24 octobre 2009

Relactation

Son enfant est né il y a un mois et elle souhaitait l’allaiter. Au bout de la première semaine, découragée par des crevasses et le pronostic de son médecin qui lui prédisait des douleurs persistantes, elle a opté pour le biberon.

L’abandon de l’allaitement lui reste insupportable.  Elle m’appelle ce matin là désemparée mais pleine d’espoir. Quelques gouttes perlent encore à ses seins… pourrait-elle recommencer?

Relancer la lactation sera certainement laborieux mais pas impossible et elle se dit déterminée à tenter l’aventure. Je lui propose de faire la prochaine mise au sein ensemble afin de veiller à la bonne position de tétée de son bébé.

Elle arrive, déjà radieuse de cette nouvelle espérance.
Ses seins, non sollicités depuis plusieurs semaines, sont souples et vides. En appuyant sur l’aréole, on voit cependant poindre une minuscule et précieuse goutte de lait.

Son petit commence à avoir faim, cherche le mamelon avec énergie et s’y amarre. Longuement, les yeux rivés au regard de sa mère, ce bébé va téter avec avidité un sein tari. Il pourrait pleurer sur ce lait absent ;  bien au contraire, comme pour encourager les efforts maternels, il accompagne sa succion de petits bruits de gorge traduisant sa satisfaction.

Pour ce duo là, le pari est déjà gagnant.

Epilogue : la maman parviendra à reprendre un allaitement quasi complet pendant plusieurs mois.

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21 octobre 2009

OrbiteS

Son dernier enfant est né par césarienne. Opération décidée en fin de travail car le bébé se présentait en front.

Ayant décelé la mauvaise position fœtale, la sage-femme appelle l’obstétricien de garde. Il effectue un toucher vaginal pour s’assurer du diagnostic et chuchote à trop haute voix «effectivement, je sens les orbites ».

Pour les initiés, cela confirme la présentation du front et la nécessité de césarienne.

Pour le néophyte qu’est le père, le chuchotement inquiétant et l’annonce de la perception des orbites ne peuvent avoir qu’une seule et terrible origine : le diagnostic d’une grave malformation.
Avant que la bonne explication ne lui soit donnée, il imaginera pendant de trop longues secondes un bébé aux yeux surnuméraires sur le sommet du crâne.

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19 octobre 2009

Subliminal

Dernières gardes avant d’obtenir mon diplôme et de voler de mes propres ailes.
Une des sages-femmes de la maternité accouchera cette nuit là, bien décidée à vivre la naissance à sa manière, sans l'intervention de l'équipe.
Lors de la poussée,  la sage-femme de garde et l'étudiante que je suis encore nous bornons à tenir le miroir lui permettant de contrôler elle-même la sortie de son bébé.
Demi-assise sur le lit, les pieds dans les étriers, elle guide son enfant, le regard rivé à l’image qui se reflète.  La tête apparait doucement, accompagnée par le souffle de sa mère plus ou moins appuyé pour maitriser le dégagement et préserver le périnée. Puis le petit fait son quart de tour, les épaules se placent dans le bon diamètre, encore une ou deux poussées et elle peut prendre son bébé sous les aisselles et l'attirer sur son sein.
Elle l’a mis au monde. Toute seule.

L’histoire fait le tour de la maternité en quelques heures. Il faut bien être sage-femme et sage-femme émérite pour pouvoir ainsi accoucher sans que nul ne touche à l’enfant, ne retienne sa tête, ne soutienne le périnée. Cette aventure est de l’ordre de l’exploit personnel, un Everest obstétrical…
Du haut de mon inexpérience, je m’extasie de concert…

Quelques semaines plus tard, je prends mon premier poste dans une maternité « alternative », respectueuse des femmes et confiante dans leurs compétences.

Je découvre une autre façon de travailler, d’accompagner, de respecter.
Je m’émerveille mais cherche ma place. J’ai été formée pour diriger, je dois apprendre à m’effacer. Installée entre les cuisses maternelles, un autoritaire « Madame ne poussez plus ! » nous laissait tout loisir de dégager la tête, geste "noble" s’il en était. Ici, les sages-femmes se placent de coté et ne guident que par quelques paroles. Nous n'agissons que si cela s’avère indispensable, rarement.

Loin de l’exploit de cette nuit hospitalière, simplement, les mères font naitre leur bébé elles-mêmes, sans que la sage-femme n' intervienne.

Cette simplicité ne se réduit pas aux dernières minutes de la naissance.  La confiance dans les ressentis maternels, le respect de l’autonomie modifient le déroulement - et le vécu - de tout l’accouchement.
A l’évidence, les femmes savent faire.

Ce qui était extraordinaire là-bas devient banal ici. Pourquoi ?
Les attitudes semblent similaires, les paroles encourageantes sont les mêmes. Mais il y a d'un coté la conviction de la compétence maternelle et de l’autre la défiance.
Rien n’est dit.
Mais le message passe.

C’est dans ce message subliminal qu’il faut chercher la source de l’incompréhension entre professionnels. Chacun est convaincu que seule sa façon d’exercer est possible. Chacun est conforté dans ses certitudes par son vécu quotidien.

Notre façon d’être dicte l’attitude des couples que nous accompagnons. 

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18 octobre 2009

Autorité

Une série de  reportages réalisés dans une grande maternité et diffusés il y a quelques années.
Documentaire intéressant utilisant les habituelles ficelles narratives du genre, s’attacher à quelques professionnels pour nous les rendre proches et choisir des histoires émouvantes, extraordinaires ou douloureuses.
De nombreuses heures filmées puis largement coupées et montées pour mieux se conformer au projet du réalisateur.
Personne ne doit être dupe,  tout cela est scénarisé.

Peut-être cette sage-femme avait elle la mauvaise place, le mauvais rôle dans un synopsis déjà écrit. Peut-être était-il décidé qu’elle serait celle que l’on n’aime pas pour mieux faire aimer les autres.

Quelques circonstances atténuantes lui sont cependant accordées. La femme enceinte qu’elle accueille apparait indisciplinée voire inconsciente ; hospitalisée pour une menace d’accouchement prématuré, elle a quitté le service contre avis médical et revient un peu plus tard en ambulance car son accouchement s’est effectivement déclenché.

Il est certes décourageant de tenter de soigner, d’être nié dans ses efforts et de devoir ensuite prendre en charge les conséquences de cette négation…

Mais tout n’est pas excusable

Hors champs,  la femme gémit, se plaint de la douleur et réclame de l’aide. Elle s’écrie « j’ai mal, faites quelques chose !»

Et la sage-femme de répondre «vous me parlez sur un autre ton, ici c’est moi qui commande!»

Je pense à la détresse de cette mère, à l’inhumanité de la « soignante ».
Honteuse que son métier et le mien soit pareillement nommés.

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17 octobre 2009

L'inacceptable

Ils arrivent tout sourire ;  elle a perdu les eaux, la naissance s’annonce pour aujourd’hui.
Nous avons préparé cet accouchement ensemble et je suis heureuse à l’idée de les retrouver pour l’arrivée de leur enfant.
Comme chaque salle de naissance est aménagée différemment, ils souhaitent les revoir pour choisir celle où naitra leur bébé. Je les accompagne dans leur circuit joyeux. Le temps de se décider, quelques minutes se passent.

Les voici installés,  la consultation peut commencer.
Je pose le capteur sur son ventre et tout bascule en un instant. Les bruits du cœur sont lents,  beaucoup trop lents. Pendant quelques secondes, j’espère avoir capté le pouls maternel mais il s’agit bien du bébé. Je lui demande de se tourner sur le coté gauche et la mets sous oxygène.
Les secondes s’étirent.
Le bébé ne récupère pas et je sonne pour avoir de l’aide.
En parallèle, il faut l'examiner, tenter de comprendre ce qui se passe. J’ai l’espoir irraisonné de la découvrir à dilatation complète bien qu’elle ne ressente presque pas de contractions.
Je l’aide à se déshabiller mais,  lorsqu’elle retire la couche censée absorber le liquide amniotique, un flot de sang rouge s’écoule.

Le placenta s’est décollé.

En quelques minutes, elle est installée au bloc opératoire et endormie pour une césarienne en urgence.
Mais il sera trop tard.

Nous allons l’annoncer, au père d’abord, puis ensemble à la mère qui se réveille.

Leur peine immense.

Comme il serait bon de pouvoir redérouler le film.
Je repense à leur arrivée, nos retrouvailles heureuses, ces quelques minutes prises pour choisir la salle de naissance.  Ce temps « perdu » a peut-être été décisif.
Plus encore que la mort de ce bébé, ce doute m’est insupportable.

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14 octobre 2009

Imprévu

Son premier enfant est né par césarienne, le suivant par voie basse, mais cette seconde naissance très médicalisée lui a laissé une nouvelle fois un sentiment de dépossession.
Pour cette troisième grossesse, elle ne souhaitait qu’une chose,  accoucher à domicile. Du fait de ses antécédents, personne n’a accepté de la suivre dans ce projet.

Elle s’est faite une raison. Nous avons travaillé ensemble pour cerner ce qui lui importait, sur cet essentiel qu’elle voulait préserver. Elle savait la maternité choisie respectueuse des attentes des parents.

Elle s’est sentie prête, puis, dans les derniers jours, moins sereine. Accoucher en ne s'appuyant que sur sa propre force lui semblait un défi impossible à tenir.
C’était pour mieux rebondir.

Les contractions se sont succédées toute la journée mais jamais elle ne les a pensées efficaces.
Elle n’a réalisé l’imminence de la naissance qu’après avoir envoyé tout le reste de la famille en promenade – pour s’assurer que personne ne pourrait l’inciter à partir vers la maternité ? – Une fois seule, les contractions se sont intensifiées rapidement. En posant la main sur son périnée, elle a senti la tête de son bébé. Alors, l’envie de pousser est montée et en quelques efforts, son enfant était là…

Elle raconte tout cela avec une fierté et une confiance que je ne lui connaissais pas auparavant.

Et témoigne à qui veut bien l’entendre de son immense surprise.

Je la sais parfaitement sincère mais doute fortement de l’inattendu de cette naissance. Une partie d’elle-même devait parfaitement savoir ce qui se tramait et a tout fait pour en arriver là.
Je le lui dis.

Elle est totalement d’accord.

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13 octobre 2009

Le poids des mots

Elle décrit très sereinement l’enchainement des temps et des actes, dilatation facile, poussée laborieuse, forceps, déchirure, hémorragie.
Puis s’exclame «c’était une vraie boucherie !»

Cherchant à apaiser ce ressenti brutal,  je tente de reprendre avec elle les différentes étapes de son récit mais bute sur ses dénégations.
« Le forceps ? Non ça s’est très bien passé, le médecin est arrivé avec tout son attirail. La sage-femme m’avait prévenue qu’elle l’appelait. Il a posé le forceps et puis le bébé est né»
«La déchirure ? Non je n’ai rien senti. J’ai eu un peu mal dans les semaines suivantes et puis voilà»
«L’hémorragie ? Non je n’ai rien vu. Et puis après ça a été, je n’ai même pas été transfusée»

Pourquoi alors ce qualificatif de boucherie ? En poursuivant l’échange, un début de réponse apparait.

La sage-femme l’a prévenue de l’appel de l’obstétricien, mais sans en évoquer le motif. Peu au fait des raccourcis hospitaliers, la jeune mère n’a pas compris l’information. Le forceps a été posé sans qu’elle puisse l’anticiper.

La déchirure lui a semblé banale jusqu’à la petite phrase du médecin la voyant pour sa sortie, «ah, oui, c’est vous la déchirure ! Et on vous laisse déjà partir ?»

Elle n’a rien vu de l’hémorragie mais a bien entendu la sage-femme disant «faut nettoyer, y’en a partout et on va glisser».

Trop peu de paroles pour expliquer le forceps, trop de paroles pour commenter les suites.
La boucherie s’est invitée dans l’absence ou la profusion de mots.

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12 octobre 2009

Drôle de nom

Elle raconte son accouchement et veut me préciser qui était la sage-femme qui l’a accompagnée.
« Un drôle de prénom, je ne m'en souviens pas  mais il était bizarre…  Ah si, elle s’appelle Elisabeth ! »
Puis après un bref silence,
« Comme ma mère ».

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11 octobre 2009

Révélée

Pour son premier enfant, elle se pensait prête à affronter l’accouchement, capable selon ses propres termes, «de déplacer des montagnes » pour mettre son bébé au monde. La péridurale n'était pas encore banalisée et la maternité  lui imposait de faire un choix définitif avant la fin de la grossesse. Convaincue de sa propre force, de sa capacité à dépasser la douleur pour donner la vie, elle avait opté pour l’absence d’analgésie.

Son travail a été long, douloureux, vécu sans autre soutien que celui de son homme, démuni devant sa souffrance.  La sage-femme l’a renvoyée à son refus de péridurale et lui a déniée toute autre forme d’aide. Débordée par la violence de ses sensations, elle a dans les premiers instants refusé de voir ou de toucher son enfant, lui reprochant d’être à l’origine de ces heures difficiles.
Des années plus tard, ses larmes coulent encore à l'évocation de ces moments.

Pour le second, sans hésitation aucune, elle fait le choix inverse. La naissance se passe sereinement, sans douleur. Elle peut accueillir son nouveau-né dans la douceur.

Nous nous rencontrons lors de sa troisième grossesse. Dès le début de nos échanges, elle assène avec force qu’elle mesure parfaitement ce qu’est un accouchement, que ce prochain enfant naitra également sous péridurale. Elle ne vient en préparation à la naissance que pour mieux savourer les neufs mois précédents.

Sa quête est autre mais elle ne le sait pas encore tout à fait.

Tout au long de nos entretiens, je tente de l’amener à considérer cette nouvelle grossesse de façon différente, sans se référer à son expérience passée. Nous évoquons ce qui peut se vivre dans le temps de l’accouchement pour peu que l’on soit confiante, entourée et soutenue. Douleur, plaisir, dépassement de soi et accomplissement peuvent s’entremêler.

Nos conversations sont denses.  Elle est dans le même temps désireuse d’accéder à un autre vécu et terrifiée par le souvenir du premier enfantement.

Bien que l’incertitude lui soit inconfortable, elle accepte de reporter la décision de péridurale au jour J, assurée que sa demande sera respectée quel qu’en soit le moment.

Presque sans surprise, elle entre en travail au cours d’une de mes gardes. Nous nous sommes quasi donné rendez vous la veille, lors de la dernière séance de préparation à la naissance.

Elle arrive souriante. Elle tolère bien les sensations et l’annonce d’une dilatation déjà avancée la rassure encore.
Au bras de son homme, elle chemine dans les couloirs de la maternité. Pendant les contractions, elle prend appui sur les rampes de bois, fixées au mur à bonne hauteur. Elle s'étire, parfois vers le haut en repoussant la barre bras tendus, parfois vers le bas, en s’y accrochant accroupie. A d'autres moments, c’est au cou de son homme qu’elle se suspend, jambes fléchies. Puis elle reprend sa marche.
Elle demande ensuite à prendre un bain et la dilatation s’y poursuit paisiblement.
Son bébé commence à bien appuyer, et elle souhaite sortir de l’eau. Le changement de position, la pression sur le col, la perte de la détente apportée par l’eau chaude font ressurgir les souvenirs douloureux.
Son regard se voile, elle a mal mais surtout elle a peur.
Elle est assise sur le tabouret d’accouchement, son homme et moi à ses cotés, attentifs et silencieux, nos mains croisées dans les siennes. Ses yeux passent de l’un à l’autre,  trouvant dans notre regard le soutien dont elle a besoin.
Force et confiance échangées.
A la fin de cette contraction, elle sourit, et les suivantes passent à nouveau sans encombre.

L’envie de pousser s’impose.  Son homme se place derrière elle, toujours assise/accroupie sur le tabouret. Il l’entoure de ses bras en équerre et elle s’agrippe à ses poignets. Quelques souffles, un long son de gorge, et la tête apparait. Elle lâche les mains de son compagnon, vient toucher le crane, puis l’enfant tout entier qui glisse entre ses jambes, pour l’accueillir et le serrer contre elle. Elle reste ainsi, les yeux fermés, sereine et radieuse.
Complice, son petit ne pleure pas mais respire paisiblement, blotti contre sa mère, doublement soutenu des mains superposées de ses parents.

Elle dit ensuite «la première fois, j’étais contre mon bébé, la seconde fois à coté et cette fois-ci avec lui»…

Bien plus tard, elle m’a confié que cette naissance a été un renouveau magnifique dans son parcours de femme, que toute sa vie en a été changée.

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08 octobre 2009

Epinglée

Elle se dit terrorisée par la douleur mais aussi par la péridurale.

Avant de se pencher sur sa peur de la douleur, de chercher à en décoder les raisons et d’envisager avec elle les alternatives à l’analgésie médicamenteuse, je commence par démystifier le geste technique.
A l’aide d’un kit de péridurale, j’explique rapidement l’anesthésie locale, la pose de l’aiguille, l’enfilage du cathéter puis l’ablation de l’aiguille pour ne laisser que le fin tube souple en place… et elle s’exclame que c’est formidable !

Depuis le début de la grossesse, elle raconte à qui le veut qu’elle ne peut s’imaginer avec une aiguille plantée dans le dos. Mais comme elle s’arrête là,  chacun pense qu’elle parle de la pose et tente de la rassurer sur l’absence de douleur au moment de ce geste.

Malentendu persistant car ce n’est pas cela qu’elle appréhende. Elle s’est imaginée le trocart planté dans la colonne vertébrale pendant tout l’accouchement avec le risque de s’empaler au moindre faux mouvement.
Alors évidemment, mon petit tuyau de plastique, ça la rassure…

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