne ressent pas la pression de l'enfant. Il y a presque une heure, la sage-femme a pourtant confirmé la dilatation complète du col. Depuis, le bébé a progressé à la seule force des contractions. On devine le sommet de son crane et la sage-femme annonce qu'il est temps de pousser. La naissance est proche.

Pas de brancardage au pas de course, d’échanges de regards inquiets, de bip sonores venant rythmer le temps écoulé, de consignes énoncées d'un ton sans appel, toutes choses si coutumières aux fictions télévisées qu'elles ont envahi l'imaginaire parental.

L’ambiance est au contraire paisible. Seules deux professionnelles sont présentes en salle de naissance, la sage-femme et l’aide soignante. Elles parlent peu, encouragent la mère dans ses efforts de poussée par quelques paroles prononcées doucement. Le son du monitoring est baissé, la lumière tamisée.

Ambiance si sereine et si différente de ce qu’il avait imaginé que le père se penche vers la sage-femme et lui chuchote «Qu’est ce qu’on attend pour commencer ? »

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19 novembre 2009

Souvenirs mêlés

Ils sont présents tous les deux, leur petit niché au creux des bras maternels. C’est le père qui parle. Tout va bien, l’accouchement, un peu long, s’est cependant très bien passé, la sage-femme était charmante, la prise en charge rassurante, son petit garçon magnifique.

La conversation se poursuit autour de la vie à trois, des nuits entrecoupées, de sa découverte de la paternité.
Puis il revient sur le récit de la naissance et soudain tout va mal. C’était trop long, l’équipe n’était pas assez disponible, le cœur du bébé ralentissait. A la naissance, le teint bleu du nouveau-né l’a fait rapidement emmener dans une autre salle pour y être aspiré.
Les mots s’étranglent en évoquant ces quelques minutes passées à observer, impuissant, le personnel s’affairer autour de son enfant.

Son récit n’a plus rien de commun avec celui, si lisse, du début de l'entretien.  Son regard embué, ses mains crispées attestent de son émotion toujours présente. Je souligne que la prise en charge, banale du point de vue médical,  a pu être très inquiétante pour lui.

Sa voix se brise… «C’était comme pour mon père»

A notre première rencontre, au tout début de cette grossesse, il pleurait sur ce qu’il ne pourrait plus jamais partager avec son père, mort récemment en service de réanimation.

Entremêlement des souvenirs récents et passés, le ballet médical autour de l’enfant cyanosé est venu se confondre avec cet autre ballet plus dramatique.

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27 septembre 2009

Epanouissement garanti ?

C’est le premier enfant pour lui, le second pour elle.
Son premier accouchement a été  violent, mal soulagé par une péridurale manquant d'efficacité. La douleur était majorée par les hormones administrées en perfusion et l’immobilité imposée par l’analgésie.
Cette fois-ci, elle aimerait bien que cela se passe autrement mais annonce dès notre première rencontre avoir une trouille bleue.

Ils se sont déjà beaucoup informés sur les modes d’accouchements « naturels », la liberté de position, le bain, l’aide pouvant être apportée par les médecines douces, les possibilités offertes par les maternités de la région, etc…

Elle compte sur tout cela pour mieux vivre la naissance mais, ancrée dans le concret de son expérience précédente, ne balaye pas la possibilité d’un recours à la péridurale (qu’elle souhaiterait alors efficace…).

Lui, tout à sa vision idéale, assène : «accoucher sans péridurale, c’est quand même un épanouissement total pour la femme !»

Enthousiasme que je me sens obligée de tempérer quelque peu… afin qu’elle se sente libre de trouver son épanouissement où bon lui semblera.

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05 septembre 2009

Cartographie

Elle est à genou au fond d’une grande baignoire circulaire. C’est maintenant la fin du travail et l'envie de pousser s'impose doucement.  Elle commence par de petites expirations puis son souffle se fait plus insistant.
Elle ressent le besoin de changer de position et vient s’installer entre les jambes de son compagnon, lui même appuyé sur le bord du bassin. Les bras de son homme l’entourent et la soutiennent.
La tête de son enfant, presque lisse, sans cheveux, commence à apparaitre. Elle cherche à la toucher mais l’émotion, la chaleur de l’eau, la légère insensibilité des tissus dus à leur tension font qu’elle ne s’y retrouve pas. Elle gémit « je ne sais pas où il est ? »
Alors son compagnon prend sa main dans la sienne et, la posant alternativement sur son sexe dilaté et le crane de l’enfant, murmure à son oreille avec une immense douceur « là c’est toi » « là c’est le bébé ».

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03 septembre 2009

Agenda

Il commence par expliquer qu’il est un homme très important et donc très occupé. Son planning est plus que chargé et il a libéré une journée afin d'être présent à l’accouchement.
C'est donc son agenda qui impose le déclenchement et détermine sa date.

Dès l’accueil, la sage-femme perçoit les réticences de la future mère. Mais de quel droit s’immiscer dans un choix qui appartient au couple ? Il n’y a pas de contre-indications médicales et le terme est suffisamment proche. Refuser l’intervention serait une prise de pouvoir toute aussi inacceptable que celle que cet homme exerce sur sa compagne. Que dire sans abuser de la position de soignant ?

Elle sonde doucement le terrain, tend quelques perches et profite de ses explications sur les modalités du déclenchement pour demander à la mère si elle s'y sent prête.
Sa réponse évasive vient enfin interpeler son compagnon : «Tu veux qu’on attende un peu ma chérie» ?
Soulagée, elle acquiesce avec enthousiasme.

La sage-femme se sermonne intérieurement pour son jugement aussi hâtif que négatif.
Mais il ajoute : «pas de problème, on va se donner un petit quart d’heure»

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20 août 2009

Symbole

Elle a eu une césarienne…
C’était plus ou moins envisagé. Un bébé resté en siège qui n’a pu descendre malgré la tentative d’accouchement par voie basse.
L’intervention se passe sereinement, le père est présent. Il est invité à suivre son enfant dans la salle où les premiers soins lui seront donnés.

Le nouveau-né, tout emmitouflé de champs opératoires, est déposé sous une lampe chauffante. « Voulez vous couper le cordon ?» Le lien bleu nacré s’étire entre les deux pinces venues le « clamper ».  On lui tend une paire de ciseaux.

Son enfant vient de naitre. Dans cette émotion neuve, sans poser de question, il acquiesce et coupe, réalisant ce geste présenté comme symbolique du « rôle » paternel, le tiers séparateur.

Un mois plus tard, me racontant cela, il se questionne : « Ce bout de cordon, d’un coté il était raccordé au bébé, mais de l’autre ? »
Bien obligée de répondre  « à rien ».  Difficile évidemment de proposer au père de venir séparer l’enfant de sa mère au cœur de l’utérus. C’est le chirurgien qui réalise la section. Le cordon restant était long et le père l’a simplement raccourci.

Lui restent le symbole, la modestie du geste… et le sentiment d’avoir été un peu floué.

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14 août 2009

Pas ce soir chérie

Faire l’amour en fin de grossesse est réputé « murir » le col de l’utérus et favoriser le démarrage de l’accouchement…

Dans son neuvième mois, ronde et impatiente, elle explique avec un demi-sourire : « c’est ceinture ». Elle voudrait bien mais lui ne veut pas.

Pourquoi ? Par crainte de faire mal au bébé, de se sentir observé, parce qu’il imagine ne plus avoir la place, trop de place, parce qu’une femme enceinte est intouchable, quasi sanctifiable, parce qu’il ne reconnait plus ce corps tout en rondeurs et qu’il y perd repères et désir….

Non…
Il fait une croix sur sa libido car il craint de déclencher l’accouchement.
En ce moment, il a trop de boulot, ça tomberait mal.

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13 août 2009

Désemparé

Elle est en travail depuis plusieurs heures… le vit bien… centrée, recentrée sur ses perceptions, silencieuse, à l’écoute d’elle-même, cherchant la meilleure adaptation possible au cheminement de son enfant  …
Elle bascule et ondule au rythme du travail utérin.
Sereine
… mais muette.
Pas de place pour les mots, l’impérieuse nécessité de n’être qu’à elle-même.

A ses cotés, il est agité, désemparé, aussi anxieux qu’elle est sereine.
Il en arrive à réclamer pour elle une péridurale.
Elle quitte son silence pour préciser qu’elle n’en veut pas.
Il insiste.
Elle persiste, secoue la tête avec exaspération.
Il revient à la charge, quémandant mon soutien.
Et comme je souligne son refus, il rétorque furieux : « Vous voyez bien qu’elle n’est pas en état de décider !»


Si !

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