08 août 2013

Une question de pot

 

stopwatchC'est un jour comme je ne les aime pas. Les rendez-vous s'enchaînent et le téléphone se déchaine. D'habitude, un arrangement tacite fait que chacune essaye de prendre les appels à tour de rôle pour que ce soit moins lourd. Ce jour-là, je suis seule au cabinet, aucun relai n'est possible et il semble que la ville entière se soit donné le mot.

Je passe mon temps à m'excuser de décrocher auprès des gens que je reçois, essayant de faire au plus vite. Quand l'échange s'annonce prolixe, je propose de rappeler plus tard et la liste des rappels à faire s'étirant, je me sens obligée de préciser "Surement assez tard ; après 21 heures, ça ne vous dérangera pas trop ?" La journée sera longue.

Une solution serait de brancher le répondeur mais pour cela il faudrait enregistrer l'annonce adéquate - je n'ai jamais pu trouver le Graal que serait un répondeur acceptant de garder en mémoire plusieurs annonces différentes…  Au vu du retard accumulé, je n'ose pas prendre le temps de faire le message entre deux rendez-vous, sure de bafouiller et de devoir m'y reprendre à de multiples fois.

C'est à elle. Je la prie d'excuser mon retard. Elle s'assied, la mine défaite, son bébé de deux semaines endormi dans ses bras. Elle est fatiguée, peine à trouver ses marques de jeune mère. Tout l'inquiète, il dort peu, pleure beaucoup, réclame souvent, le cordon saigne. Surtout, à la maternité, on a décelé un petit souffle "sans gravité". Cette précision ne l'a pas rassurée ; elle rumine l'information depuis la semaine dernière " Je n'ai pas voulu te déranger" … Le téléphone lui n'hésite pas. Je m'excuse à nouveau et décroche, bien décidée à reprendre l'entretien au plus vite.

A l'autre bout du fil, mon interlocutrice a quelque chose à demander à mon associée mais consent, à défaut, à m'interroger. Elle se lance dans un long monologue. "Comment faut-il s'y prendre pour mettre un enfant sur le pot parce que le petit, il veut pas y rester et pourtant il a l'âge parce que deux ans c'est l'âge quand même ma mère disait un an et ma belle-mère dix-huit mois mais je voulais pas le brusquer et ce serait quand même bien qu'il y arrive mais même en lui donnant un jouet il se relève tout de suite alors je me demande si...".  Un peu déconcertée, je tente de couper court en annonçant que je ne sais pas vraiment quoi lui répondre, que la sage-femme n'est peut-être pas le professionnel adéquat.

Elle rétorque qu'elle a appelé le cabinet parce qu'elle ne savait pas à qui s'adresser mais que mon associée elle, elle savait toujours TOUT.
Et raccroche, me laissant le poids de sa perceptible déception.




Posté par 10lunes à 20:09 - - Commentaires [19] - Permalien [#]
Tags :


27 mai 2013

Mal mot

pregnant

 

Elle est enceinte, elle est heureuse, elle est inquiète.

Heureuse parce que cet enfant était très attendu, inquiète parce que la grossesse précédente s’est terminée sur une échographie annonçant l'arrêt précoce du développement de l’embryon.
Elle n’en avait rien pressenti.

Alors l’absence de règles, le test de grossesse acheté en pharmacie, la tension mammaire persistante, tout ça ne suffit pas à l’apaiser totalement.
De plus, elle n’est pas nauséeuse, ce fréquent malaise si désagréable mais si rassurant.

Il est trop tôt pour pouvoir écouter les battements cardiaques. Cette annonce la déçoit. Elle espère, elle a besoin d’un élément objectif venant lui confirmer, là, tout de suite, que tout va bien.
Je lui propose de l’examiner pour m’assurer du volume utérin.

Comme toujours lors d’un toucher vaginal, je baisse les yeux, attentive à ne pas ajouter à l’intrusion du geste celui du regard. 
Je glisse doucement index et majeur dans son vagin, mon autre main palpe son ventre.
Entre mes deux mains, son utérus, rond et dodu à souhait, parfaitement rassurant, parfaitement conforme à la taille attendue pour l’âge de la grossesse.
J’en suis ravie pour elle.
Et m’exclame joyeusement. "Voilà un utérus gravide !"

Je lève les yeux vers elle à la fin de ma phrase, surement en quête d'un sourire rassuré. Juste le temps d’apercevoir son regard qui se voile... J'ajoute rapidement "Tout se présente bien", elle sourit enfin.

Elle ne dirait rien de plus et c'est moi qui insiste : "Je vous ai inquiétée ?"
Dans un murmure, elle s'autorise "Oui, dans gravide, j’ai entendu grave".

J'explique le mot, lui demande d’excuser ce vocabulaire médical parfaitement inapproprié. 
Et me désole en silence de ma stupidité.

 

©Photo

 

Posté par 10lunes à 09:03 - - Commentaires [45] - Permalien [#]
Tags : , ,

14 mai 2013

Addendum

 

58518662_c2ebeaed2e_bCertains se sont sentis blessés par le billet précédent. D’où ce nouveau billet pour clarifier ma position.

Loin de moi l’idée que les sages-femmes soient les seules en capacité de…  La plupart de nos actes peuvent être assurés et parfaitement assurés par d’autres professionnels.

Je souhaitais souligner ce qui donne sens à notre métier. Tout ce que nous faisons peut être fait par d’autres mais nous sommes les seules à pouvoir faire tout cela. Cette compétence transversale permet une  continuité dans une prise en charge qui peut sinon se révéler très morcelée et donc très morcelante. Notre profession n'a d'intérêt que par la -relative - cohérence qu'elle apporte.

Mais le billet évoquait surtout une rationalisation des soins si extrême qu’elle en devient déshumanisante. Et si la disparition des sages-femmes n’est que pure fiction, la tarification à l’activité (T2A pour les intimes) est bien réelle. Cette façon d’alimenter les budgets des établissements de santé prend principalement en compte les actes réalisés. Un document de l’IRDES (Institut de recherche et de documentation en économie de la santé) rappelle cette volonté économique : " En tant que mode de financement, la T2A n’a aucune vocation à assurer une couverture optimale des besoins ni à améliorer la qualité des soins". Gloups.

Pour réduire les coûts, les maternités ferment et les naissances se concentrent dans les établissements restants. La santé devient un produit comme un autre. Le terme "économie d’échelle" est d'ailleurs employé pour justifier les restructurations. "Une économie d’échelle est l’accroissement de l’efficience d’une entreprise grâce à la baisse du coût unitaire des produits obtenue en augmentant la quantité de la production". Gloups bis.

Les sages-femmes  - comme les autres professionnels - sont sous pression. Les maternités travaillent à flux tendus. Certains jours, les entrées sont moins nombreuses et les femmes bénéficient d’un accompagnement attentif. Le lendemain, les naissances se pressent et le rythme se doit d’être rapide car sinon, les prochaines accoucheront dans le couloir.

Pour réduire les coûts, on réduit aussi le nombre de soignants. Nous nous éloignons chaque jour un peu plus du très utopiste mais très sensé "Une femme une sage/femme" revendiqué dans nos manifestations. Les équipes doivent se démultiplier. Les écrans centralisés permettent de surveiller d’un œil ce qui se passe dans les  salles voisines, la péridurale est censée pallier l’absence d’accompagnement (comme si celui-ci ne concernait que le vécu douloureux), les temps de présence sont réduits, les explications données rapidement parce que d’autres femmes attendent. Chacun ne peut se concentrer que sur ce qu’il a à faire. Mais "prendre soin" peut-il se résumer à une succession d’actes ?

Les liens de l’article précédent sont tous réels. Il existe des écrans centralisés, des maternités se félicitant d’avoir la télévision en salle de naissance, des sites pédagogiques prêts à pallier nos explications trop succinctes… il y a bien des inventeurs faisant breveter un appareil mesurant la dilatation du col et des obstétriciens défendant la programmation de l’accouchement « Grâce à la programmation, les sages-femmes peuvent organiser les salles de travail et gérer leur effectif en tenant compte du nombre de parturientes programmées ». Gloups ter.

A la fin une mère et un enfant quittent la maternité en bonne santé et nous sommes censés nous en féliciter. Le pouvons-nous vraiment ?

Oui, le monde glaçant décrit dans le billet précédent n’était que fiction, mais pas pure imagination. Juste un sinistre puzzle fait de petits morceaux du pire de ce que nous vivons déjà.

Il est urgent de s'atteler à un nouveau puzzle conjuguant de petits morceaux du meilleur !

 

©Photo

 

PS : En dehors du premier (Irdes), tous les liens de cet article renvoient vers d'autres billets plus anciens. Comme le signe que rien ne change... Quand est-ce qu'on se bouge  ?

 

Posté par 10lunes à 12:35 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
Tags : , , ,

22 mars 2013

Odile se contredit (3)

 

15643200_67a5c33596_b

Odile Buisson écrit vite ; elle publie le 21 février un livre évoquant la polémique des pilules de 3ème et 4ème génération sortie début janvier. Tellement vite que ses arguments trop rapidement déroulés s'opposent à eux-mêmes.

Ainsi cette femme, hospitalisée deux jours au huitième mois de grossesse pour des douleurs inexpliquées sans qu'aucune cause ne soit retrouvée, puis victime d’une grave hémorragie de la délivrance. "Il est toujours étrange de pressentir un danger sans pouvoir l'identifier", explique-t-elle après avoir conseillé à la patiente de se rendre dès les premières contractions dans une maternité  "apte à prendre en charge les grossesses à risques". C'est une hystérectomie qui permettra de sauver la mère. 

Et Odile de conclure, "l'histoire de cette patiente rappelle une vérité : une grossesse apparemment normale ne signifie pas que l'accouchement sera normal. Que serait-il advenu si elle n'avait pas accouché médicalement ?"

Faut-il souligner que des douleurs inexpliquées assez violentes pour justifier une hospitalisation de 48 heures ne sont pas vraiment à classer  "grossesse normale" ? 

Mais il serait dommage de se limiter à une seule hypothèse. Le débat peut très largement s'enrichir !
- Que serait-il advenu si cette femme avait accouché dans un établissement disposant d'un service de radiologie interventionnelle ? Son utérus aurait certainement pu être préservé.
- Que serait-il advenu si elle avait eu la malchance de résider à distance d’une maternité (leur nombre a été divisé par 2.5 sur les 40 dernières années) et de ne pas arriver à temps. Cela lui aurait peut-être couté la vie.
- La mauvaise foi ne m'étouffant pas, que serait-il advenu si elle n'avait pu quitter son domicile, bloquée chez elle du fait des intempéries ? Faut-il pour autant prévoir un chasse neige à la porte de chaque femme enceinte ?

Une politique de santé ne peut se concevoir à partir de cas particuliers.

Odile Buisson enchaîne "benoîtement" sur les maisons de naissance. Le raccourci est clair. Puisque personne ne peut prévoir comment se passera une naissance, accoucher hors d'une structure "apte à prendre en charge les grossesses à risques", c'est mettre la santé de la mère et de son enfant en danger.

Pourtant, l'accompagnement global favorisant une parfaite connaissance de la femme par la sage-femme étaye cet "étrange instinct" qui lui a fait conseiller de se rendre précocement à la maternité. Pourtant, le projet d'expérimentation impose l'attenance à une maternité. Surtout, comme le démontre cette étude britannique et contrairement à ce que Odile Buisson tente d'insinuer, pour les femmes présentant une grossesse à bas-risque, la sécurité de l'accouchement est identique quel que soit le lieu de naissance

Je l'ai déjà écrit, Odile ratisse large. A quelques pages d'écart, elle peut à la fois rappeler "la cour des comptes souligne que les maternités n'ont pas suffisamment accès aux services de radiologie interventionnelle" et dénoncer "la création de maternités gigantesques, véritables accouchoirs publics". Faudrait-il concevoir de multiples "petites"  maternités suréquipées ? Avec quel budget ? Quel personnel ? Sachant qu'elle relève ensuite que "certaines maternités disposant de financement ne trouvent pas de médecins..."

Mais Odile Buisson en reste au pamphlet. Il est plus aisé de dénoncer que de proposer.

Elle insiste un peu plus loin "La toute première cause des décès maternels est une hémorragie cataclysmique au décours de l’accouchement" en ajoutant "si les données épidémiologiques soupçonnent l'ocytocine utilisée pour réguler les contractions utérines, aucun lien formel n'a pu être établi". Odile Buisson écrit trop vite. Une  étude de l’Inserm publiée en décembre 2011 démontre au contraire que l’administration d’ocytocine pendant le travail augmente le risque d’hémorragie grave. 

Finalement les apôtres de la physiologie, les "extatiques de la matrice" n'auraient-ils pas raison de se défier? Le groupe de travail cité dans mon dernier billet précise  "La prise en charge de manière systématique de toute grossesse et de tout accouchement avec le même niveau d’intervention que celui requis par ceux qui présentent un risque comporte des effets négatifs tant pour les femmes que pour les équipes des maternités et la société."

Je m'autorise un dernier parallèle. Ce mémoire d'une sage-femme étudiant la prescription d'ocytocine dans une maternité de type 1 retrouve un taux de 45.4 % (et ce chiffre ne prend pas en compte les accouchements déclenchés ! ) Odile Buisson cite cette  étude du Ciane qui dénonce "la plupart des femmes ne sont pas prévenues de l'administration d'ocytocine pendant l'accouchement, administration rendue invisible par la pose systématique d'une perfusion". Elle ironise sur le titre de l'article - méprisamment qualifié d'articulet - "Les femmes n'ont pas leur mot à dire" "qui en dit long sur l'idée qui est véhiculée : les parturientes sont  les victimes d'une médecine totalitaire".  

Injecter sans en informer les femmes un produit qui majore le risque d'hémorragie serait donc à ranger dans la bientraitance médicale ? 

 

à suivre...

 

©Photo

 

Posté par 10lunes à 08:23 - - Commentaires [49] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

20 mars 2013

Odile ne connait pas la nuance (2)

 

7546281922_1b28c4f803_b

Le billet précédent se terminait par un pastiche, description volontairement caricaturale de l'accouchement sous péridurale, faisant écho à l'accouchement en maison de naissance narré par Odile Buisson.

Le moins que l'on puisse dire est que son propos n'est pas nuancé. Les professionnels de santé soucieux d'une médicalisation raisonnée sont croqués en "extatiques de la matrice", chantres de la douleur, célébrant la nature dans une nouvelle religion.
Les catholiques ont pour les guider un nouveau pape ; les femmes ont Odile.

Car c'est bien elle qui ose ce curieux parallèle "Que le principe religieux s'appelle Dieu ou nature, c'est au choix et c'est pareil"Les mères souhaitant éviter la péridurale sont rapidement cataloguées. Elles ne décident pas pour elles mêmes mais se soumettent  à une autorité extérieure ; "Mélange d'habitude, d'obéissance et de construction mentale séculaires". Excusez du peu.

Pourtant, la catholique enceinte d'un enfant trisomique qui ne désire pas interrompre sa grossesse n'est elle aucunement suspecte de se soumettre à une loi naturelle ou religieuse. Sa décision ne sera annotée que de ce prudent commentaire "je ne suis pas tout à fait à mon aise"

Elle s'attarde ensuite sur le décalage entre un projet de naissance très idéalisé et la réalité finale. Cet accouchement est vécu sans soutien, sans accompagnement et seul le liquide teinté lors de la rupture spontanée de la poche des eaux fait qu'enfin l'on s'affaire autour de la mère. Si Odile Buisson semble au départ faire preuve d'empathie, déplorant le surbooking de la maternité qui ne permet pas aux sages-femmes d'accompagner ces parents, elle ne peut s'empêcher de moquer la supposée naïveté maternelle "elle le sait bien elle qu'il suffirait d'attendre un peu et que le bébé sortirait de lui-même". L'enfant naîtra par forceps sous "anesthésie locale défaillante".
La morale de l'histoire est limpide, imaginer se soustraire à la toute puissance médicale est une faute sanctionnée par le sort.

Les femmes exigent désormais de ne plus souffrir en accouchant nous dit elle plus loin. Décidément les femmes ne savent pas ce quelles veulent, Odile Buisson non plus. Elle témoigne de « féministes railleuses » venues les interpeller "Hep ! Les toubibs ! Cela vous défrise de vous lever la nuit pour faire des péridurales?"  Pourtant, le temps n'est pas si lointain où l'analgésie n’avait lieu qu’au bon vouloir de l’équipe médicale, aux heures ouvrables et pas le week end. Cette "libération", ce "soulagement" tant vantés par l'auteur n’ont pas toujours été une évidence pour les praticiens chargés de la dispenser.

Ne lui en déplaise, les partisans de la naissance respectée ne militent pas contre la péridurale mais pour son libre choix par les femmes, contre la médicalisation de la naissance mais pour le respect la physiologie. 

En 2008, un groupe de travail réuni sous l'égide du ministère de la santé a fait des propositions cherchant à conjuguer plus justement nécessités médicales et souhaits parentaux.

Étonnamment, ni dieu, ni diable, ni extatiques de la matrice dans cette commission qui notait pourtant "Un soutien empathique et physique continu pendant l’accouchement a pour effet de diminuer le stress et présente de ce fait de nombreux avantages comme un travail plus court, une diminution du recours systématique aux moyens techniques et une réduction des extractions instrumentales."

...

 

à suivre...

 

 

©Photo Varahi, déesse indienne

 

 


18 mars 2013

Odile nous raconte des histoires (1)

 

6892978859_c7fe7f89a5_b

Odile Buisson semble faire dans le politiquement correct. Comment s’offusquer qu’un médecin enfourche son blanc destrier pour aller sauver la cause des femmes ? Celles évoquées sont tour à tour indépendantes ou soumises, émues ou indifférentes, informées ou naïves, trop ou mal accompagnées... D'évidence, Odile ratisse large afin que chacune puisse se reconnaître. 

Son credo, seul le gynécologue peut guider cette inconstante qu’est la femme.

Ses bêtes noires avouées ? Tout ce qui ose de près ou de loin remettre en cause l'hégémonisme des médecins, questionner l’hypermédicalisation et nos prises en charge actuelles.

Ses bêtes noires inavouables, les sages-femmes qui, si elles ne sont jamais directement attaquées - Odile a certainement de très bons conseillers juridiques - sont malmenées en filigrane tout au long des chapitres. J’y reviendrai.

Bien plus que la cause des femmes, c'est la cause du pouvoir médical qui l'anime. Pour mieux servir son propos, les femmes apparaissent  souvent manipulées, petites choses bien en peine d’émettre un désir propre et gouvernées par une foule de gourous et autres "intervenants non médecins" (sic). 

Un extrait résume parfaitement le propos :

" Puis on filme une femme qui accouche de façon très humaine : complètement nue, à quatre pattes, ahanant, tordant son bassin et remuant son postérieur en une transe saccadée douloureuse et électrique. Elle s'échine à expulser son petit. Le mari, calme, un peu peiné, lui masse le haut de la croupe tandis que la sage-femme surveille la posture du mammifère humain. En regardant la scène, il est difficile de ne pas avoir mal pour elle mais ... il s'agit de son choix. Et devant une telle souffrance, avoir le choix est même le seul argument recevable. Car pour le reste, l'animalité de la scène est frappante tant elle évoque une douloureuse mise bas."

La nudité n'a rien d'inhumain, la recherche d'une posture plus favorable à la mécanique obstétricale non plus. Mais cette femme dénudée ahane, se tort, se fait flatter masser la "croupe". Le vocabulaire sélectionné avec soin renvoie à la bestialité. Evidemment, nous ne saurons rien du vécu de cette mère et de tant d'autres qui choisissent de mettre au monde leur enfant sans recourir à la péridurale. Odile sait pour nous, elles souffrent.

Moi aussi je peux tricher avec les mots et manier la caricature...

Puis on filme une femme qui accouche de façon civilisée. Elle est allongée, vêtue d’une chemise de papier bleu. Immobile, clouée au lit par l’analgésie, elle est dans l’incapacité de sentir comment pousser son enfant. Aucun mouvement, aucune vie ne vient animer son bassin. Le mari, calme, un peu peiné, lui soutient la nuque tandis que la sage-femme dirige les efforts de la mère, coupée de toute sensation.  En regardant la scène, il est difficile de ne pas être triste pour elle mais ... il s'agit de son choix. Devant une telle passivité, seul avoir le choix est un argument recevable. Car pour le reste, la froideur de la scène est frappante tant elle évoque une  mécanique expulsive désincarnée.

 

à suivre...

 

 

©Photo

 

16 février 2013

Perdre

4775025111_8541299203_b

Ces parents sont venus me présenter leur nouvelle-née. L'examen est normal mais leur fille a perdu du poids depuis la sortie de la maternité.

Elle est nourrie au biberon et les quantités de lait données paraissent trop basses. Je suggère de la stimuler un peu, explique qu'un bébé qui ne mange pas tout à fait assez à tendance à se mettre en mode "économie d’énergie" et à beaucoup dormir. Nous parlons des petits signes d'éveil qu'il faut saisir au vol parce qu'elle sera alors plus encline à téter.  

Le couple écoute attentivement mes conseils. Je n'ai aucune inquiétude, un peu de lait en plus et tout va rentrer dans l'ordre. Nous convenons de ne refaire le point que quelques jours plus tard.

Je les revois donc mais la courbe de poids stagne. L'examen reste rassurant. En reprenant le compte des biberons, il s'avère que le rythme n’est toujours pas bon. Je souligne que la réveiller n’est pas la déranger inutilement mais une nécessité médicale. Je n'insiste pas trop, soucieuse de ne pas inquiéter ces jeunes parents. Nous prévoyons de nous revoir le surlendemain.

Mais deux jours plus tard, la courbe de poids n’est toujours pas repartie. Je m’inquiète réellement. Refait un examen soigneux du bébé. En décomptant les biberons, je découvre qu'ils sont toujours bien en deçà du rythme demandé. Je me montre plus autoritaire en donnant des consignes très précises.  
Par précaution, je les oriente vers leur médecin traitant pour un nouvel examen.

Le médecin sera rassurant et les parents enfin décidés à suivre nos recommandations. Deux jours après, leur fille a repris du poids et ils constatent eux mêmes qu'elle les sollicite beaucoup plus souvent. Bientôt, plus besoin de la réveiller, elle prend spontanément son quota de lait.

Tout cela n’aura duré au final qu'une bonne semaine. Mais je m’interroge sur leur résistance, sur ma capacité à expliquer la nécessité des réveils. Ce sont des parents attentifs et je ne parviens pas à comprendre pourquoi ils ont tardé à suivre les conseils donnés.

Quelques semaines plus tard, en consultation postnatale, elle revient sur un petit incident. Peu de temps après la naissance, elle a donné un premier biberon, un de ces biberons de 90ml déjà conditionnés distribués en maternité. 

Le lait lui a été apporté sans consigne particulière, ou pas assez clairement énoncée. Elle a laissé téter sa fille longtemps et une grande moitié du biberon y est passée. Un peu beaucoup pour un estomac tout neuf. Quand l’équipe s’en est aperçu, les parents se sont fait gronder ; donner autant à un nouveau-né, c’était irresponsable.

Cette engueulade - c’est le terme qu'elle emploie - les a marqués. Ils avaient donné trop, il fallait donner moins.

C’est surement pour ça qu'il m'a été si difficile de les convaincre de donner plus.

 

©Photo

Posté par 10lunes à 08:45 - - Commentaires [15] - Permalien [#]
Tags : ,

14 novembre 2012

Taire

 

2652998074_e073fe5b76_o

Fin de matinée, fin de consultation. Elle se penche pour extirper un porte-carte de l’immense besace posée sur le fauteuil voisin, murmure quelques mots, inaudibles, se tait, continue à farfouiller. Mais un très neutre «Vous souhaitiez ajouter quelque chose ?» libère un flot de paroles. Elle évoque son couple, dérive sur celui de ses parents  puis, sautant de génération en génération, convoque tout son arbre généalogique.

Son récit la submerge. Je l‘écoute, tendue vers elle, attentive à l’accompagner du regard, de quelques mots. Dans sa famille, aussi loin qu’elle remonte, naître fille n’est  que très lourd fardeau. Ni bonheur ni plaisir mais renoncements, sacrifices, maltraitances ; la féminité est une malédiction.

Petit à petit, ses mots et ses pleurs se tarissent. Elle s’en va.

Moi qui peux me retrouver l’œil humide au simple récit d’une naissance un peu chaotique, d’une désillusion modeste, je me sens étonnamment calme.

Je m’affaire à ranger un peu avant d’aller manger ; mes pensées vagabondent…

Un peu plus tard, ma collègue psychologue passe la tête à la porte et s’invite à une causerie informelle. Nous parlons de tout et de rien. Sa question anodine « Tu vas bien toi ? et ma réelle surprise en m’entendant répondre : Pas du tout…»

Ce sont maintenant mes larmes qui coulent en évoquant les grandes lignes de ce que je viens d’entendre.

Elle écoute, me relance quand je bute, des mots légers, à peine posés ; mes émotions se décantent. Je suis inquiète pour les filles de cette patiente, pour la petite dernière à peine née. Comment leur mère pourra-t-elle les préserver de cette lourde généalogie alors qu’elle la subit encore au quotidien ?

Elle m’aiguille doucement sur ce que je pourrais lui dire. Il ne s’agit que de signifier à cette jeune femme que je l’ai entendue, afin de pouvoir l’orienter ensuite vers des lieux d’aide et de soutien. Je bataille, je m’entends batailler sur ce que je ne peux pas dire, sur ce que je pourrais mal dire, trop dire…

Toujours par touches légères, elle révèle le décalage entre mes peurs et les quelques mots suggérés.

Je ne cède rien, en appelle à ma fonction de sage-femme, à mes "limites de compétence"...
... puis soudainement mon malaise prend sens.

Cette autre mère il y a longtemps, son histoire plus que difficile ; cette femme que j’avais accompagnée pendant de longs mois, qui m’avait donné sa confiance, raconté son passé, ses blessures…

Je me revois précisément quelques quinze années plus tôt ; le lieu, l’heure où je reçois son appel. Elle est inquiète  pour son bébé. En l’écoutant, une évidence s’impose à moi, les symptômes de l’enfant sont une mise en scène de l’histoire maternelle.

Si fière d’avoir trouvé le lien, de comprendre ce qui se joue, je lui assène mon interprétation en une seule abrupte phrase.
Je le regrette dans l'instant mais il est déjà trop tard. Le fil est brisé.

Me reste la mémoire de ma jouissance à "savoir" s'entrechoquant avec la violence de ce que je lui imposais.
Me reste la culpabilité.
Ce matin-là, le souvenir de cette femme a croisé la route de celle qui venait de quitter mon bureau.



 

©Photo

 

 

Posté par 10lunes à 08:04 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
Tags : ,

17 juin 2012

So fashion

 

3186863691_e30cbdb289_b

En 1663, Louis XIV fait appel à un chirurgien pour l'accouchement de sa maîtresse, Louise de la Vallière. Etre accouchée par un chirurgien devient alors un must et la mode se répand rapidement dans les milieux aristocratiques et la grande bourgeoise.
C'est le début du déclin de la profession de sage-femme autrefois seule habilitée à assister les femmes en couches.

Trois siècles et demi plus tard, le mouvement pourrait s'inverser. Ainsi qu'en témoigne cet article paru dans le New York Times, top modèles et autres célébrités se tournent vers les sages-femmes, saluant la prise en charge globale qu'elles proposent, et délaissent les obstétriciens. 

Cela s'inscrit dans un courant plus large, également présent en France, prônant un retour au naturel, mêlant alimentation biologique ou santé holistique, cherchant une naissance préservée, dé-technicisée, en maternité ou à domicile.

Le Etats-Unis ont toujours un petit temps d'avance. Les sages-femmes françaises devraient donc redevenir prochainement ce qu'elles n'ont jamais cessé de revendiquer, les professionnels référents de la maternité physiologique.

Toutes nos explications, tous nos efforts de communications sont restés vains, les études attestant de la sécurité de nos prises en charge ont été négligées, même les enjeux économiques n'ont pu convaincre.
Mais gageons que ces arguments deviendront audibles le jour où accoucher avec une sage-femme sera un critère de réussite sociale...

Se transformer en "signe extérieur de richesse" pour enfin se faire entendre ?

 

 

©Photo : Jeff Koons "Hanging Heart" - Château de Versailles


 

18 mai 2012

Le droit à la faille

 

40612553_e0798d6f6f_z

Son parcours est chaotique, pas de diplôme, un enfant arrivé tôt dans sa vie, une séparation, la précarité, puis une rencontre et cette nouvelle grossesse. Elle s’interroge et s’inquiète de son devenir, de celui de sa famille recomposée, souhaite se donner un avenir professionnel… A chaque consultation, elle revient sur ces multiples questionnements pesant sur sa grossesse. Je tente de l’accompagner, suggère certaines pistes, cherche à lui ouvrir quelques portes.

Pour poser tout cela, il lui fallait un lieu, un interlocuteur. En piochant au hasard, c’est tombé sur moi.  Cela dépasse le cadre du suivi de grossesse mais je lui offre volontiers le temps dont elle a besoin.

Ce jour-là, je la croise en sortant de la maternelle avec un de mes enfants. Je suis pressée, et dans une "autre vie", la mienne.
Je la salue d’un sourire, sans m’arrêter et poursuis ma route, tenant la main de mon petit. Comme tous les enfants, il occupe déjà l’espace des récits de sa journée et de ses projets de goûter.

Au regard qu’elle me lance, je sens immédiatement que je l’ai blessée… comme si mon attention lors de nos rendez-vous n’était que façade.
Je me promets de m’en excuser à notre prochaine rencontre, d’expliquer la séparation que je souhaite préserver entre activité professionnelle et vie privée.

Mais je n’en aurai jamais l’occasion. Elle ne vient pas au rendez-vous suivant. Je laisse un  message sur son répondeur m’inquiétant de ne pas avoir de ses nouvelles. Lorsque je tente une seconde fois de la joindre, c’est son compagnon qui décroche, furieux, m’accusant de la harceler.

J’imagine que les conversations que nous avions lui sont apparues comme une totale mascarade. J’avais failli…c'était impardonnable. 

Je m’en suis voulu de ne pas avoir pris le temps de quelques mots en la croisant. Je lui en ai voulu de ne pas me laisser m’en expliquer. 

Cette vieille histoire m’a accompagnée, m'aidant à mesurer l'intensité de certaines attentes, la profondeur de la possible déception. Comme une  leçon à garder en mémoire.

Pas assez cependant. Il y a quelques semaines, une mère revue en consultation, envahie de questions après la naissance de son enfant. Un rendez-vous ajouté à une journée chargée, le retard déjà accumulé au moment de la recevoir, préoccupée par une autre consultation s’annonçant difficile, la paperasse à assurer, les coups de fil à donner, mon insomnie de la veille et le frigo vide… Je ne me suis pas montrée disponible.
J'en ai eu conscience sans parvenir à faire mieux. Fatiguée, pas envie, plus envie.

Elle est partie en me lançant le même regard que celui croisé un jour devant la maternelle. J’ai tenté de m’excuser un peu plus tard, par téléphone.
Mais c’était le répondeur…

 

©Photo

Posté par 10lunes à 09:33 - - Commentaires [20] - Permalien [#]
Tags : ,