Elle ne me parle pas, elle m’envahit…
La simple question des antécédents familiaux libère une vague d'histoires plus ou moins sombres, de la mort du grand père qui fumait trop à la constipation de la cousine. Je tente d’interrompre le flot de parole, précise mes questions, explique l’inutilité de fouiller sa mémoire pour me rapporter d'improbables détails.
C’est peine perdue.

Elle poursuit son monologue, rebondissant des aléas familiaux à ses difficiles conditions de travail en passant par une longue incursion météorologique car son métier lui impose de passer ses journées dehors. Elle enchaine sur ses maternités, ses accouchements rapides mais douloureux, s'attarde sur ses obligations professionnelles qui l’empêchent d’accompagner ses petits à l’école. Arrive ensuite un cortège de douleurs diverses et variées totalement hors de mon champs de compétence, ce que je tente, sans succès aucun, de lui faire entendre.

Je commence à penser que son médecin ne lui a prescrit cette rééducation que pour clore sa logorrhée et s’en délester sur quelqu'un d’autre ; la sage-femme, elle, aura bien le temps...

Je ne retrouve dans tous ses symptômes aucun motif justifiant une rééducation périnéale. Je tente encore quelques questions "ciblées" qui déclenchent une nouvelle vague de récits. Je ne peux plus placer un mot. Ma tentative de dossier est un champ de ruines, se résumant à quelques informations glanées au détour d'une phrase et une longue liste de maux divers, imprécis, inétiquetables... 

Mon retard et mon exaspération s’aggravent inéluctablement... je capitule.

Et me résout - enfin - à simplement l’écouter. Se dessine alors l'histoire d'une jeune femme solitaire. Ses conditions de vie sont rudes, son travail pénible, ses contraintes familiales pesantes et son compagnon exigeant... Elle assume tout cela au quotidien, sans aucune échappatoire possible et sans jamais d'occasion de voir ses difficultés reconnues.

Je commence à comprendre quelle sera ma fonction.