19 novembre 2009

Souvenirs mêlés

Ils sont présents tous les deux, leur petit niché au creux des bras maternels. C’est le père qui parle. Tout va bien, l’accouchement, un peu long, s’est cependant très bien passé, la sage-femme était charmante, la prise en charge rassurante, son petit garçon magnifique.

La conversation se poursuit autour de la vie à trois, des nuits entrecoupées, de sa découverte de la paternité.
Puis il revient sur le récit de la naissance et soudain tout va mal. C’était trop long, l’équipe n’était pas assez disponible, le cœur du bébé ralentissait. A la naissance, le teint bleu du nouveau-né l’a fait rapidement emmener dans une autre salle pour y être aspiré.
Les mots s’étranglent en évoquant ces quelques minutes passées à observer, impuissant, le personnel s’affairer autour de son enfant.

Son récit n’a plus rien de commun avec celui, si lisse, du début de l'entretien.  Son regard embué, ses mains crispées attestent de son émotion toujours présente. Je souligne que la prise en charge, banale du point de vue médical,  a pu être très inquiétante pour lui.

Sa voix se brise… «C’était comme pour mon père»

A notre première rencontre, au tout début de cette grossesse, il pleurait sur ce qu’il ne pourrait plus jamais partager avec son père, mort récemment en service de réanimation.

Entremêlement des souvenirs récents et passés, le ballet médical autour de l’enfant cyanosé est venu se confondre avec cet autre ballet plus dramatique.

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09 novembre 2009

L'indicible

Son premier enfant est né par césarienne sous anesthésie générale et elle en garde un terrible non-souvenir. Pour cette seconde grossesse, pouvoir accoucher lui est un enjeu essentiel. L'obstétricien se montre confiant et rien ne laisse prévoir la nécessité d’une nouvelle intervention.

Dans les dernières semaines, elle passe souvent à la maternité, les radios de son bassin sous le bras, demandant encore et toujours à être rassurée sur ses bonnes dimensions et la possibilité d’un accouchement par voie basse. Hasard du calendrier, je suis souvent présente lors de ses visites. C’est donc moi qui, régulièrement, lui confirme que tout s’annonce bien. Elle semble à chaque fois soulagée.

Elle arrive en travail pendant l’une de mes gardes. Je suis heureuse d’être celle qui l’accompagnera vers cet accouchement tant désiré et me sens dépositaire de sa confiance.

Elle est en tout début de dilatation mais assez vite, tout se complique. Elle se tord de douleur, crispe sa main sur son sexe en criant que « ça pousse, ça pousse trop fort ».

Je vérifie son col, espérant que le travail ait évolué très rapidement mais rien n’a changé. Elle est à 2 cm de dilatation avec un bébé très haut, qui n’appuie pas.
Perplexe, je tente de la rassurer, masse son dos, lui propose un bain… elle s’apaise et je la laisse avec son compagnon.

Je suis rapidement rappelée par une sonnette insistante. Ce n’est plus de son ventre ou des ses reins qu’elle se plaint. Les deux mains plaquées sur les joues, dévissant violemment le cou comme si elle voulait en détacher son crane, elle sanglote « ma tête, ma tête, ma mère ne m’aimait pas ». Son homme la regarde, anéanti.

Je suis jeune sage-femme et me sens totalement démunie devant sa détresse. Je tente de l’aider mais à chaque contraction, le leitmotiv déchirant revient «ma mère, elle m’aimait pas» et je ne sais quoi faire. L'expression de sa souffrance n’a rien d’habituel et je suis totalement dépassée.

Une psychanalyste travaille dans la maternité et intervient de temps à autre lors des accouchements. Je la sais en séance et passe un coup de fil en lui demandant de venir au plus vite.  Les minutes s'égrènent dans son attente et je suis submergée par cette souffrance confinant au délire. N’y tenant plus, je vais frapper, impensable impair, à la porte de son cabinet.

Elle comprend l’urgence et abandonne sa patiente avec quelques mots d’excuses.
Je la laisse seule avec la mère… les cris cessent.
Elle ressort un peu plus tard et explique qu’une césarienne s’impose, hors de tout motif obstétrical, parce que l’acte d’accoucher est absolument intolérable à cette femme. Nous ne pouvons la laisser traverser cette indicible épreuve.

La mère pourtant si opposée à l’idée pendant la grossesse, accepte cette solution avec un immense soulagement. L'obstétricien, confiant dans le diagnostic, adhère à la décision et le bébé naitra peu de temps après par césarienne. Le séjour de cette femme s’est ensuite passé de façon apaisée, sans jamais aucun mot de regret sur les conditions de cette naissance.

Plus tard, elle m’a confié un peu de son passé, comme un début d’explication. Une enfance douloureuse marquée par la grande violence de sa mère à son égard,  jusqu’à une tentative de meurtre et son placement, encore petite fille, à l'assistance publique.

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21 octobre 2009

OrbiteS

Son dernier enfant est né par césarienne. Opération décidée en fin de travail car le bébé se présentait en front.

Ayant décelé la mauvaise position fœtale, la sage-femme appelle l’obstétricien de garde. Il effectue un toucher vaginal pour s’assurer du diagnostic et chuchote à trop haute voix «effectivement, je sens les orbites ».

Pour les initiés, cela confirme la présentation du front et la nécessité de césarienne.

Pour le néophyte qu’est le père, le chuchotement inquiétant et l’annonce de la perception des orbites ne peuvent avoir qu’une seule et terrible origine : le diagnostic d’une grave malformation.
Avant que la bonne explication ne lui soit donnée, il imaginera pendant de trop longues secondes un bébé aux yeux surnuméraires sur le sommet du crâne.

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17 octobre 2009

L'inacceptable

Ils arrivent tout sourire ;  elle a perdu les eaux, la naissance s’annonce pour aujourd’hui.
Nous avons préparé cet accouchement ensemble et je suis heureuse à l’idée de les retrouver pour l’arrivée de leur enfant.
Comme chaque salle de naissance est aménagée différemment, ils souhaitent les revoir pour choisir celle où naitra leur bébé. Je les accompagne dans leur circuit joyeux. Le temps de se décider, quelques minutes se passent.

Les voici installés,  la consultation peut commencer.
Je pose le capteur sur son ventre et tout bascule en un instant. Les bruits du cœur sont lents,  beaucoup trop lents. Pendant quelques secondes, j’espère avoir capté le pouls maternel mais il s’agit bien du bébé. Je lui demande de se tourner sur le coté gauche et la mets sous oxygène.
Les secondes s’étirent.
Le bébé ne récupère pas et je sonne pour avoir de l’aide.
En parallèle, il faut l'examiner, tenter de comprendre ce qui se passe. J’ai l’espoir irraisonné de la découvrir à dilatation complète bien qu’elle ne ressente presque pas de contractions.
Je l’aide à se déshabiller mais,  lorsqu’elle retire la couche censée absorber le liquide amniotique, un flot de sang rouge s’écoule.

Le placenta s’est décollé.

En quelques minutes, elle est installée au bloc opératoire et endormie pour une césarienne en urgence.
Mais il sera trop tard.

Nous allons l’annoncer, au père d’abord, puis ensemble à la mère qui se réveille.

Leur peine immense.

Comme il serait bon de pouvoir redérouler le film.
Je repense à leur arrivée, nos retrouvailles heureuses, ces quelques minutes prises pour choisir la salle de naissance.  Ce temps « perdu » a peut-être été décisif.
Plus encore que la mort de ce bébé, ce doute m’est insupportable.

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22 septembre 2009

Ambivalence

Elle me raconte le conseil de son compagnon : "Cesse de déculpabiliser", et se corrige aussitôt, "non, de culpabiliser !"
Son bébé de quelques mois est atteint d’une malformation nécessitant une intervention chirurgicale. Aucune date, aucun délai ne lui ont été donnés, juste un poids de référence. Lorsque son enfant aura atteint ce poids, il sera opéré.

Elle allaite. Par un dévouement dans relâche, elle tente d'apaiser la sournoise culpabilité de n’avoir pas pu protéger son petit de cette anomalie. Le voir grandir et grossir grâce à son lait la confirme jour après jour dans sa qualité de "bonne" mère.
Mais plus il grossit et plus il s’approche du poids fatidique qui déterminera l’hospitalisation qu’évidemment elle appréhende.

De semaine en semaine, la situation évolue selon l’angoisse la plus présente. La crainte de l’intervention fait s’infléchir la courbe de croissance de son bébé, celle de mal le nourrir la fait ensuite rebondir mais c’est pour mieux s’inquiéter à nouveau de la proximité de l’opération.

Elle est à quelques centaines de gramme du chiffre annoncé. Ambivalence et culpabilité ne cessent de croitre dans une spirale infernale.
Nous savons l’une et l’autre que le cercle vicieux prendra fin quand la date de l’intervention sera enfin fixée.

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16 septembre 2009

Sans mot

Elle a eu son premier enfant très jeune, bien avant sa majorité. Une grossesse non souhaitée, vécue dans l'isolement.

Le milieu médical ne s'en est pas préoccupé. Elle a «bénéficié» du suivi habituel, à raison d'une consultation mensuelle. Se préparer à la naissance, elle ne se souvient pas qu'on le lui ait proposé. De toute façon, elle n'y serait pas allée. Trop peur d'être jugée. Tout au long des neufs mois pesait sur ses épaules le reproche silencieux de chaque interlocuteur : si jeune et enceinte ...

Arrivée à son terme, de violentes douleurs lombaires l'amènent à consulter aux urgences. On lui annonce alors qu'elle va accoucher puis on la transfère au service maternité. Après les examens habituels, sans autres commentaires, on l'installe dans une chambre à deux lits, auprès d'une femme venant de mettre au monde son troisième enfant.

Rien ne lui est expliqué et la douleur de son dos devient intolérable .. d'autant plus qu'elle ne la comprend pas. Ce n'est pas son ventre, emblème proéminente de sa grossesse, qui la fait souffrir.

Sa compagne de chambre, devinant son désarroi, tente de la rassurer en lui expliquant que ce sont des contractions.

Elle ne répondra pas... Mais, des années plus tard, elle se souvient encore de la violence des mots qui la traversent, insultant silencieusement sa voisine assez folle pour attribuer à l'accouchement la douleur de ses reins.

Elle restera murée dans sa souffrance et son incompréhension jusqu'à la pose salvatrice d'une péridurale. Son enfant naitra quelques heures plus tard, émergeant presque par surprise de son corps devenu totalement silencieux.

Elle n'a rien compris et enrage encore de cette équipe indifférente qui jamais n'a cherché à mettre de mots sur ce qu'elle vivait.

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13 septembre 2009

Le temps des pleurs

Ils sont très en retard et je ne peux m’empêcher de leur en faire la remarque, précisant que nous n’aurons que peu de temps.

Elle s’est assise, ou plutôt recroquevillée, sur le fauteuil. Lui est à ses cotés, silencieux. Il m’est facile de comprendre que mon accueil sans chaleur ne suffit pas à expliquer leur mutisme. Je leur présente mes excuses et affirme ma disponibilité.
Ses yeux s’emplissent de larmes. Elle tente une phrase mais sa voix éteinte par l’angoisse est à peine audible. Elle l’implore du regard. Alors c’est lui qui raconte, tourné vers sa compagne, tendu vers elle et sa souffrance.

Et c’est une sale histoire.
Un enfant espéré depuis des années,  l’attente d’abord, puis les examens, le diagnostic de stérilité et le laborieux parcours de la procréation médicalement assistée.

Enfin, une grossesse survient. Le premier contrôle échographique révèle deux embryons. Dès l'annonce de la gémellité, elle est envahie par l’inquiétude. Elle avait perdu toute confiance dans sa capacité à porter un enfant, alors deux…

Elle me contacte peu de temps après, craignant une  fausse couche. Devant l’immensité de son angoisse, je la renvoie vers un médecin échographiste ( il est trop tôt pour entendre les battements de cœur) et lui propose cependant de nous voir rapidement. Après l’échographie, rassurée, elle souhaite différer le rendez-vous.

Nous sommes donc à cette première rencontre, programmée depuis plus de deux mois. Elle tombe bien ou mal, c’est selon. Car depuis peu, ils ont appris que l’un des bébés, atteint d’une grave malformation, ne pourrait survivre. La question est maintenant de savoir quand il va cesser de vivre et quelles conséquences cela aura pour son jumeau. Devant le risque, les médecins proposent une interruption sélective de grossesse sur le fœtus atteint, mais ce geste n’est pas dénué de danger pour le second.

Eux sont perdus devant cette alternative - agir ou laisser faire - qui n’en est pas vraiment une.

Ils sollicitent mon avis. Je ne peux en rien les guider. Je ne connais du dossier que ce que le père m’en rapporte et cette situation est de toute façon bien éloignée de mes compétences.

Je ne peux leur offrir que peu, mon temps et mon écoute ; dans le tourbillon diagnostique et la difficulté de choisir une stratégie «thérapeutique», l’équipe qui les prend en charge, si elle fait preuve d’une grande humanité, manque de temps pour les accompagner.

Elle pleure longuement, sans bruit. Il ne la quitte pas du regard, souffrant plus encore de sa souffrance à elle que de sa peine à lui. Le temps s'étire en silence.
Ils repartent avec ma promesse d’être disponible autant que nécessaire.

Elle me contactera une dernière fois quelques semaines plus tard pour me donner l’épilogue. Comme on le craignait, l’interruption sélective a entrainé le décès du deuxième jumeau… elle vient d’accoucher de ses deux enfants morts.

La vie est parfois chienne.

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16 août 2009

Six ans

Je m’apprête à « l’examiner », en jargon professionnel, un TV : toucher vaginal. Pour une fois, le vocabulaire médical n’édulcore pas la réalité du geste, il s’agit bien de toucher. Cet examen  si souvent subi par les femmes n’est pas tout à fait banal.  J’attends donc qu’elle y soit prête et lui demande son autorisation.

Sa réponse fuse, trop rapide « je n’aime pas ça mais faut bien » et m’alerte… Non, « faut pas », nous pouvons faire autrement, différer, reporter …  Je le lui rappelle.

Un triste sourire insiste pour m’autoriser.

Dans son attitude, plus qu’une simple réticence.
Faute de consentement, j’attends.

Puis une toute petite phrase, presque murmurée « ça vient de mon enfance ».
Je sais déjà qu’il s’agît là plus que d’une simple appréhension…
J'enlève mon gant
Je l’écoute

Et elle pleure sur ses six ans agressés, la mémoire perdue puis revenue au travers de cauchemars, l’incrédulité des adultes, la mauvaise volonté policière, les quinze années passées à porter cela, mais tout va bien.

C’est de sa faute car elle était belle et pourtant, elle ne s’est jamais trouvée belle. Évidemment, il est bien trop dangereux d’être belle !

C’est de sa faute car elle doit payer des atrocités commises dans une vie antérieure ; comment expliquer sinon qu’on ait pu lui faire subir cela, à elle petite fille ?

C’est de sa faute mais tout va bien…

Doucement j’arrive à la convaincre qu’elle a le droit de chercher l’apaisement, que l’on peut l’y aider.
Elle acquiesce d’une inclinaison de tête.
Ce fragile accord est précieux.

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