12 février 2010

Liberté, égalité, confraternité

Dans un billet récent, j’épinglais les propositions de coaching en rappelant que les sages-femmes sont là pour répondre aux besoins des couples. Dans son commentaire, Emilie s’interroge  «où sont-elles ? Je la cherche encore, ma sage-femme, pour m'accompagner chez moi pour la naissance de mon 4ème enfant... pourtant, j'ai des contacts, des ressources... je suis sage-femme !!!»

Effectivement, il est souvent difficile de trouver une sage-femme qui accompagne les accouchements à domicile …elles sont moins d’une centaine en France.

Pourquoi n’y a-t-il que 3% des libérales à proposer cet accompagnement ?

Pourquoi une pratique banale dans certains pays (Pays-Bas 30 %), en croissance dans d’autres (Royaume Uni : 1.9% en 2001, 2.7% en 2008, développement soutenu par le ministère de la Santé) est-elle aussi peu répandue en France ?

Il y a bien évidemment la question des assurances. Saluons ce grand écart légal : d’un coté l’obligation faite aux sages-femmes d’être assurées pour leurs actes (ce qui n’a rien de scandaleux en soi), de l’autre le refus des assureurs, tous prêts à nous signer un contrat… à condition d’en exclure l’accouchement à domicile !

Une démarche menée en 2009 par l’association nationale des sages-femmes libérales auprès du bureau central de tarification a rappelé les assureurs à leurs devoirs. Le BCT est tenu de nous trouver une assurance et il l’a fait .... mais pour la somme totalement prohibitive de 19000 €  alors que ¾ des sages-femmes libérales gagnent moins de 35 000€/an (et qu’un accouchement à domicile est généreusement tarifié 313 € par la sécurité sociale; forfait comprenant l’accouchement et les visites des 7 jours suivants).

Notre conseil de l’ordre, fort soucieux de légalité, rappelle chaque sage-femme à cette obligation en soulignant que l’absence d’assurance peut entrainer une amende de 45 000 € !
Mais il reste sourd à nos demandes de démarches concertées auprès des pouvoirs publics pour faire avancer le dossier (rappelons que les obstétriciens bénéficient d’une prise en charge partielle de leurs primes d’assurance par la sécurité sociale).

Cependant, si l’absence d’assurance peut dissuader les sages-femmes d'accompagner les naissances à la maison, la principale raison se trouve ailleurs, dans le regard porté sur cette pratique par le monde médical. Si l’opprobre n’était pas jeté sur l’accouchement à domicile, s’il était accepté de tous, banalisé, intégré à l’offre de soin au sein des réseaux de périnatalités, alors tout serait différent.

La sécurité de cette pratique est assurée par une "sélection" des femmes prenant en compte leurs antécédents et le déroulement de leur grossesse, par le respect strict de la physiologie, par la sécurité physique et psychique apportée par l'accompagnement global mais aussi par la possibilité d’un recours à un plateau technique. Pas d'angélisme ! Certains accouchements débutés à la maison nécessitent un transfert en maternité.  Mais dans ce cas, l’accueil fait aux sages-femmes – par d’autres sages-femmes ! - est trop souvent calamiteux.
L’une sera soupçonnée de ne pas être diplômée, l’autre verra son dossier épluché et photocopié, celle-la sera contrainte de rester à la porte de la maternité…
Les rumeurs les plus folles circulent, les réputations se tissent, hors de toute vérité.

Cet ostracisme décourage une majorité de sages-femmes tentées par l’accompagnement global. Elles  savent qu’aucune erreur, aucun oubli, aussi minimes soient-ils, ne leur seront pardonnés.
Pire encore, le moindre incident sera, malgré les études internationales démontrant le contraire, attribué au choix du domicile. Coupables a priori !

A force de défiance, plus aucun dialogue n’est possible. Les sages-femmes souhaitant défendre une autre obstétrique sont tour à tour taxées d’inconscience, d’incompétence, de sectarisme… et les équipes redoutent le transfert d’une femme en cours d’accouchement, convaincues par avance d’avoir à assumer et réparer les erreurs de leurs consœurs, forcément fautives.

Pourtant, d’autres passages de relais font partie du quotidien des équipes obstétricales… d’un établissement à un autre plus équipé pour certaines grossesses difficiles, d’un praticien à l’autre lorsqu’une femme est suivie « en ville » puis adressée à la maternité pour les dernières consultations, ou très banalement, lors du changement de garde au cours d’un accouchement.

Pourquoi cette évidence du travail en réseau, de la complémentarité des différents acteurs devient-elle subitement inconcevable lorsqu’il s’agit de naissances prévues à la maison ?

Sages-femmes à domicile, en petite maternité, en grande structure, nos combats sont les mêmes ! Apprenons à collaborer, avec des outils différents, pour des situations obstétricales différentes, dans le respect du travail de chacune.

Alors, les libérales pourront sereinement transférer vers les maternités des parents arrivant en confiance, certains d’être bien accueillis et accompagnés par d’autres praticiennes tout aussi soucieuses de leur bien être.

Alors un couple ne  se sentira plus abandonné ou trahi lorsqu'une naissance prévue au sein du foyer devra se terminer sur un plateau technique.

Alors les femmes pourront choisir leur lieu d’accouchement, en acceptant en conscience les limites et contraintes de ce choix.

Alors les sages-femmes exerceront réellement, totalement leur métier.

Toutes ensembles, toutes ensembles, toutes…


10 janvier 2010

Coachée bis

Je déroge à la règle d'un seul message quotidien pour répondre aux commentaires du billet précédent, qui me demandent de me positionner sur les doulas. J'ai pour l'occasion ressorti de mes cartons un courrier adressé à une doula en 2008.

Les échanges entre sages-femmes et doulas sont quasi inexistants, la position des sages-femmes à votre égard oscillant le plus souvent entre indifférence et hostilité … Vous avez pris la peine d’adresser un courrier à l’ensemble des sages-femmes libérales de la région et votre volonté d’ouvrir le dialogue appelle une réponse.

L’apparition des doulas  vient questionner la profession de sage-femme. J’ai coutume de dire que c’est une mauvaise réponse à une très bonne question, celle du manque d’accompagnement proposé aux parents. En disant cela, je ne veux pas défendre la corporation des sages-femmes mais une éthique professionnelle que je porte depuis toujours et qui s’est précisée au fil des années.

Vous évoquez un soutien personnalisé durant la grossesse, l’accouchement et le post-natal. C’est exactement ce que les sages-femmes exerçant en libéral offrent.
Pourquoi introduire un nouvel élément dans cette relation ?  Je ne sais pas précisément ce que vous proposerez aux parents mais sur les sites de doulas, les thèmes évoqués correspondent au travail de la sage-femme.  Pourquoi vouloir nous déposséder d’une partie essentielle de notre métier, l’accompagnement ? La profession de sage-femme ne se résume pas à une succession d’actes techniques. Elle tire sa richesse de la « prise en charge » multiple, médicale psychologique et sociale, d’une femme mais aussi d’une famille. Les sages-femmes ayant choisi l’exercice libéral l’ont fait pour cela, pour disposer du temps et de l’espace nécessaire à cette présence.

Il y a par ailleurs un paradoxe à voir les doulas accompagner les femmes en salle de naissance  (ce que je défends cependant car je veux voir respecté le droit des parents à choisir) quand cette place est refusée aux sages-femmes libérales.
Vous le savez peut-être, aucune maternité de la région n’accepte de nous ouvrir son plateau technique…reste le choix de l’accouchement à domicile mais cette décision nous oblige à travailler sans assurance et sous la pression constante de tous les opposants. J’admire celles qui ont l’énergie et le courage de choisir cette option. Cet  engagement est bien plus qu’un choix d’exercice professionnel, c’est un choix de vie … Après beaucoup d’hésitations, je n’ai pas fait ce choix. Mais nous espérons voir s’ouvrir la possibilité d’une prise en charge globale avec la maternité X. Nous travaillons actuellement à faire avancer cette idée.

En attendant cette ouverture, nous sommes présentes dans le pré et le post natal. En assurant suivi de grossesse, préparation à la naissance, suites de couche à domicile, suivi de l’allaitement, suivi du nourrisson, rééducation périnéale, nous offrons une réelle continuité d’accompagnement aux parents.  Nous sommes par ailleurs joignables en permanence, même en dehors des heures d’ouverture du cabinet.

Effectivement, au sein des maternités, temps et disponibilité manquent cruellement. Mais l’alternative « doula » aboutirait à morceler encore l’accompagnement et réduirait les sages-femmes à n’être que des techniciennes. Un des combats de la profession est  « une femme/une sage-femme » parce que nous savons nos rapports avec les couples ne peuvent se résumer à l’apport de compétences médicales.

Il existe bien un terrain non superposable aux nôtres : celui de la prise en charge du quotidien. Ce rôle, autrefois dévolu aux familles, n’est plus assuré. C’est me semble t-il dans cette présence, apportant soutien affectif mais aussi logistique que les doulas peuvent rejoindre et compléter le travail des sages-femmes.

Un dernier point reste à évoquer,  celui de vos tarifs ; il est normal que vous soyez rémunérée pour un travail, mais cela me pose question si le même travail peut être effectué par une sage-femme et pris en charge par l’assurance maladie…

Vous le devinez, ce sujet est pour le moins épidermique… J’ai  tenté de poser  calmement mes interrogations mais peut-être le coté épidermique transparaitra-t-il quand même, pardonnez moi. Je suis de toutes mes forces attachée à la profession que j’ai choisie par vocation il y a plus de 30 ans. Je me bats pour qu’elle redevienne ce qu’elle n’aurait jamais du cesser d’être,  pour qu’elle soit au service des parents.

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Coachée

Il fallait s'y attendre, le coaching pour femme enceinte est arrivé sur le marché. Plusieurs offres circulent sur le net.
Les annonces sont alléchantes, une grossesse heureuse, sans la moindre angoisse, un accouchement merveilleux, accompagnement des femmes en période de transition dans l'épanouissement de leur vie (sic).
Aucun tarif n'est précisé, pour savoir à combien se monnayent ces services, il faudra prendre contact avec le coach.

Quelle incompétence criante de notre part, nous professionnelles de la naissance, qui n'avons pas trouvé le Graal permettant aux femmes de vivre à coup sûr ces neufs mois sans "la moindre angoisse".
Qu'une femme ne reste pas seule face à ses questionnements est évidemment nécessaire. Mais ce soutien est déjà proposé par des professionnels de santé, qui plus est conventionnés.

Cette irruption d'une certaine forme d'économie libérale dans le système de santé apparait périlleuse. Parmi les décideurs, certains cantonneraient bien les sages-femmes aux actes techniques, en déléguant toute forme d'accompagnement à des coachs auto proclamés et non remboursés par l'assurance maternité.
Comme déjà souligné dans d'autres billets, les finances publiques gagneraient à replacer les sages-femmes au cœur de la périnatalité physiologique, à favoriser l'accouchement à domicile et en maison de naissance, à privilégier l'action préventive d'un accompagnement apaisant plutôt que l'action curative de thérapeutiques couteuses...

Les sages-femmes réclament les moyens de proposer cette prise en charge globale, continue, évidemment médicale, mais aussi psychologique et sociale. 
Du début de la grossesse à la fin du suivi post-natal, c'est une année entière partagée avec une femme, un couple, une histoire, relation chaleureuse et sécurisante qui se construit et se renforce au fil des mois et peut se poursuivre à chaque nouvel enfant. De plus, la compétence pour le suivi gynécologique récemment accordée aux sages-femmes nous permet maintenant de prolonger cet accompagnement entre deux grossesses.

Alors non, pas de coach venant rassurer une future mère en nous laissant le soin de vérifier la tension artérielle ou la hauteur utérine.
Il y a plus de 3 000 sages-femmes libérales, plus de 17 000 sages-femmes en maternité. Ne cherchez pas ailleurs, pas plus loin, elles sont là !

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31 décembre 2009

Juvénile

Il y a tout juste 30 ans…

Je suis de garde pour la nuit du 31. Mon premier réveillon passé avec la responsabilité d’un service. C’est une petite maternité et je suis la seule sage-femme présente.

Une femme est en travail. Elle est arrivée avec une amie. Son compagnon, retenu par des obligations professionnelles, doit la rejoindre prochainement.
Elle accueille sereinement ses contractions. Après l'habituel bilan d'entrée confirmant que la naissance s'annonce pour la nuit, je l'installe dans sa chambre. Je promets de repasser la voir bientôt et poursuis mes visites aux accouchées.

La soirée s’étire. En traversant le couloir, je croise un homme en grande conversation avec ma collègue auxiliaire de puériculture. Il s’interroge sur l’année de naissance de son bébé, avant ou après minuit ?
Devinant sans peine qu'il est le compagnon de « mon » entrée, je m’arrête quelques instants pour répondre à sa question. Ma blouse rose me semble un passeport suffisant et si je réponds à ses interrogations avec assurance, prévoyant une naissance en début d’année prochaine (!), je ne juge pas utile de me présenter comme la sage femme de garde...

Je repars terminer les visites du soir. Je suis déjà trop loin pour l’entendre mais ma collègue me le racontera dans un grand éclat de rire ; dès que j'ai le dos tourné, il lui témoigne sa surprise « elle a l’air de s’y connaitre, la petite qu’à des boutons ! »

Effectivement j’avais à peine 21 ans et ma peau - hélas - attestait de ma jeunesse.

J’imagine son trouble lorsqu’il a compris que la « gamine » qu’il avait croisée était la sage-femme et qu’elle assumerait seule le suivi de l’accouchement !

Qui s’est déroulé sans aucun problème et à l’heure annoncée.

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30 décembre 2009

De loin

Coupure de presse : "Française d’origine, Caroline était sage-femme en France et travaille à la Maison de naissance de la Vieille Capitale depuis seulement quelques mois. Elle est venue au Québec suite à une insatisfaction relativement à la pratique sage-femme dans son pays. Intégrée au système de santé, la sage-femme pratique toujours à l’hôpital, tel un obstétricien, et ne fait aucun suivi post-natal. La particularité de son travail est l’accouchement naturel et contrairement aux sages-femmes québécoises, elle ne développe pas une relation privilégiée avec la cliente; aux dires de Caroline, il arrive parfois qu’une sage-femme relègue la fin d’un accouchement en cours à une collègue lorsque son quart de travail est terminé." *

La situation française n'est pas tout à fait celle dépeinte dans ces quelques lignes. Effectivement, les sages-femmes exercent très majoritairement à l’hôpital, mais l'on compte cependant quelques 3000 libérales, dont quelques unes - moins de cent - accompagnent les naissances à domicile.  L’exercice libéral, s’il ne facilite pas la pratique de l’accouchement (pas de maisons de naissance comme au Québec, très peu d’accès aux plateaux techniques des maternités, et une pratique à domicile très décriée et sans possibilité d’assurance…) permet malgré tout de proposer une certaine continuité dans l'accompagnement pre et post natal.

Mais c'est la dernière phrase que je souhaite particulièrement relever. Sa prudente introduction laisse entendre qu’il pourrait s’agir d’une simple rumeur tellement cela semble impossible à croire… Une sage-femme peut quitter un accouchement en cours et le laisser à sa collègue !

La différence de culture se révèle en quelques mots : outre-atlantique, la sage–femme assure toute la continuité de l’accompagnement. Au sein des maternités françaises, les sages-femmes prennent des gardes et il semble normal à tous les intervenants que le relai se fasse en fonction des horaires, 3/8 industriels appliqués à la vie.

Concrètement, les québécoises ne sont -heureusement pour elles ! - pas disponibles 24h/24 mais elles travaillent en équipe restreinte. La future mère connait l’ensemble des sages-femmes susceptibles de l'accompagner. Elle appelle la sage-femme d'astreinte qui restera présente jusqu'à la naissance.
Cette organisation à l'avantage de respecter les attentes des parents tout en préservant les professionnels. Etre au service des uns ne doit pas supposer le sacrifice des autres...

Il y aurait à s'inspirer du modèle québécois. La profession de sage-femme n'existait pas; elles se sont imposées avec le soutien des parents et leur exercice n'est reconnu et légal que depuis 10 ans. C'est certainement ce combat commun parents/sages-femmes qui fait la spécificité de leur pratique.  Il existe là bas une philosophie de la naissance physiologique, de l'accompagnement, que nous gagnerions à retrouver ici...

Comme il serait bon de trouver sur le site de notre Conseil de l'Ordre des propos similaires à ceux tenus par l'OSFQ...

* coupure de presse québécoise dont j'ai perdu la référence

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28 décembre 2009

Quel métier !

L'entretien qui suit est diffusé, sous forme vidéo, sur le net. C'est le discours que je souhaite épingler, pas la sage-femme, aussi je me garderai d'évoquer le nom du site mais je garantis  l'authenticité des paroles transcrites.
Je sais, la critique est facile, d'autant qu'il s'agit d'un film et que ma consœur est surement un tantinet plus crispée qu'au naturel.
Mais les mauvais jours, ça fait du bien d'être carnassière...

Le film débute - comme de coutume lorsqu'il s'agit d'évoquer notre profession - sur les images d'une femme en position gynécologique en train de pousser :
« Allez c'est bien, encore encore encore encore, encore, encore un peu, soufflez »

Puis débute l'interview :
Je suis sage-femme en salle d'accouchement.
Ma fonction est donc d'accueillir les patientes quand elles arrivent pour accoucher, de m'occuper d'elles pendant leur accouchement et ensuite dans les deux heures qui suivent l'accouchement, je surveille la patiente et je m'occupe de leur bébé.
Au départ je voulais être anesthésiste et en même temps j'ai passé le concours de sage-femme parce que je trouvais que ça avait l'air assez sympathique et j'ai eu la chance que les études me plaisent et j'ai pas arrêté, j'ai continué au contraire.
Maintenant il faut passer le concours de médecine pour pouvoir rentrer aux (sic) études de sages-femmes qui durent 4 ans.

Effectivement,  mieux valait éviter les filières littéraires...

Une bonne sage-femme, c'est une sage-femme qui va aller tout de suite aux priorités, qui va bien savoir analyser les situations et prendre les bonnes décisions rapidement. Parce que parfois, on a très peu de temps pour agir. On a quand même la vie de la mère et de l'enfant qui sont en jeu.

Devons nous valoriser notre rôle en usant de ce type de dramatisation ? Certes, un accouchement peut parfois mal se passer et mieux vaut être accompagné par des professionnels attentifs. Mais combien de difficultés sont au contraire induites par cette attitude pessimiste qui stresse les parents ? Ne peut-on être vigilant que dans la défiance ?

Et puis bon, il faut être humaine, des fois on a besoin d'être très proches des patientes de les rassurer, donc il va falloir beaucoup de calme et de sang froid. Ce qui me plait c'est la naissance, l'accouchement, les poussées d'adrénaline bien sur. Y a des moments où c'est un peu sportif et des fois c'est agréable (rires) d'être un peu dans l'urgence.

Agréable ? Pouvons nous trouver plaisir à mettre en route l'engrenage de la médicalisation quand elle s'avère nécessaire ? Nous n'avons pourtant que la satisfaction de corriger un processus défaillant.

.../...

Dans notre clinique on fait 1200 accouchements par an du coup ça revient à peu près à 3, 4 accouchements par jour.
Le gynécologue vient pour l'accouchement donc on se retrouve à être tous les deux sur les accouchements même quand tout se passe bien. On reste très actives malgré tout au moment de l'accouchement même si l'acte en lui-même c'est le médecin qui le fait et qui sort le bébé.

Accoucher ou être accouchée sont deux concepts différents, voire opposés. Comment ne pas s'étonner d'apprendre que c'est le médecin et non la mère qui agit, que c'est lui et non elle qui sort l'enfant ?

« C'est bon alors on pousse quand y a une contraction vous les sentez quand y en a une ou pas ? Non ? Non ? C'est moi qui vous dirait; quand je vous dis on y va, vous prenez plein d'air, vous gardez l'air vous poussez fort en tirant sur les barres en levant les coudes, le menton sur la poitrine OK ? En levant les coudes comme ça »

Comme trop  souvent dans les reportages, le réflexe expulsif est négligé et la poussée dirigée banalisée. Conditionnement insidieux des futures mères au classique " inspirez bloquez poussez !"

Faut pas avoir peur de s'imposer parce qu'on est responsable de notre salle d'accouchement donc il faut vraiment avoir la force de caractère de prendre ses responsabilités éventuellement donner son avis sur les conduites à tenir même face aux médecins.
La complicité avec le gynécologue la plupart ça se passe toujours bien, on arrive toujours à un petit peu plaisanter pour détendre l'atmosphère, plaisanter avec le papa et la maman parce qu'ils connaissent bien le gynéco puisqu'ils l'on vu pendant toute la grossesse et on arrive à ce que ce soit un peu familial.

La tension qui précède la première rencontre entre un petit et ses parents est plus heureuse qu'angoissée et ne nécessite que présence et humanité pour être traversée sereinement.

..../...

Et c'est un métier qui est passionnant parce qu'on voit beaucoup de monde et c'est tout le bon coté de la médecine ; c'est souvent des moments heureux et très heureux même.

Ben oui, tout simplement...

Pour promouvoir la profession de sage-femme (but de cette courte vidéo), il serait nécessaire d'insister sur le stress, l'adrénaline, les complications ? Est ce, comme dans les pires séries médicales, l'échange de regards intenses au dessus des masques qui fait le sel de notre métier ? Etre sage-femme, ce serait savoir s' imposer, diriger les femmes, blaguer avec les médecins, vibrer au son des divers bip attestant de la santé maternelle et fœtale ?

Alors, nous ne faisons pas tout à fait le même métier.

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27 décembre 2009

Lobby

En guise de cadeau de Noël est tombée mardi la décision prise par le Conseil Constitutionnel de censurer (entre autres) l’article donnant le droit aux sages-femmes de prescrire le suivi biologique de la contraception.

Résumons pour ceux qui ne suivent pas :
En juillet 2009, la loi HPST reconnait la compétence des sages-femmes pour le suivi gynécologique de prévention et la prescription de la contraception. (déjà évoqué ici)
Curieusement, un amendement vient contredire cette compétence en nous déniant la possibilité de prescrire les bilans biologiques nécessaires au suivi de la contraception orale. Les médecins, pourtant bien représentés à l’assemblée nationale, ne semblent pas s’offusquer de cet illogisme criant.

Cette aberration devait être corrigée dans le cadre du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2010. Les médecins ont alors, dans une unanimité touchante, crié aux loups et à la perte de qualité du suivi des femmes…

Au final, le Conseil Constitutionnel a déclaré cette disposition contraire à la Constitution.
Pour obtenir un banal examen sanguin, examen que nous prescrivons au quotidien dans le suivi des grossesses, il faudra aller voir son médecin.

Bilan pour la sécurité sociale :
17 € à la sage-femme pour faire de la prévention, envisager le moyen contraceptif le plus adapté et le prescrire.
22 € au médecin pour avoir droit à l’examen de sang qui va avec.

Ce qui fait, si je sais encore compter, 22 € inutilement dépensés …

Pourtant, aux yeux du Conseil Constitutionnel cet amendement n’avait pas sa place dans le projet car «ces dispositions n’ont pas d’effet ou ont un effet trop indirect sur les dépenses des régimes obligatoires de base ou des organismes concourant à leur financement»

Faisons les comptes :
58% des françaises étant - selon la disgracieuse formule consacrée - en âge de procréer utilisent la pilule comme moyen contraceptif (enquête BVA INPES 2007 )

Sont considérées "en âge de procréer" les femmes de 15 à 49 ans :
Les statistiques INSEE pour l’année 2006 donnent 12 707 069 femmes concernées.
Les projections INSEE pour 2010 sont de 14 605 196 (saluons la précision de ces chiffres !).

Une grossière moyenne de ces deux nombres nous donne 13 500 000 femmes de 15 à 49 ans dont 58 % vont prendre la pilule.
Cela fait donc 7 830 000 femmes, qui vont avoir besoin, si l'on suit les recommandations de la HAS, de deux bilans la première année puis d'un bilan tous les cinq ans.

Même en ne comptant qu'un bilan tous les 5 ans, cela implique 34 millions d’euros inutilement dépensés chaque année auxquels nous pourrions ajouter quelques autres dizaines de millions dus à l'écart entre le tarif des consultations de médecin ou de sage-femme.

Allez, je l'avoue, mes calculs sont entachés d'une mauvaise foi certaine ! Bien évidemment, toutes les femmes ne s'adresseront pas à une sage-femme pour leur contraception et ces chiffres doivent être revus, très fortement, à la baisse.

Il n'empêche ! Alors que le déficit public sert à justifier nombre de décisions impopulaires, j'enrage que le lobbying médical soit assez puissant pour faire délaisser une simple mesure de bon sens. Cela n'aurait certes pas bouché le trou de la sécu mais cette incohérence législative contribuera un peu à le creuser…

Médecins : 1 point / Sécurité Sociale : 0 / Santé des femmes ???

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15 décembre 2009

"Gore"

Lorsque je travaillais en salle de naissance, j’aimais montrer aux parents le placenta, la face maternelle rouge et irrégulière, la face fœtale lisse et nacrée puis, en passant ma main à l’intérieur de la poche des eaux, la « bulle » qui entourait le bébé. J’aimais leur étonnement à la vue de cet espace restreint contrastant avec le nouveau-né s’étalant sur le ventre maternel.

Nous sommes en séance de préparation, en train d’évoquer cette possible observation après la naissance. Un des pères intervient « le placenta, parait que c’est gore ! »
Il raconte ensuite que ce qualificatif lui vient d’un ami ayant perdu connaissance à la vue du placenta de sa compagne.
J'explique la présence du  sang, la fonction de filtre entre mère et fœtus qui permet de le nourrir.

Mais le "gore" plane toujours. Je tente « c’est peut-être en voyant la sage-femme observer le placenta que ton ami s’est évanoui ? »*
Cette proposition l’éclaire et il bondit :
« Oui, c’est ça !
Il a demandé à la sage-femme ce qu’elle cherchait.
Elle a répondu : "je regarde s’il ne manque pas un morceau"
Lui, il a compris qu’elle cherchait un morceau de son bébé ! »

De quoi faire un malaise effectivement…

Combien de fois ai-je donné cette réponse elliptique avant que cette anecdote ne me soit racontée ? Cette délivrance qui se fait bien après la naissance, bien après que le bébé soit blotti contre le sein maternel, que ses parents l’aient caressé, reniflé, embrassé, que quelques paroles apaisantes aient été prononcées pour dire que « non il ne crie pas », mais que « oui tout va bien et regarde comme il est rose »… Comment imaginer qu’après cet accueil un père puisse s’inquiéter de nous voir à la recherche d’un orteil ou de quelque autre partie de son petit dans la cuvette à placenta ?

Certains récits révèlent combien le décalage est grand entre ce que nous pensons transmettre et ce que les parents reçoivent…

*il peut être impressionnant de nous voir manipuler avec beaucoup d’attention le placenta à la recherche d’un cotylédon manquant…

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13 décembre 2009

Bénévolat

Elle est mère depuis deux semaines et souhaite une consultation pour son bébé. Rendez-vous est pris.

La consultation se passe tranquillement. Auscultation de routine, coup d'œil sur le cordon pas encore tombé, petit tour sur le pèse bébé et mesure au mètre ruban à la demande de la mère qui s'inquiète que sa fille ait "perdu" un centimètre entre la  naissance et la consultation du médecin une semaine plus tard. Nous prenons le temps d'échanger sur le déroulement des tétées, les pleurs, les nuits. Tout cela prend une bonne demi-heure qui me semble bien employée à conforter cette jeune femme dans ses compétences maternelles, ce dont elle semblait douter.

Je demande ensuite si le bébé est enregistré sur la carte vitale. Devant la réponse négative, je sors une feuille de soin et commence à la rédiger.

«Ah bon parce qu'il faut vous payer ?»
Je suis dans un bon jour et réponds sans aucune acidité « Oui. Vous ne trouvez pas ça normal?»
«A la PMI, c'est gratuit»
«Non à la PMI, c'est payé par le conseil général et ici c'est remboursé par la sécurité sociale»
Comme elle continue à tiquer  «la consultation du médecin, vous ne l'avez pas réglée ?»
«Ah ben si, 27 €, pourtant il ne m'a pas gardée si longtemps!»*

L'étiquette de bonne sœur doit nous coller à la peau pour que les gens s'étonnent d'avoir à nous payer...

*  consultation sage-femme : 19 €

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08 décembre 2009

Rugissante

Elle vient de rompre la poche des eaux dans le bain qui l’aidait à se relaxer. Le ressenti différent la fait quitter l’eau chaude. Désireuse de connaitre où en est sa dilatation, elle vient s’allonger sur le lit le temps de l’examen,  rapide toucher vaginal pour confirmer l’avancée du travail, écoute du cœur foetal.  Tout va bien, elle est à 7 cm et son petit attend tranquillement sa sortie du monde utérin.

Une fois ces quelques gestes accomplis, je ne lui propose pas explicitement de se relever tant il est évident qu’elle fait comme bon lui semble. C’est sans compter le conditionnement insidieux qui laisse penser aux femmes que l’on s’allonge pour mettre au monde.
La contraction suivante semble plus douloureuse et inconfortable. Ne voulant pas l’influencer, je reste silencieuse mais une nouvelle contraction la voit se tendre de façon asymétrique, une main repoussant son genou, le dos très étiré sur la flanc droit pendant que sa jambe gauche se fléchit. Le lit bloque ses mouvements et je l’encourage à en descendre.

Elle se lève et commence à marcher dans l’espace restreint délimité par les divers équipements imposés en salle de naissance, lit, chariots de matériel, monitoring, etc … Elle marche à petits pas lorsque une nouvelle contraction survient.
Alors, fléchissant les jambes, mains posées sur les genoux, bras tendus, dos étiré, tout en décrivant de larges cercles avec son bassin, elle se met à rugir. Venant de sa gorge serrée, un seul mot se répète « desssscend, desssscend, desssscend ».
Mes mains sur ses épaules,  je bouge avec elle, l’accompagnant dans son déhanchement.

Une autre contraction et le son, plus retenu encore, laisse penser que la poussée n’est pas loin. A la suivante, elle poursuit le même mouvement mais le chant guttural sort d’une gorge encore plus serrée.

Un dernier rugissement, la tête apparait et je n’ai que le temps de tendre les bras pour accueillir un bébé qui glisse rapidement au son de la voix maternelle…

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