21 avril 2012

Sans dessus dessous

62333280_a2e70f0abb_z

Elle est en position "mains - genoux", expression rencontrée des années plus tard dans un article sur les postures d’accouchement ; la formulation "à quatre pattes" devait apparaître trop triviale au rédacteur…
 
Elle est ainsi parce qu'elle l’a souhaité, non parce que je le lui ai proposé. Malgré pas mal de naissances accompagnées en position autre que gynécologique,  je n'ai pas encore expérimenté cette variante. Pour être honnête, j'aurais préféré faire mes armes sur une situation plus banale. Son bébé se présente en "occipito-sacré", visage dirigé vers le pubis maternel, à l’inverse donc de la position habituelle.

Elle est médecin et cela m'aide certainement à accepter sa totale liberté de mouvement… C’est comme un contrat entre nous, une responsabilité partagée.  Prévenue de mon inexpérience, elle accepte de me faire confiance. De mon coté, je sais pouvoir m'appuyer sur ses ressentis, sur la force tranquille qui la guide depuis le début du travail.

De la phase d'expulsion ne me restent que de confus souvenirs de projections géométriques. Du fait de la position maternelle, mes repères anatomiques sont inversés ; je passe mon temps à retourner mentalement femme et enfant pour pouvoir m’appuyer sur mes critères habituels, tiraillée entre mon souci de "m'y retrouver" pour m’assurer que tout évolue bien et celui de ne pas atteindre sa sérénité. Il me faut être à l’écoute, rassurante, alors que mes neurones surchauffent en élaborant d’improbables schémas…

Et puis tout s’apaise. Le petit arrive sur le périnée et si la position de la mère m’est inhabituelle, celle de la tête fœtale redevient banalement rassurante.

Je l'encourage à souffler doucement pour laisser le périnée tendu s’ouvrir un peu plus, encore un peu plus. La tête apparaît dans un premier jaillissement de liquide, le reste du corps suit dans un bruit de succion. Je n’ai qu’à tendre les mains pour accueillir l’enfant, le glisser entre les cuisses maternelles. Elle se redresse à genou et le serre dans ses bras, triomphante.

Un gros bébé, une position foetale réputée plus agressive pour le périnée, et pas une égratignure…

J’en serais presque fière si la petite voix de ma conscience ne me chuchotait que tout le mérite en revient à la mère.

 

©Photo

 

 

 

Posté par 10lunes à 09:56 - - Commentaires [31] - Permalien [#]
Tags : , ,


30 novembre 2010

Rigueur

Fin des années 70. L’hôpital est déjà à la recherche de la formule magique, celle qui permettrait de garantir le bon déroulement de l’accouchement par le respect de diverses normes.
Ainsi, de nombreuses règles définissent rythme et régularité des contractions, temps de dilatation et durée de l’expulsion.
Concept absurde qui imagine appliquer la rationalité mathématique à l’imprévisibilité de l’humain.

Il était donc inscrit que la phase dite d’expulsion - quel méchant mot pour désigner ce moment - ne pouvait dépasser 20 minutes.
Pari souvent tenable si l’on donne le temps à l'enfant de cheminer dans le bassin maternel, si l'on attend que l’envie de pousser s’impose, si la mère est libre de ses mouvements.
Pari irréaliste pour une femme en position gynécologique sommée de pousser dès dilatation complète. Mais le protocole disait aussi qu'il fallait s'y atteler sans tarder …

Chaque matin, l'équipe se réunissait. Les accouchements de la veille étaient commentés au travers de leur épais dossier. Parmi les documents contenus, le tracé du monitoring. Les femmes étaient reliées à la machine tout au long de leur travail et le papier défilant à la vitesse d’un centimètre par minute en décomptait les différentes phases.
Lors du staff, les accordéons gris pale quadrillés de noir s’étiraient entre les mains du "patron". Deux courbes s'y répondaient, l’une pour les contractions utérines, l’autre pour le rythme cardiaque du bébé. L'ensemble était parsemé de notes manuscrites ; tension, température, médications, dilatation, position fœtale se devaient d'être consignés au fur et à mesure.
Tels les carottages permettant de remonter le temps, la grille semblait décompter chaque épisode sans possibilité d’échappatoire. Gare à l'équipe qui aurait laissé un espace de plus de 20 centimètres entre la mention du début de la poussée et celle de l'heure de la naissance.

Pourtant, peu de femmes parvenaient à respecter le délai imposé. Nous aurions assisté à une farandole de forceps pour "efforts expulsifs inefficaces" sans le stratagème mis en place par les sages-femmes. Elles laissaient l’accouchement se dérouler à son rythme. Puis, une fois l’heure de naissance connue et dument notée sur le graphique, elles comptaient avec application 20 centimètres en arrière pour inscrire « début des efforts expulsifs ».

Souci louable du bien-être maternel qui a cependant conduit des myriades de futurs médecins à se persuader qu’une expulsion normale ne dure pas plus de 20 minutes.
Délai leur semblant parfaitement réaliste puisque confirmé à chaque staff…

Posté par 10lunes à 08:38 - - Commentaires [21] - Permalien [#]
Tags : , ,

08 décembre 2009

Rugissante

Elle vient de rompre la poche des eaux dans le bain qui l’aidait à se relaxer. Le ressenti différent la fait quitter l’eau chaude. Désireuse de connaitre où en est sa dilatation, elle vient s’allonger sur le lit le temps de l’examen,  rapide toucher vaginal pour confirmer l’avancée du travail, écoute du cœur foetal.  Tout va bien, elle est à 7 cm et son petit attend tranquillement sa sortie du monde utérin.

Une fois ces quelques gestes accomplis, je ne lui propose pas explicitement de se relever tant il est évident qu’elle fait comme bon lui semble. C’est sans compter le conditionnement insidieux qui laisse penser aux femmes que l’on s’allonge pour mettre au monde.
La contraction suivante semble plus douloureuse et inconfortable. Ne voulant pas l’influencer, je reste silencieuse mais une nouvelle contraction la voit se tendre de façon asymétrique, une main repoussant son genou, le dos très étiré sur la flanc droit pendant que sa jambe gauche se fléchit. Le lit bloque ses mouvements et je l’encourage à en descendre.

Elle se lève et commence à marcher dans l’espace restreint délimité par les divers équipements imposés en salle de naissance, lit, chariots de matériel, monitoring, etc … Elle marche à petits pas lorsque une nouvelle contraction survient.
Alors, fléchissant les jambes, mains posées sur les genoux, bras tendus, dos étiré, tout en décrivant de larges cercles avec son bassin, elle se met à rugir. Venant de sa gorge serrée, un seul mot se répète « desssscend, desssscend, desssscend ».
Mes mains sur ses épaules,  je bouge avec elle, l’accompagnant dans son déhanchement.

Une autre contraction et le son, plus retenu encore, laisse penser que la poussée n’est pas loin. A la suivante, elle poursuit le même mouvement mais le chant guttural sort d’une gorge encore plus serrée.

Un dernier rugissement, la tête apparait et je n’ai que le temps de tendre les bras pour accueillir un bébé qui glisse rapidement au son de la voix maternelle…

Posté par 10lunes à 12:51 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
Tags : , ,

29 octobre 2009

Brève tempête

C’est son troisième enfant.
La dilatation se fait dans la douceur ouatée du cœur de la nuit. La pièce est dans la pénombre, elle est demi-assise sur le lit, souffle longuement à chaque contraction. Peu de mots sont échangés. Son homme est présent à ses cotés, attentif et silencieux.

Je passe les voir régulièrement, ne m’attarde pas. Ils vont bien et n’ont nul besoin de mon aide.
Quelques heures plus tard, mon examen la découvre à dilatation complète. Je lui annonce qu’elle peut pousser si elle le souhaite. Elle me donne son accord.

Elle s’installe. Nous sommes, son compagnon et moi, debout de part et d’autre du lit et elle vient appuyer ses pieds sur nos hanches.
La contraction suivante arrive. Elle peut y aller, une inspiration profonde, elle y va… et la sérénité qui habitait la pièce la minute précédente se transforme en tourbillon agité. Paniquée, elle gesticule, appelle à l’aide, lance ses jambes qui menacent de nous crocheter au menton.

Le calme revient dès la suggestion de cesser de pousser. A l’évidence, elle n’est pas prête.
Je lui propose –un peu tard - de laisser monter l’envie physique. Rien ne presse, son enfant va bien.

Je la laisse seule avec son compagnon pour respecter l’intimité de cette attente.  Les soupirs profonds audibles depuis le bureau voisin m' informent qu’une nouvelle contraction vient de passer.
Une autre contraction s'annonce et la sonnette résonne. Je reviens auprès d’elle.
L’envie est bien là. Elle a d’ailleurs commencé à accompagner son bébé sans plus attendre. Nous soutenons ses jambes. En quelques poussées, le bébé nait, dans la même douceur, la même sérénité que celle qui présidait à la dilatation.

Le moment de panique n’aura été qu’un intermède fugace dont je suis la responsable. Mauvaise idée que de lui suggérer de pousser.
Les quelques minutes de sursis qu’elle s’est accordées lui étaient nécessaires pour prendre elle-même la décision. L’heure de la séparation ne pouvait lui être dictée ni par son utérus, ni par la sage-femme.

Posté par 10lunes à 12:43 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : , , ,

06 octobre 2009

Le besoin et l'envie

Première rencontre. Je lui demande quelles sont ses attentes et elle répond aussitôt "Apprendre à pousser ! La dernière fois je n’ai pas su faire. J’avais envie de pousser tout le temps mais ça n’avançait pas".

Cette envie de pousser – il serait plus juste de parler de besoin - entraine des efforts spontanés, irréfléchis et efficaces, ce qui ne correspond ni à l’inutilité décrite et ni à sa demande d’apprentissage.

J’insiste donc un peu. Elle n’arrivait pas à pousser pendant les contractions.
"
Mais vous disiez avoir envie de pousser tout le temps ?   
- Non pas tout le temps, c'est la sage-femme qui me disait
 quand ...
Son homme s’en mêle Oui, et tu faisais n’importe quoi "

Le souvenir est confus mais visiblement douloureux.
J’évoque alors la différence entre la simple sensation d’appui et le besoin irrépressible d’accompagner la descente du bébé, la nécessité d’accepter le "départ" de l’enfant pour sentir ce besoin et avoir une poussée efficace.

Finalement, il s’agissait d’un appui.

Elle raconte ce début de travail très lent, la rupture provoquée de la poche des eaux par la sage-femme, l’accélération brutale de la dilatation et la consigne de pousser qui lui est alors donnée.
Je souligne qu’elle avait peut-être imaginé une naissance plus tardive, qu’elle a pu être déroutée par cette rapidité, pas encore totalement prête à se séparer de son enfant.

Un grand sourire  "C’est tout à fait ça !"
D’ailleurs, elle a eu bien du mal dans les semaines suivantes avec la sensation de ventre vide, l’absence de mouvements…

C’est peut-être pour cela qu’elle est de nouveau enceinte, moins de 6 mois après la naissance de son ainé.

 

 

 

Posté par 10lunes à 12:28 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : ,