28 septembre 2010

Le cœur gros

Un mail lu rapidement entre deux rendez-vous… mauvaise idée.
Je suis allée accueillir le couple suivant dans une sorte de pesanteur que je n’ai comprise que bien plus tard, une fois les consultations terminées.

Je suis en deuil. En deuil d’une maternité dans laquelle j’ai travaillée, avec laquelle je travaille encore, et dont j’ai vu les prises en charge se dégrader au fil de son envahissement par les protocoles de réseau, les normes diverses, les décrets périnatalité, les évaluations, accréditations, économies d’échelle et autres exigences de rentabilité… tout ce jargon qui veut faire croire que l’on peut faire mieux avec moins et que la sécurité en périnatalité passe par un cortège immuable de gestes et d’examens strictement notés dans un dossier.

Dans un autre temps, les additions et soustractions n’avaient pas le même sens que celui qui s’impose aujourd’hui. Cette même maternité faisait effectivement mieux avec moins, moins de technique mais bien plus d’humanité ; professionnels disponibles, parents reconnus, dialogue permanent pour trouver comment répondre au mieux aux attentes des uns sans sacrifier les nécessités des autres.
Un lieu souvent qualifié d’extraordinaire alors que l’extraordinaire était que ce ne soit pas partout ainsi.

Évidemment, tout n’était pas parfait… il y avait des coups de gueules, des coups de force, des désaccords, des maladresses…comme ailleurs, comme partout.  Mais la colonne vertébrale de cette maternité était ce véritable partenariat construit entre parents et professionnels.

Ils ont voulu croire qu’ils pouvaient poursuivre dans d’autres lieux, plus de naissances, beaucoup plus, plus de soignants, un peu plus, plus d’efficacité, plus de rentabilité.

Le souci de l’autre s’est dilué dans les soucis tout court. Comment prendre soin lorsque l’on passe son temps à courir de salle en salle, de lit en lit ?
De subtiles stratégies sont nées pour clore au plus vite tout besoin chronophage.
Hâter une consultation en finissant l’examen clinique «Vous n’avez pas de question... »
Questionner une accouchée « Tout va bien ? Besoin de rien ? » la main sur la poignée de la porte restée ouverte, un pied dans la chambre, un autre dehors, à peine entré, déjà parti…

Accompagner une femme en travail est devenu un réel challenge ; tenter de faire abstraction des pas pressés dans le couloir, des coups de sonnette, du bruit du chariot roulant vers la salle de césarienne ; s'échapper un instant pour ne pas laisser les collègues gérer seuls le reste du service ; revenir plus tard, la tête un peu ailleurs à calculer comment accueillir la prochaine entrée alors que toutes les salles sont occupées... Lorsque le bip sonnera à nouveau dans la poche de la blouse, c'est la femme elle même qui renoncera « Allez-y, je sais bien qu'il n'y a pas que moi...»

Les soignants ont voulu y croire encore, essayant de tenir la barre contre vents et marées, rejetant sur d'autres la responsabilité des changements. Les parents sont apparus de plus en plus démunis, réclamant assistance plus que soutien, devenus consommateurs plutôt qu’acteurs.

Les signes du naufrage étaient là mais personne ne voulait les voir.

Ils les voient maintenant, c’était la teneur du mail.
Mais il est trop tard, le bateau coule. L’avenir est aux mains des financiers, les décideurs seront les actionnaires et cette maternité qui nous a fait tant rêvé n’aura tenu qu’une seule génération…

Je veux croire que cette génération là, bien née, bien accompagnée, bien aimée, saura faire mieux que nous.

Posté par 10lunes à 08:04 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
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