20 mars 2013

Odile ne connait pas la nuance (2)

 

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Le billet précédent se terminait par un pastiche, description volontairement caricaturale de l'accouchement sous péridurale, faisant écho à l'accouchement en maison de naissance narré par Odile Buisson.

Le moins que l'on puisse dire est que son propos n'est pas nuancé. Les professionnels de santé soucieux d'une médicalisation raisonnée sont croqués en "extatiques de la matrice", chantres de la douleur, célébrant la nature dans une nouvelle religion.
Les catholiques ont pour les guider un nouveau pape ; les femmes ont Odile.

Car c'est bien elle qui ose ce curieux parallèle "Que le principe religieux s'appelle Dieu ou nature, c'est au choix et c'est pareil"Les mères souhaitant éviter la péridurale sont rapidement cataloguées. Elles ne décident pas pour elles mêmes mais se soumettent  à une autorité extérieure ; "Mélange d'habitude, d'obéissance et de construction mentale séculaires". Excusez du peu.

Pourtant, la catholique enceinte d'un enfant trisomique qui ne désire pas interrompre sa grossesse n'est elle aucunement suspecte de se soumettre à une loi naturelle ou religieuse. Sa décision ne sera annotée que de ce prudent commentaire "je ne suis pas tout à fait à mon aise"

Elle s'attarde ensuite sur le décalage entre un projet de naissance très idéalisé et la réalité finale. Cet accouchement est vécu sans soutien, sans accompagnement et seul le liquide teinté lors de la rupture spontanée de la poche des eaux fait qu'enfin l'on s'affaire autour de la mère. Si Odile Buisson semble au départ faire preuve d'empathie, déplorant le surbooking de la maternité qui ne permet pas aux sages-femmes d'accompagner ces parents, elle ne peut s'empêcher de moquer la supposée naïveté maternelle "elle le sait bien elle qu'il suffirait d'attendre un peu et que le bébé sortirait de lui-même". L'enfant naîtra par forceps sous "anesthésie locale défaillante".
La morale de l'histoire est limpide, imaginer se soustraire à la toute puissance médicale est une faute sanctionnée par le sort.

Les femmes exigent désormais de ne plus souffrir en accouchant nous dit elle plus loin. Décidément les femmes ne savent pas ce quelles veulent, Odile Buisson non plus. Elle témoigne de « féministes railleuses » venues les interpeller "Hep ! Les toubibs ! Cela vous défrise de vous lever la nuit pour faire des péridurales?"  Pourtant, le temps n'est pas si lointain où l'analgésie n’avait lieu qu’au bon vouloir de l’équipe médicale, aux heures ouvrables et pas le week end. Cette "libération", ce "soulagement" tant vantés par l'auteur n’ont pas toujours été une évidence pour les praticiens chargés de la dispenser.

Ne lui en déplaise, les partisans de la naissance respectée ne militent pas contre la péridurale mais pour son libre choix par les femmes, contre la médicalisation de la naissance mais pour le respect la physiologie. 

En 2008, un groupe de travail réuni sous l'égide du ministère de la santé a fait des propositions cherchant à conjuguer plus justement nécessités médicales et souhaits parentaux.

Étonnamment, ni dieu, ni diable, ni extatiques de la matrice dans cette commission qui notait pourtant "Un soutien empathique et physique continu pendant l’accouchement a pour effet de diminuer le stress et présente de ce fait de nombreux avantages comme un travail plus court, une diminution du recours systématique aux moyens techniques et une réduction des extractions instrumentales."

...

 

à suivre...

 

 

©Photo Varahi, déesse indienne

 

 


18 mars 2013

Odile nous raconte des histoires (1)

 

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Odile Buisson semble faire dans le politiquement correct. Comment s’offusquer qu’un médecin enfourche son blanc destrier pour aller sauver la cause des femmes ? Celles évoquées sont tour à tour indépendantes ou soumises, émues ou indifférentes, informées ou naïves, trop ou mal accompagnées... D'évidence, Odile ratisse large afin que chacune puisse se reconnaître. 

Son credo, seul le gynécologue peut guider cette inconstante qu’est la femme.

Ses bêtes noires avouées ? Tout ce qui ose de près ou de loin remettre en cause l'hégémonisme des médecins, questionner l’hypermédicalisation et nos prises en charge actuelles.

Ses bêtes noires inavouables, les sages-femmes qui, si elles ne sont jamais directement attaquées - Odile a certainement de très bons conseillers juridiques - sont malmenées en filigrane tout au long des chapitres. J’y reviendrai.

Bien plus que la cause des femmes, c'est la cause du pouvoir médical qui l'anime. Pour mieux servir son propos, les femmes apparaissent  souvent manipulées, petites choses bien en peine d’émettre un désir propre et gouvernées par une foule de gourous et autres "intervenants non médecins" (sic). 

Un extrait résume parfaitement le propos :

" Puis on filme une femme qui accouche de façon très humaine : complètement nue, à quatre pattes, ahanant, tordant son bassin et remuant son postérieur en une transe saccadée douloureuse et électrique. Elle s'échine à expulser son petit. Le mari, calme, un peu peiné, lui masse le haut de la croupe tandis que la sage-femme surveille la posture du mammifère humain. En regardant la scène, il est difficile de ne pas avoir mal pour elle mais ... il s'agit de son choix. Et devant une telle souffrance, avoir le choix est même le seul argument recevable. Car pour le reste, l'animalité de la scène est frappante tant elle évoque une douloureuse mise bas."

La nudité n'a rien d'inhumain, la recherche d'une posture plus favorable à la mécanique obstétricale non plus. Mais cette femme dénudée ahane, se tort, se fait flatter masser la "croupe". Le vocabulaire sélectionné avec soin renvoie à la bestialité. Evidemment, nous ne saurons rien du vécu de cette mère et de tant d'autres qui choisissent de mettre au monde leur enfant sans recourir à la péridurale. Odile sait pour nous, elles souffrent.

Moi aussi je peux tricher avec les mots et manier la caricature...

Puis on filme une femme qui accouche de façon civilisée. Elle est allongée, vêtue d’une chemise de papier bleu. Immobile, clouée au lit par l’analgésie, elle est dans l’incapacité de sentir comment pousser son enfant. Aucun mouvement, aucune vie ne vient animer son bassin. Le mari, calme, un peu peiné, lui soutient la nuque tandis que la sage-femme dirige les efforts de la mère, coupée de toute sensation.  En regardant la scène, il est difficile de ne pas être triste pour elle mais ... il s'agit de son choix. Devant une telle passivité, seul avoir le choix est un argument recevable. Car pour le reste, la froideur de la scène est frappante tant elle évoque une  mécanique expulsive désincarnée.

 

à suivre...

 

 

©Photo

 

20 juillet 2012

Victoria

 

1177003273_f80751c46e_zUne longue attente de trois ans, une FIV et enfin l'enfant tant espéré grandit en son sein. La grossesse se déroule sans problème, alternant les trimestres habituellement décrits, le premier nauséeux et somnolent, le second plus léger, le troisième interminable.

Arrive le jour de la naissance. Le contact du drap froid et mouillé la tire d'un profond sommeil. Elle a perdu les eaux mais ne s'est pas réveillée tout de suite. C'est pendant le trajet vers la maternité que son travail commence.

Elle est surprise par des contractions en salves serrées, violentes, bien éloignées du début de travail progressif qui lui avait été annoncé. Rien de comparable avec ce qu’elle avait imaginé, ce à quoi elle pensait être préparée.

Elle est immédiatement submergée.

Dans la tempête, une sage-femme, respectueuse, à l'écoute de ses refus, de sa douleur, de sa panique. Petite flamme chaleureuse à laquelle se raccrocher. Elle saura à chaque fois prononcer les mots qu’il faut, la rassurer, intercéder pour elle auprès des autres membres de l'équipe.
Elle a le droit de crier, de refuser les examens, de réclamer haut et fort sa péri...

Enfin, l'analgésie est posée, la tempête apaisée.

Vient le temps de la poussée. Ses efforts sont peu efficaces. L’enfant ne progresse pas. Le médecin de garde annonce «On ne vous laissera pas pousser plus longtemps, ne vous inquiétez pas ». Dans sa tête, se bousculent les mots qui n'ont pas été prononcés ; forceps, césarienne, spatules,ventouse... Elle ne veut pas de tout cela. Sa grossesse a nécessité une assistance médicale, sa dilatation aussi. N'y a t-il aucune étape qu’elle pourra franchir seule ?

Encore une fois, la sage-femme comprend son besoin, négocie quelques précieuses minutes supplémentaires.
Alors, seule, toute énergie révélée, elle met au monde Victoria, la bien nommée.

 

©Photo

 

Ce texte renoue avec quelques essais passés ; mettre en mots non ce que l'on me dit ou ce que j'ai vécu, mais ce que l'on m'écrit. Ces billets ont pour titre un prénom, celui choisi par ceux qui me confient leur histoire.

 

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15 avril 2012

Propagande

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Tiphanie, étudiante sage-femme à Bruxelles m'a signalé cette vidéo sobrement intitulée  "Mon accouchement avec ou sans anesthésie".

Le titre laisse à penser qu'avantages et inconvénients respectifs des deux "options" vont nous être exposés. En fait, sous de faux airs d'impartialité, la démonstration vise à emporter la conviction du spectateur, accoucher sous péridurale est un must.

L'analgésie péridurale est une technique suffisamment répandue pour que l'on ne s'offusque pas de la voir présentée sous son meilleur jour. Mais quid de l'objectivité annoncée par le titre ? Le message méritait d'être décortiqué.

Tiphanie travaillait dans le marketing avant de se tourner vers les études de maïeutique. Son éclairage et son aide m'ont été plus que précieux, merci à elle !

Décryptage

L'avis autorisé : Dans toute communication persuasive, un des éléments essentiels est d'avoir un personnage d'autorité à qui l'auditoire peut accorder toute sa confiance. L' auteur du film,Roland Desprats, qualifié dans cet article "d'homme des péris" *, est accueilli par "Ah mon sauveur!" lorsqu'il arrive auprès d'une femme en travail.

L'obstétricienne est un autre personnage d'autorité appelé à énoncer sa vérité, de façon magnifiée (technique de communication persuasive) "Grâce à la rachianesthésie, la maman peut vivre pleinement son accouchement même par césarienne [...] avoir l'enfant directement sur son ventre alors qu'il vient de naître, sans douleur. [...] Elle peut vivre pleinement son accouchement." (répété). Ces premiers commentaires suivent une naissance par césarienne, situation où les avantages de l'anesthésie loco régionale sont indéniables.

Plus tard, "C'est vrai qu'il y a un tout petit peu plus d'extractions instrumentales [avec la péridurale], mais de façon très faible. Donc si on met dans la balance l'avantage de la péridurale par rapport à ses inconvénients, il y a quand même beaucoup plus d'avantages à réaliser une péridurale."
Et encore : "Il n'y a absolument aucun inconvénient [à la péridurale], il n'y a pas d'augmentation de la durée du travail, -ce n'est pas ce que dit cette étude - il n'y a vraiment que des avantages à la péridurale".
La redondance des mots avantages/pas d'inconvénient appuie encore le discours.

L'effet moutonnier (faire adhérer à une thèse en soulignant qu'elle est massivement partagée)
Au début du reportage, on peut entendre la voix off énoncer "4000 femmes accouchent ici chaque année, 90% d'entre elles bénéficient de la péridurale, un pourcentage légèrement supérieur à la moyenne nationale".
L'effet de masse est bien présent avec ce chiffre de 90% de femmes qui bénéficient d'une péridurale ; le choix de ce verbe n'est pas non plus anodin .

La peur (levier essentiel dans toute communication persuasive).
"La douleur de l'accouchement peut parfois être inhumaine". Mais pas d'inquiétude, pour la douleur comme pour toute complication, la péridurale est LA solution."Une anesthésie est souvent nécessaire pour assurer la sécurité de la mère et de l'enfant".

L'histoire d'Andrea, qui souhaite accoucher sans péridurale, vient à point nommé illustrer "l'inhumanité" de cette douleur. Juste après l'accouchement qualifié de "génial, merveilleux" par la maman césarisée sous rachi anesthésie, la voix off annonce qu'Andréa est entrée en travail. On ne voit alors qu'une porte fermée.
On entend successivement des cris, suffisamment puissants pour traverser la porte close, la voix off "un accouchement comme elle l'avait souhaité, un accouchement sans péridurale" et enfin "AIE, AIE, AIE", provenant de la salle de naissance. Cette caricaturale succession  cris /commentaire /cris, appelle une désapprobation complice de l'auditoire (autre technique de communication)  "C'est bien fait pour elle".

Impression confortée par une  phrase d'Andréa : "Ca fait mal, si ça avait duré, j'aurais pris la péridurale"
Même les paroles de la sage-femme revenant gentiment la féliciter "Vous avez poussé tout doucement, pourtant ce n'est pas facile quand on a mal de gérer la poussée" sont une critique implicite ; quand on n'a pas mal, donc sous péridurale, on contrôle mieux sa poussée...

Le témoignage (très utilisé en communication pour persuader un auditoire du bien-fondé d'une idée). 
Géraldine, qui a choisi d'avoir une péridurale, arrive confiante et souriante. La sage-femme explique que son col n'est pas dilaté. Puis le travail s'intensifie. "Au moment de la contraction, j'ai pas de comparaison, on ne peut pas se contrôler, c'est tout le corps qui souffre" paroles appuyées par les images de son visage crispé ; et son mari d'ajouter "de la voir souffrir comme ça...vivement la péridurale parce que là, ça fait un quart d'heure que ça dure, c'est dur pour moi aussi !" La succession des deux phases suggère que confiance et sourire sont incompatibles avec un travail efficace...

Les questions purement rhétoriques du médecin en salle de césarienne reposent également sur la technique du témoignage "Est-ce que vous avez ressenti quoi que ce soit de l'acte chirurgical ?", "Vous avez eu le plaisir et la joie d'avoir votre enfant en présence de votre mari ?" Les bonnes réponses de la femme sont saluées par un discret mais bien réel "Voilà !" du médecin.

Sur vingt-huit minutes de reportage, seulement trois sont consacrées à l'accouchement sans péridurale. Appel à l'autorité, effet moutonnier, recherche de complicité avec l'auditoire, peur et témoignages sélectionnés...  Tous les ingrédients d'une communication réussie sont présents. Remarquons également l'émotion nettement plus visible chez les femmes sous anesthésie que chez Andréa. 

Si tous les bénéfices de la péridurale sont détaillés, aucun n'est évoqué pour les femmes faisant un autre choix.
C'est toute la différence entre une information éclairée et un message publicitaire...

 

 * à l'humour en bandoulière... (sic)

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21 mars 2012

Mère Nature !

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Nous connaissions l'accouchement physiologique, l'accouchement eutocique, l'accouchement normal, voilà que l'on découvre l'accouchement naturel. J'attends avec impatience l'accouchement certifié bio par Ecocert.

Ainsi l'accouchement naturel comporte trois  phases, dilatation, expulsion, délivrance...  Serais-je dans l'erreur en pensant que c'est le cas de tous les accouchements ?

Puis vient cet élogieux paragraphe / mères moins fatiguées /enfants moins angoissés / relations de meilleure qualité / sorties plus rapide / moins de complications... qui dessine en creux une terrible et abusive image de l'accouchement "médicalisé".

La démonstration est un peu courte. Si la surmédicalisation a des effets iatrogènes, personne ne souhaite pour autant s'en remettre  aveuglément à dame nature. Un accouchement peut se compliquer et l'intervention du médical sera alors bienvenue.

Mais pour que tout le monde s'y retrouve - faut faire consensuel cocotte -les baffes sont équitablement distribuées, une  à droite, une à gauche. L'accouchement naturel ça se paye, on a mal et si y a des complications, y a pas de matériel ! Autant dire que ces pauvres femmes sont livrées à elles-mêmes... C'est ballot quand on sait que le  "matériel nécessaire" - mot générique pouvant recouvrir un large univers, du forceps au bloc opératoire en passant par la baguette magique - est dans la salle d'à coté.

Enfin, les sages-femmes penseraient la naissance dénaturée parce que médicalisée. Oui nous sommes nombreuses à déplorer la protocolisation qui s'impose à chaque femme et l'oblige à accoucher non comme elle le souhaite mais comme la médecine en décide. Oui l'hypermédicalisation nous éloigne de la réalité physiologique de la naissance. Mais qui oserait penser que la césarienne est un acte inutile, que toute péridurale est superflue ?

De la mesure ! Comme toujours, les extrèmes sont néfastes. Certes, les 99% de péri, les 40 % de césariennes revendiquées par certaines maternités effraient. Mais je serais tout aussi effrayée si l'on imposait que toute femme accouche "naturellement" dans son foyer.

La médecine actuelle nous permet de prévenir, de dépister... c'est ainsi que nous pouvons accompagner les femmes, en fonction de leur désirs et de leur réalité médicale.

Tout traitement univoque - qu'il soit naturel ou hypertechnicisé - serait, comme l'article cité, dénué de sens.

 

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29 mai 2011

Sans joker

 

Au deuxième étage, la fenêtre de la salle de naissance s’ouvre sur un arbre majestueux qui offre son feuillage juste à hauteur des yeux. C’est une journée de printemps, soleil radieux, air doux.

Arrivée depuis quelques heures, elle préfère passer son travail dans le petit jardin qui ceint la maternité. Elle vit sereinement ses contractions, s’immobilise à chacune d’entre elle dans la position qui lui apparaît "confortable". Son homme est un support très modulable, et si ce n’est lui, elle trouve à s’appuyer contre un mur, le banc du jardin, le tronc de l’arbre… Régulièrement, elle remonte pour faire le point. A chaque fois, elle choisit l’escalier plutôt que l’antique ascenseur. Les deux volées de marches ne l'impressionnent pas, elle y voit au contraire l’occasion de mobiliser son bassin pour aider son petit à progresser.

Cette fois ci encore, elle revient joyeuse, les joues rosies par l’air tiède et l’effort des deux étages à grimper. Elle dit son impatience de connaitre sa dilatation. Cet accouchement qu’elle appréhendait tant se passe au mieux. A sa dernière visite, elle était à 5 cm. Elle est maintenant à 8. Son travail avance bien et je m’empresse de le lui annoncer.

Dans l’instant, son attitude se modifie. Son visage blêmit et se ferme. La contraction suivante passe mal. Elle ne parvient plus à trouver de position, ses poing se crispent, son souffle se fait superficiel. Son homme et moi assistons impuissants à sa transformation. Elle se tord, se tend ; ce n’est plus la danse harmonieuse des débuts mais une lutte violente avec des sensations qu'elle ne tolère plus…
Elle reste sourde à nos paroles, repousse vivement la main qui cherche à l’apaiser, fuit nos regards.

Pensant que la dilatation a pu se compléter, que l’appui du bébé pourrait expliquer la puissance de ce qu’elle ressent, je lui propose de vérifier rapidement. Il n’en est rien. Elle est toujours à 8 cm et son col si souple il y a peu est en train de se cercler…

Je tente de comprendre ce qui l'a si brusquement déstabilisée ; une hypothèse se révélera juste. A l’époque, l’ultimatum est clairement annoncé, après 8 cm, on ne pose plus de péridurale (elle n’aurait d'effet qu'après la naissance et devient donc d’évidence inutile).
Elle vivait un travail paisible et harmonieux mais la sécurité du "joker" analgésique y contribuait. L’annonce du cap des 8 cm l’a privée instantanément de la confiance que ce joker lui procurait.

Ce quelle vivait si bien une minute avant de « savoir », elle peut le vivre tout aussi bien maintenant… Une fois cela mis en mot, il lui faudra peu de temps pour retrouver sa sérénité.


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23 novembre 2010

Second life

Une fresque colorée pare son dos de l’épaule gauche à la hanche opposée, immense tatouage réalisé il y a plusieurs années, bien avant qu’elle n’envisage d’avoir cet enfant.

Elle perd les eaux trois semaines avant le terme prévu, à la veille du rendez-vous fixé pour la consultation d’anesthésie.
Faute de contraction, son accouchement est déclenché. Son utérus travaille longtemps et douloureusement avant que la dilatation n’autorise, selon le protocole de la maternité, le recours à l’analgésie.

L’anesthésiste découvre la fresque. Il exprime alors son agacement, critique l’aberration d'avoir cédé à cette "mode" et glose abondamment sur l’inconscience féminine ; discours apparaissant bien long à celle qui attend que sa douleur soit apaisée.
Enfin, la péridurale est posée, sans difficulté aucune. Un espace de peau blanche a permis de piquer en évitant de traverser l’encre.

L’enfant nait quelques heures plus tard, paisiblement.

Sa mère conserve une secrète rancœur pour celui qui l’a longuement sermonnée avant de consentir à la soulager. Malaise diffus qu'un dernier épisode viendra involontairement désamorcer le jour de sa sortie.
Apparemment hanté par le vaste dessin gravé sur sa peau, l’anesthésiste repasse la voir pour condamner à nouveau cette pratique. Le mot tatouage vient ponctuer régulièrement son monologue.
Il s’en va enfin sur une dernière phrase « la prochaine fois, il faudrait éviter » en désignant son dos d’une main lasse.
Bien évidemment, c’est à la péridurale qu’il pensait. Mais comme jamais le terme n’a été prononcé, cela résonne comme la promesse d'une seconde vie lui permettant de présenter un épiderme vierge de tout pigment.

Et cette absurdité l’enchante.

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04 novembre 2010

Choix éclairé

Son histoire personnelle est complexe, hantée de fantômes douloureux qu'elle a su apprivoiser au fil des années. Son métier ne doit rien au hasard ; elle est psychologue.

Elle arrive à la maternité pour son troisième enfant en fin de dilatation et la sage-femme s’étonne de sa demande impérative de péridurale.
Chacun s’acharne à la convaincre de s'en passer, arguant qu’elle est presque au bout, que ce troisième accouchement devrait rapidement se terminer et qu’elle semble très bien tolérer ses contractions. Une des sages-femmes se hasarde même à  affirmer que sa demande est sans rapport avec la douleur et que cela doit cacher autre chose.
Elle s’obstine et finit par obtenir, de haute lutte, la pose d’une analgésie.

Elle racontera ensuite, fâchée d’avoir eu à insister.. "Je sais bien que ce n'est pas de la douleur que je voulais me protéger. Mais si je préfère accoucher trois fois sous péri plutôt que de faire une psychanalyse, c’est mon droit ! "

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08 juillet 2010

Dépassée

Elle est plus affalée qu'assise contre le grand coussin qui soutient son dos. Ses cheveux s’étalent en longues flammes rousses, encadrant un visage du même blanc que les draps. Elle se refuse à bouger, n’en peut plus, n'y croit plus, se consume dans l’attente angoissée de la vague suivante. Ma main se veut légère sur son ventre, je sens le crescendo puis l’apaisement de chaque contraction, ma voix bat la mesure de sa respiration. Mes yeux rivés aux siens, je souffle, masse, encourage. Mais plus rien n’y fait, anéantie par la douleur, elle demande grâce. Je tente un nouvel examen, espérant lui annoncer une dilatation bien avancée mais il n’en est rien, elle est à 3 cm…

Cela se passe il y a longtemps, au sein d’une maternité réputée pour la qualité de sa préparation et de son accompagnement. La péridurale ne s’est pas encore banalisée et les mères qui accouchent en ce lieu comptent sur nos forces conjuguées pour traverser la tempête.

L'analgésie me semble la seule issue après ces heures de combats. J’appelle le médecin car il me faut son aval pour requérir l’anesthésiste. Il vient, procède à un rapide examen, annonce son verdict «d’accord pour une péridurale mais c’est encore trop tôt, il faut attendre 5 cm de dilatation».

Sur ces paroles lapidaires, il quitte la chambre. Désemparée, je mets quelques secondes à réaliser ce qui vient d’être dit avant de courir à sa poursuite, révoltée par cet abus de pouvoir. Rien ne justifie d'attendre. Je veux, j’exige qu’on la soulage là, tout de suite ! Dans un demi-sourire il affirme «fais-moi confiance !» et s'en va. Il est chef de service, je viens d’être embauchée. Combat inégal.

Je retourne auprès d’elle, résolue à la soutenir jusqu'au geste salvateur.
Mais, alors qu'elle perdait pied, submergée par la douleur, je la découvre en train de refaire surface. Dans l'attente imposée de l'analgésie, elle trouve une nouvelle énergie. Son visage s’apaise, sa respiration se pose, son regard s'éclaire. Nous poursuivons notre chemin commun, elle souffle, je l’accompagne. Tout est redevenu plus facile…

Le travail progresse et la dilatation exigée pour poser la péridurale est atteinte. Je la propose, elle n’en veut plus. J’insiste un peu, poussée par mon désir de démontrer au médecin qu’il a eu tort, que ce délai imposé n’a rien changé.
Mais il a eu raison. D'analgésie il n’est plus question et elle accouchera un peu plus tard, dans une sérénité retrouvée.

Expérience fondatrice, tant de fois racontée en préparation, tant de fois présente à mon esprit en salle d’accouchement, lorsqu'une mère m’assurait qu’elle ne pouvait aller plus loin.
Je sais depuis les ressources insoupçonnables d’une femme en travail.

Mais comment rassurer celle qui se décourage ? Comment l'aider à puiser au fond d'elle-même l'énergie dont elle se sent démunie ?  Il faut se garder de franchir la marge étroite entre convaincre et imposer.  Et si elle affirme que non, que ce n’est plus possible, que je ne me rends pas compte, que c’est trop dur, qu’elle a trop mal... je ne peux que m'incliner et appeler l’anesthésiste.

Reste la pensée fugace qu'il aurait pu en être autrement.

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11 mars 2010

Empathique n'est-il pas ?

Dès le début de sa grossesse, et même dès son projet d’enfant, la péridurale a été son credo. Lors de nos rencontres, j’ai tenté d'infléchir sa conviction. Pourquoi ne pas se laisser le temps d’accueillir les premières sensations avant d’affirmer la nécessité d’une analgésie ? Mais cette incertitude lui semblait trop pesante et je me suis inclinée. De multiples angoisses assombrissaient sa grossesse, je ne souhaitais pas la déstabiliser plus encore.

Arrivée en fin de nuit pour une rupture de la poche des eaux, elle attend dans une chambre du service ses premières contractions. Au matin, le couloir s’emplit de bruits divers, roulement des chariots sur le sol plastifié, brocs de métal qui s’entrechoquent, portes qui s’ouvrent et se referment. C’est l’heure du petit déjeuner.

Si rien ne se passe, l'accouchement sera provoqué dans la journée. Elle hésite devant le bol de thé et les deux tartines qui lui sont servis. Elle croit se souvenir qu’il faut être à jeun pour avoir "droit" à la péridurale. L’idée que le geste salvateur pourrait être différé parce qu’elle a transgressé l’interdit lui est insupportable.

Elle interroge la jeune femme qui vient de lui amener son plateau. «Êtes-vous bien certaine que je peux manger ?»
Le «oui bien sur» ne lui suffit visiblement pas et, devant son inquiétude, l’aide soignante annonce avec gentillesse qu’elle va vérifier auprès de la sage-femme.

Quelques instants plus tard, on ouvre sans frapper. Du seuil de la porte, la désignant d’un doigt accusateur, la sage-femme l’interpelle violemment «Vous, quand je dis que vous pouvez manger, c’est que vous pouvez ! Je connais mon boulot!» puis tourne les talons, la laissant en pleurs.

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