Tout simplement

Elle arrive à pas lents. Deux hommes l'accompagnent et la soutiennent quand elle s'immobilise le temps d'une contraction. Je lui ouvre la porte de la salle de naissance ; ils entrent tous les trois.
Chaque femme vient avec qui elle veut et le nombre d'accompagnant n'est pas limité. Mais quand d'autres personnes que le père sont présentes, il s'agit généralement d'une ou plusieurs femmes, amie, sœur, mère. Un zest déconcertée, je m'affaire à des gestes anodins, tension, monitoring. J'annonce ensuite avec un peu d'emphase que je vais réaliser un toucher vaginal... Aucun des deux hommes ne fait mine de s'éclipser.
Je cherche son regard, attendant une indication, une demande implicite ; mais elle est déjà en train de se dévêtir. L'examen confirme qu'elle est en travail. Je vais l'accompagner jusqu'à la naissance.
Le trio fonctionne harmonieusement. Les deux hommes sont tout aussi présents, tout aussi attentifs à ses besoins. L'un lui masse le dos quand l'autre caresse ses cheveux, l'un rajoute de l'eau chaude quand l'autre fait clapoter l'eau du bain sur son ventre.
Lorsqu'elle accouche, ils se placent de part et d'autre du lit. Ils l'encouragent lors des poussées et s'émerveillent ensemble. L'enfant posé sur le ventre maternel est accueilli par les caresses de trois paires de mains.
Je sors de la pièce pour les laisser découvrir tranquillement le nouveau-né. Dans mes quelques minutes de solitude, je me tracasse de la suite. Je dois proposer au père de donner le bain... mais qui est le père ? Jamais il n'a été désigné.
Un peu plus tard, c'est à la cantonade que j'interroge "Et maintenant, qui va donner le bain ? " sans oser regarder personne...
C'est elle qui me tire d'affaire. "Ils vont le donner tous les deux, dit-elle, puis elle les présente, désignant successivement l'un, mon mari, puis l'autre, le père du bébé".
PS : A demain...
Garde à vous
Elle raconte la naissance de son ainé. Sa première surprise a été de bien tolérer les contractions. Elle imaginait la tempête, ce n'est qu'une brise marine. Elle passe un long moment chez elle, certaine que son enfant est en route mais convaincue de n'être qu'aux prémices de l'accouchement. Puis le vent se renforce et les incite à partir pour la maternité.
La seconde surprise est d'apprendre qu'il n'est plus temps de poser une péridurale. La dilatation est complète, l'enfant déjà bien engagé. Elle n'a pas du tout anticipé cette situation et se sent très démunie.
Clinique privée oblige, son obstétricien est appelé. Entre temps, la sage-femme présente cherche à la rassurer. Tout se passe bien. Elle va mettre au monde sans tarder ce bébé qui ne demande qu'à naître, déjà presque posé sur le périnée. D'ailleurs, si elle le veut bien, en prenant juste un peu d'air, en soufflant doucement, il va avancer tranquillement...
Peine perdue. Sa panique va croissant ; cette douceur ne lui convient pas, ne la contient pas.
Puis le médecin arrive et elle décrit combien son autorité l'a rassurée. "Quand j’accouche, faut me donner des ordres simples. La sage-femme me parlait gentiment. Le gynéco a été plus efficace : INSPIREZ, BLOQUEZ POUSSEZ ! "
Victoria
Une longue attente de trois ans, une FIV et enfin l'enfant tant espéré grandit en son sein. La grossesse se déroule sans problème, alternant les trimestres habituellement décrits, le premier nauséeux et somnolent, le second plus léger, le troisième interminable.
Arrive le jour de la naissance. Le contact du drap froid et mouillé la tire d'un profond sommeil. Elle a perdu les eaux mais ne s'est pas réveillée tout de suite. C'est pendant le trajet vers la maternité que son travail commence.
Elle est surprise par des contractions en salves serrées, violentes, bien éloignées du début de travail progressif qui lui avait été annoncé. Rien de comparable avec ce qu’elle avait imaginé, ce à quoi elle pensait être préparée.
Elle est immédiatement submergée.
Dans la tempête, une sage-femme, respectueuse, à l'écoute de ses refus, de sa douleur, de sa panique. Petite flamme chaleureuse à laquelle se raccrocher. Elle saura à chaque fois prononcer les mots qu’il faut, la rassurer, intercéder pour elle auprès des autres membres de l'équipe.
Elle a le droit de crier, de refuser les examens, de réclamer haut et fort sa péri...
Enfin, l'analgésie est posée, la tempête apaisée.
Vient le temps de la poussée. Ses efforts sont peu efficaces. L’enfant ne progresse pas. Le médecin de garde annonce «On ne vous laissera pas pousser plus longtemps, ne vous inquiétez pas ». Dans sa tête, se bousculent les mots qui n'ont pas été prononcés ; forceps, césarienne, spatules,ventouse... Elle ne veut pas de tout cela. Sa grossesse a nécessité une assistance médicale, sa dilatation aussi. N'y a t-il aucune étape qu’elle pourra franchir seule ?
Encore une fois, la sage-femme comprend son besoin, négocie quelques précieuses minutes supplémentaires.
Alors, seule, toute énergie révélée, elle met au monde Victoria, la bien nommée.
Ce texte renoue avec quelques essais passés ; mettre en mots non ce que l'on me dit ou ce que j'ai vécu, mais ce que l'on m'écrit. Ces billets ont pour titre un prénom, celui choisi par ceux qui me confient leur histoire.
Sans dessus dessous

Elle est en position "mains - genoux", expression rencontrée des années plus tard dans un article sur les postures d’accouchement ; la formulation "à quatre pattes" devait apparaître trop triviale au rédacteur…
Elle est ainsi parce qu'elle l’a souhaité, non parce que je le lui ai proposé. Malgré pas mal de naissances accompagnées en position autre que gynécologique, je n'ai pas encore expérimenté cette variante. Pour être honnête, j'aurais préféré faire mes armes sur une situation plus banale. Son bébé se présente en "occipito-sacré", visage dirigé vers le pubis maternel, à l’inverse donc de la position habituelle.
Elle est médecin et cela m'aide certainement à accepter sa totale liberté de mouvement… C’est comme un contrat entre nous, une responsabilité partagée. Prévenue de mon inexpérience, elle accepte de me faire confiance. De mon coté, je sais pouvoir m'appuyer sur ses ressentis, sur la force tranquille qui la guide depuis le début du travail.
De la phase d'expulsion ne me restent que de confus souvenirs de projections géométriques. Du fait de la position maternelle, mes repères anatomiques sont inversés ; je passe mon temps à retourner mentalement femme et enfant pour pouvoir m’appuyer sur mes critères habituels, tiraillée entre mon souci de "m'y retrouver" pour m’assurer que tout évolue bien et celui de ne pas atteindre sa sérénité. Il me faut être à l’écoute, rassurante, alors que mes neurones surchauffent en élaborant d’improbables schémas…
Et puis tout s’apaise. Le petit arrive sur le périnée et si la position de la mère m’est inhabituelle, celle de la tête fœtale redevient banalement rassurante.
Je l'encourage à souffler doucement pour laisser le périnée tendu s’ouvrir un peu plus, encore un peu plus. La tête apparaît dans un premier jaillissement de liquide, le reste du corps suit dans un bruit de succion. Je n’ai qu’à tendre les mains pour accueillir l’enfant, le glisser entre les cuisses maternelles. Elle se redresse à genou et le serre dans ses bras, triomphante.
Un gros bébé, une position foetale réputée plus agressive pour le périnée, et pas une égratignure…
J’en serais presque fière si la petite voix de ma conscience ne me chuchotait que tout le mérite en revient à la mère.
Baignée

La mise en route de son accouchement a été laborieuse... Dès le début, elle est assaillie par des contractions puissantes, en rangs serrés, l’obligeant à s’y consacrer totalement.
Hésitante, elle appelle la maternité. Au vu de sa description circonstanciée, la sage-femme lui conseille un bain. Elle s'y plonge docilement et marine une bonne heure. Une fois sortie de l’eau, les contractions sont toujours aussi présentes, elle préfère se rendre à la maternité pour faire le point.
L’accueil est chaleureux mais l’annonce décevante ; son col est à peine modifié et la sage-femme ne peut lui confirmer sa mise en travail.
Plutôt que de la "séquestrer", elle lui propose de rentrer chez elle et de ... prendre un bain afin de voir si cela va modifier le rythme et la force de ses contractions. Selon l'évolution, elle reviendra, ou pas.
Elle repart donc, sans oser objecter qu'elle vient juste de faire le test.
Nouveau bain prolongé, nouvelles contractions puissantes, nouveau départ à la maternité.
Elle y est accueillie par une autre sage-femme. La dilatation a peu évolué mais elle est déterminée à ne pas repartir. La journée qui vient de passer l’a fatiguée et elle appréhende la nuit à venir.
Elle reste donc et la sage-femme, souhaitant l’aider à passer ce premier cap… lui fait couler un bain.
Avant de poursuivre le récit d'un accouchement qui se passera très bien, mais de longues heures plus tard, elle s'interrompt pour lancer dans un éclat de rire « Je n’ai jamais été aussi propre ! »
Pas touche !
De passage à la maternité, une de mes collègues et amies m’interpelle, elle souhaite me parler d’une patiente… Nous nous éloignons un peu du brouhaha des "transmissions" accompagnant le changement de garde.Pressée
Sa fille est déjà grande. Pendant dix ans, le souvenir cauchemardesque de ce premier accouchement l‘a empêchée d’envisager une nouvelle grossesse.
Elle a finalement sauté le pas avec tant d’énergie - approche de la quarantaine et impérieux appel de la maternité - qu’elle attend des jumeaux. Voilà son quota atteint et tout risque d’y retourner ainsi écarté.
Sa fatigue et les protocoles locaux la font hospitaliser en fin de grossesse. Cela nous donne le temps de faire plus ample connaissance.
Le premier accouchement la hante toujours ; elle ne peut, ne veut imaginer celui à venir. Lors d’une énième tentative de ma part, elle clôt ainsi la discussion :
« Je les vois bien là dit-elle en posant les deux mains sur son ventre tendu. Je les vois bien là ajoute t-elle en désignant les deux berceaux sagement rangés dans un coin de la chambre. Mais, entre les deux, je ne vois rien ! »
Quand le travail s’est mis en route, entre la première contraction et la naissance du second jumeau, il s’est écoulé moins de trois quart d’heure. Pas le temps de réaliser, ou même d’appréhender. Dans un brouillard émotionnel, guidée par la tempête utérine, elle a poussé un premier enfant, puis un autre.
Cet accouchement tant redouté était terminé avant même d’avoir pensé son commencement…
Conformément à ses attentes, elle n’a rien vu.
Patiente
C’est une habituée de la maternité. Elle y a mis au monde ses deux premiers enfants, avec la même sage-femme.
Cet heureux hasard semble vouloir se renouveler. Arrivée dans l'après-midi en tout début de travail - elle habite maintenant assez loin mais rien n’aurait pu la décourager de revenir accoucher là - elle est à nouveau accueillie par Françoise.
Cette coïncidence semble la désigner comme la sage-femme de la famille, celle présidant quasi rituellement à l’élargissement du foyer.
Moi, je ne suis que la petite nouvelle, récemment arrivée dans cette équipe ancienne et soudée pour renforcer l’effectif… Mon diplôme tout neuf m’oblige à faire mes preuves et je double Françoise sur sa garde pour me familiariser un peu plus avec les habitudes du service.
Double invisible pour cette jeune femme, toute à sa joie de retrouver encore une fois « sa » sage-femme.…
Mais Françoise termine bientôt sa garde et le bébé, nous le savons, ne sera pas encore né. Nous annonçons à la mère que je serai seule sage-femme dans le service cette nuit. Françoise précise qu’elle reprend son poste à 7h30 le lendemain et lui promet de venir saluer le nouveau-né dès son arrivée.
Je suis maintenant la sage-femme de garde, un peu moins invisible mais toujours pas investie. La dilatation évolue doucement, tout doucement, très doucement… Les heures passent et les contractions s'espacent. Elle les tolère extrêmement bien, parvient à somnoler, voire à dormir, ne me demande que peu de présence et pas vraiment de soutien.
De temps à autre, j’entrouvre doucement la porte. Elle est allongée en chien de fusil sur le lit le plus éloigné, coté fenêtre ; son homme squatte le second lit de la chambre double où je les ai installés. A la lueur de la lampe de chevet, j’observe son visage. Si elle ouvre les yeux, j’entre pour prendre de ses nouvelles. Nous chuchotons dans la pénombre. J’écoute le cœur de son bébé qui galope tranquillement… Parfois, je l’examine pour évaluer l’avancée du travail. Sa dilatation est d’une lenteur majestueuse, un centimètre gagné toutes les deux à trois heures…
J’évoque ici un autre temps, où l’on pouvait sans problème s’autoriser à laisser un travail avancer lentement si mère et enfant le toléraient bien…
Vers six heures du matin, elle est à huit centimètre et, pensant la naissance prochaine, je leur propose de s’installer en salle d’accouchement.
Le temps s’écoule encore sans que rien ne se passe sinon quelques contractions qu’elle accompagne d’un souffle toujours aussi paisible. Juste avant la relève, je fais un dernier point. Elle est à huit centimètre … et demi !
Peu après Françoise vient prendre son service. A peine arrivée, elle me demande comment s’est passé la naissance. Ses yeux s’écarquillent quand j’annonce que le bébé n’est toujours pas né. J’ajoute que je pense maintenant indispensable de booster cet utérus, à coup sur trop paresseux, avec de l’ocytocine.
Avant toute perfusion, Françoise souhaite revoir la maman. Elle entre dans la salle à sept heure trente.
L’enfant naît, sans aucune intervention, à peine dix minutes plus tard. L'arrivée de Françoise a "curieusement" coïncidé avec l'apparition de l'envie de pousser.
Toute la nuit, elle n’avait fait qu’attendre tranquillement, patiemment, que SA sage-femme revienne.
Ne coupez pas
Changement de garde, je prends le relai auprès de cette jeune femme en travail, sur le point de mettre au monde son premier bébé.
Elle est à dilatation complète et le temps pour faire connaissance est forcément restreint.
Les transmissions faites par ma collègue sont simples : tout va bien. Travail tranquille, péridurale posée à 3 cm sur demande maternelle, dilatation régulière, présentation fœtale banale.
Seule anicroche à ce tableau, sa péridurale est plus qu’efficace ; elle ne sent pas grand-chose…
On fera avec.
Quand je lui propose de pousser - espérer qu’un besoin spontané émerge de ce corps insensible étant parfaitement utopique - elle sourit et se dit impatiente d’arriver au moment de la rencontre.
Elle force son expiration. Assez rapidement, les premiers cheveux noirs apparaissent à la vulve. Quelques contractions encore et le périnée commence à se tendre.
J’ai alors une phrase malheureuse - mais je ne le comprendrai qu’ensuite.
« A la prochaine contraction, vous allez souffler plus doucement pour laisser le temps à votre périnée de s’adapter… »
Que n’ai-je dit là ! Dans un improbable tour de passepasse, le bébé remonte et disparait…
Totalement !
Je l’interroge sur son ressenti, ses appréhensions. Elle m’assure de sa totale sérénité. Ce bébé a pourtant fait "demi-tour" sous mes yeux.
J’insiste un peu, tends quelques perches. Nous avons tout notre temps ; son enfant va bien et la péridurale poursuit son travail anesthésique.
Il faudra parlementer un moment avant qu’elle ne concède une franche terreur de l’épisiotomie… terreur évidemment réveillée par mon conseil, lui signifiant que le moment fatidique de la dilatation vulvaire était venu.
Je mets encore de longues minutes à la convaincre de ma volonté de ne pas intervenir, puis il faudra plusieurs contractions pour ramener le bébé à sa place initiale.
Un intermède de 20 minutes.
Apaisée, elle acceptera ensuite de souffler doucement, les yeux rivés au miroir reflétant la tête de son enfant en train de se dégager doucement. Pour la rassurer tout à fait, mes deux mains restent rivées à ses genoux, preuve absolue que je ne m’emparerai pas d’une paire de ciseaux.
Choix éclairé
Son histoire personnelle est complexe, hantée de fantômes douloureux qu'elle a su apprivoiser au fil des années. Son métier ne doit rien au hasard ; elle est psychologue.
Elle arrive à la maternité pour son troisième enfant en fin de dilatation et la sage-femme s’étonne de sa demande impérative de péridurale.
Chacun s’acharne à la convaincre de s'en passer, arguant qu’elle est presque au bout, que ce troisième accouchement devrait rapidement se terminer et qu’elle semble très bien tolérer ses contractions. Une des sages-femmes se hasarde même à affirmer que sa demande est sans rapport avec la douleur et que cela doit cacher autre chose.
Elle s’obstine et finit par obtenir, de haute lutte, la pose d’une analgésie.
Elle racontera ensuite, fâchée d’avoir eu à insister.. "Je sais bien que ce n'est pas de la douleur que je voulais me protéger. Mais si je préfère accoucher trois fois sous péri plutôt que de faire une psychanalyse, c’est mon droit ! "
